Effets de cadre en psychologie : vos décisions sont-elles impartiales ?

6545 lectures. Publié le 16 February 2013 par dans la catégorie Biais Cognitif

Effets de cadre en psychologie : vos décisions sont-elles impartiales ?

Imaginez que la France se prépare à l’arrivée d’une maladie asiatique d’un genre nouveau, dont on s’attend à ce qu’elle fasse 600 victimes. Deux programmes alternatifs sont proposés pour combattre cette maladie. Supposons que les estimations scientifiques exactes des conséquences de ces programmes soient les suivantes :

  • Si le programme A est adopté, 200 personnes seront sauvées.
  • Si le programme B est adopté, il y a une chance sur trois pour que 600 personnes soient sauvées, et deux chances sur trois pour que personne ne soit sauvé.

Lequel de ces deux programmes favoriseriez-vous ?

Votez svp avant de passer à la suite !

Lequel de ces deux programmes favoriseriez-vous ?

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Maintenant imaginons qu’au lieu de vous proposer ces deux alternatives, on vous ait proposé les deux programmes suivants :

  • Si le programme A est adopté, 400 personnes mourront.
  • Si le programme B est adopté, il y a une chance sur trois pour que personne ne meure, et deux chances sur trois pour que 600 personnes meurent.

Quel programme auriez-vous choisi cette fois ? Vous avez probablement remarqué que dans les deux cas, les programmes A et B sont les mêmes, et seule la formulation a changé (ce qu’on appelle “le cadre”). L’un des cadres est positif (“200 personnes seront sauvées”) et l’autre est négatif (“400 personnes mourront”). Mais au final le nombre de personnes sauvées est le même, vous devriez donc choisir le même programme. Les résultats du sondage corroborent-ils cela ? Si ma petite manipulation a fonctionné, la moitié des lecteurs de ce billet a dû voter sur le cadre positif tandis que l’autre moitié aura voté sur le cadre négatif (rafraichissez la page pour vous en convaincre !).

Voyons ce que donnent les résultats (et désolé si vous êtes les premiers à voter).

Cadre positif (“200 personnes seront sauvées”) :

Lequel de ces deux programmes favoriseriez-vous ?

  • Le programme A (62%, 85 Votes)
  • Le programme B (38%, 53 Votes)

Total Voters: 138

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Cadre négatif (“400 personnes mourront”) :

Lequel de ces deux programmes favoriseriez-vous ?

  • Le programme B (66%, 94 Votes)
  • Le programme A (34%, 48 Votes)

Total Voters: 142

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masque pollution asie

Pourquoi maladie “asiatique” ? Aucune idée.

Si les résultats de laboratoire sont reproduits (ça serait super cool !), on devrait contre toute attente trouver des choix de programmes différents dans les deux cadres. Dans le cadre positif, 72 % des personnes choisissent en général le programme A. Dans le cadre négatif, seul 22% des gens choisissent le programme A. Un changement total de préférences alors que les programmes sont strictement les mêmes !

Cet effet, appelé “effet de cadre” en psychologie, ou “problème de la maladie asiatique” à cause de son énoncé, a été mis en évidence pour la première fois par Kahneman et Tversky en 1981. Il montre que la façon de présenter un problème peut affecter les choix que l’on va faire sur ce problème.

Autres exemples

Cet effet a été mis en évidence dans d’autres contextes :

  • 93% des étudiants d’une classe s’inscrit à l’avance quand une pénalité pour inscription tardive fut évoquée, contre 67% seulement quand cette situation fut présentée en terme de bénéfices pour une inscription précoce
  • 62 % des participants d’une étude décidèrent qu’il ne fallait pas “autoriser la condamnation publique de la démocratie”, mais seulement 46 % des participants s’accordèrent pour dire que c’était normal “d’interdire la condamnation publique de la démocratie”.
  • Plus de gens soutiennent une politique économique si le taux d’emploi prévisionnel est mis en avant que si le taux de chômage prévisionnel est mis en avant.
  • Il a été suggéré que la détention pré-procès pouvait augmenter la volonté d’un accusé de choisir de plaider coupable, puisque l’emprisonnement, par opposition à la liberté, deviendrait son repère, sa “baseline”, et plaider coupable serait alors vu comme une possibilité de raccourcir sa peine d’emprisonnement plus que comme une possibilité d’être mis en prison.

Quelles implications ?

Le danger est donc d’être confrontés à des choix dans le contexte d’un seul de plusieurs cadres qui pourraient être présentés. Il a été suggéré que les sondages politiques sont souvent cadrés de façon à encourager les réponses favorables à l’organisation qui a commissionné le sondage. Les décisions des individus pourraient donc être malléables à travers la manipulation de l’effet de cadre, sans que l’on ne puisse rien y faire. Cependant, Druckman suggère que les effets de cadre et leur implications sociétales pourraient être exagérées plus que de raison. Il démontre que les effets de cadre peuvent être réduits, ou même éliminés, si suffisamment d’information crédible est fournie aux gens. Encore faut-il que l’on nous fournisse cette information, ou que l’on pense à aller la chercher par nous-mêmes…

Quelles sont les causes des effets de cadre ?

Mais oui au fait, pourquoi se laisse-t-on si facilement influencer par la façon dont est présenté un problème ? Il n’existe pas vraiment d’ “explications” de ce biais cognitif mais plutôt des tentatives d’intégration à des théories de la décision existantes (des théories économiques qui essaient d’expliquer comment les gens prennent des décisions). Deux grandes théories peuvent être distinguées.

Celle de Tversky & Kahneman, les découvreurs de l’effet, s’appelle la “théorie des perspectives”, parce qu’elle s’intéresse à la façon dont les individus évaluent leurs perpectives de gains et de pertes. L’idée c’est que les gens n’attribueraient pas la même valeur à l’argent selon qu’on le considère comme un gain ou une perte : perdre 100 € procurerait plus de malheur que gagner 100 € ne procurerait de bonheur. Expérimentalement, on montre que les gens sont prêts à prendre des risques importants pour éviter les pertes, mais par contre, lorsqu’on leur propose de choisir entre un gain risqué (que l’on est pas sûr d’avoir) et un gain certain, ils choisiront le gain certain. Pas de prise de risque donc quand on a la possibilité d’un gain certain, même si le risque permettrait de gagner plus.

C’est le même phénomène qui se passerait dans la maladie asiatique : on choisit de prendre des riques pour sauver des vies quand on est confrontés à des pertes humaines, mais on choisit d’assurer ses arrières quand on est confrontés à des vies humaines sauvées de façon certaine.

Kahneman

Kahneman obtient le prix Nobel d’économie en 2002 pour la théorie des perspectives. Tversky son comparse était mort en 1996.

La deuxième théorie, dite de Fuzzy-trace, attribue ce phénomène à une tendance humaine à généraliser les pourcentages à des catégories comme “beaucoup”, “quelques”, “aucun”. Dans le problème de la maladie asiatique, les sujets auraient plus tendance à choisir l’option sûre dans le cadre positif (“400 personnes seront sauvées”) pour éviter le risque de “ne sauver personne”. Dans le cadre négatif, les sujets auraient plus tendance à choisir l’option risquée parce qu’ils catégorisent les choix possibles en “quelques personnes mourront” (choix sûr) contre “quelques personnes mourront ou personne ne mourra” (choix risqué).

Si vous connaissez des façons de se débarrasser de ce biais cognitif je suis preneur parce que je n’ai pas encore trouvé !

[NB: ce billet est une traduction remaniée à ma sauce de l’article “Framing effect” sur Wikipedia anglais. Face à mon manque de temps pour approvisionner régulièrement ce blog, je teste une nouvelle manière de travailler où je traduirais de petits articles intéressants n’existant pas sur Wikipedia français, les publierais arrangés et commentés sur mon blog, puis sur Wikipedia français. Dans quelques jours une nouvelle page “effet de cadre” devrait donc arriver sur wikipedia.fr !]

À emporter

  • La façon de présenter un problème influe sur les décisions que vous allez prendre sur ce problème, même si le problème reste le même !

Pour approfondir...

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11 réactions à “Effets de cadre en psychologie : vos décisions sont-elles impartiales ?”

  1. guillaume de Lamérie

    17 Feb 2013

    à 20:48

    Merci pour ce billet !
    Pour ma part, j’ai été gêné par l’absence d’un troisième choix lors du sondage : “Aucun” qui aurait permis aux lecteurs ayant compris qu’il s’agissait de la même chose de se prononcer véritablement.
    Au delà de l’effet cadre, on pourrait aussi s’interroger sur un effet “méta-cadre” : au delà de la formulation des questions, le type de question proposée est crucial, notamment sur les indices qu’il laisse au lecteur sur des choix possibles en dehors du cadre proposé par le sondeur.
    C’est d’ailleurs une des principales raisons de la difficulté pour faire des choix adaptés dans cette situation : le bon choix n’est tout simplement pas possible. Quoique l’on choisisse on est à coté… Ce ne sont pas les votants qui se trompent, se sont les personnes qui posent les questions !
    Les paradoxes de ce type se résolvent toujours en sortant du cadre proposé…

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    • Alexis Mandre

      17 Feb 2013

      à 20:48

      Bonjour,

      pas besoin de troisième choix parce que chaque sujet n’est pas censé répondre aux deux questions à la suite, mais n’être confronté qu’à une seule des deux questions. L’idée n’est pas que chaque sujet réponde aux deux cadres en suivant et qu’on voit un changement de choix entre les deux, mais qu’on suppose que si un sujet avait été confronté à l’autre cadre, il aurait répondu différemment. On fait des conclusions sur “le cerveau humain” en général plus que sur le raisonnement d’une même personne.

      Je vois ce que vous voulez dire pour le méta-cadre, mais je ne crois pas que ce soit le problème ici. Le problème n’est pas que l’on ne fasse pas le choix le plus adapté (sauver tout le monde si je vous suis bien), mais juste qu’on change son choix (peu adapté) en fonction du cadre. J’espère ne pas vous avoir mal compris…

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      • guillaume de Lamérie

        24 Feb 2013

        à 20:48

        Ce que je veux dire c’est qu’en obligeant à un choix forcé entre deux questions sans laisser la possibilité de ne pas répondre ou de dire que les deux propositions sont équivalentes, on créé en parti un artéfact, c’est à dire une réponse qui n’est lié qu’au protocole présenté et non une réponse susceptible de se produire dans la “vrai vie” !
        Maintenant cela ne remet pas en cause l’effet cadre que l’on retrouve dans de nombreuse situation, lié aux biais psychologique bien connu comme l’aversion au risque, le biais d’ancrage… Le dernier numéro de la Recherche de mars 2013 aborde la question.

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  2. Ituri

    18 Feb 2013

    à 20:48

    Bonjour,

    je connaissais ces questions et théories liées.
    Pour ma part, j’ai choisi B dans les 2 cas, car, ayant détecté la similarité des questions/réponses, pour moi c’était les cas offrant le plus de possibilités d’actions et donc de corrections potentiellement positives. Si A est présenté certain, B est présenté probabiliste et donc sujet à amélioration. Avec un peu de temps, il est peut-être possible d’améliorer la probabilité… D’où ma réponse.
    Je pense aussi qu’il peut y avoir des biais de langage. Autoriser et ne pas interdire sont-ils équivalents ? Non. Par ex., ce qui n’est pas interdit est autorisé par défaut, mais l’autoriser, c’est le légitimer. Ce qui n’a pas la même force et donc le même sens.

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    • Alexis Mandre

      19 Feb 2013

      à 20:48

      Bonjour,

      qu’en aurait-il été si vous n’aviez été confronté qu’à un cadre, et à l’autre cadre 10 mois après ? Vous n’auriez pu comparer la similarité des réponses alors… C’est tout le principe des cadres : vous n’êtes pas censé être confronté aux deux, tout comme vous ne le seriez probablement pas dans la vraie vie, mais il fallait bien que j’expose les deux pour écrire cet article…

      Pour le biais de langage je suis assez d’accord, notamment dans le cas autoriser/interdire. Mais il existe des situations où le langage utilisé est très similaire dans les deux cadres (comme dans le problème de la maladie asiatique) et où les choix différents persistent.

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  3. vpo

    19 Feb 2013

    à 20:48

    Dans la même veine que votre billet, au sujet de l’aversion à la perte, un billet chez Xochipilli : http://webinet.cafe-sciences.org/articles/lamour-du-risque/

    Et un lien sur le site des econoclastes:
    http://econoclaste.org.free.fr/dotclear/index.php/?2004/11/22/279-encore-un-peu-de-psychoeconomie

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  4. Ethaniel

    19 Feb 2013

    à 20:48

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    • Alexis Mandre

      19 Feb 2013

      à 20:48

      @vpo et Ethaniel : Merci, très bons compléments ! J’ai arrêté de faire le tour de ce qui a déjà été fait pour choisir mes idées de billet sinon je me retrouve à ne plus rien écrire :) Et puis refaire l’expérience en live me paraissait intéressant !

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  5. P.Vilandrau

    21 Feb 2013

    à 20:48

    Tout à fait intéressant. Je travaille dans la sécurité pour un grand site web Français et je viens de trouver quelques pistes de compréhension intéressante. La sécurité fait très souvent les frais d’un arbitrage budgétaire par exemple. Sans-doute est-ce dû au fait qu’on est dans un cadre négatif. Je vais méditer cet article.

    Merci!

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  6. hugo

    26 Mar 2013

    à 20:48

    J’ai eu bien du mal à me décider, car pour moi les deux solutions se valaient.
    On dirait que le biais que vous mettez en évidence nous influence, en partie car il n’y a pas de meilleur choix.
    Aurait-ce fonctionné si un programme avait été rationnellement préférable à l’autre ?

    Reply to this comment
    • Alexis Mandre

      14 Nov 2013

      à 20:48

      Je ne pense pas tout l’intérêt du truc est que les deux programmes se valent et pourtant on en préfère un à l’autre et pas toujours le même en fonction de la façon dont il est présenté !

      Reply to this comment

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