Mieux vaut vivre en Suède qu’aux États-Unis : pourquoi les sociétés les plus égalitaires s’en sortent presque toujours mieux.

5314 lectures. Publié le 15 December 2015 par dans la catégorie Agression, Cognition, Santé, Sciences de la Vie, Société

Mieux vaut vivre en Suède qu’aux États-Unis : pourquoi les sociétés les plus égalitaires s’en sortent presque toujours mieux.

Parlons un peu politique pour une fois. Il est bien connu que dans les sociétés riches les pauvres ont des espérances de vie plus courte et souffrent plus de presque tous les problèmes sociaux. Dans un livre fascinant, The Spirit Level: Why More Equal Societies Almost Always do Better (paru en français sous le titre “Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous”), les épidémiologistes Richard Wilkinson et Kate Pickett montrent que les sociétés inégalitaires sont néfastes pour presque tout le monde–les riches comme les pauvres (vous pouvez trouver la revue du Guardian ici, et celle de Nature ici).

Livre paru en français sous le titre "Pourquoi l'égalité est meilleure pour tous "

Le bouquin

Les données remarquables du livre et les résultats qu’il présente sont comme un niveau à bulle (Spirit Level en anglais, d’où le nom du livre) dont on peut se servir pour comparer les conditions de vie de différentes sociétés. Les différences relevées par le livre, même entre pays développés, sont édifiantes. Presque tous les problèmes sociaux et environnementaux modernes – manque de vie commune, violence, drogue, obésité, maladies mentales, longues durées de travail, surpopulation dans les prisons – ont plus de chances de se produire dans une société moins égalitaire. Le livre plonge au cœur du contraste apparent entre le succès matériel et les échecs sociaux de beaucoup de sociétés modernes. Il ne nous dit pas simplement comment diagnostiquer nos problèmes. Il nous offre aussi des pistes pour passer du consumérisme autocentré à une société plus collaborative et plus ouverte. Il montre le chemin pour sortir des problèmes sociaux et environnementaux qui nous accablent et permet de nouvelles approches pour améliorer notre qualité de vie, pas simplement pour les pauvres mais pour toutes les catégories sociales. Enfin, ce livre est un très bon exemple de sociologie basée sur la cognition et l’évolution.

[NDT : ce billet est une traduction d’un billet originellement publié en anglais sur le blog de l’International Cognition and Culture Institute.]

Commençons par les preuves : il existe une forte corrélation entre inégalités et problèmes sanitaires et sociaux.

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L’inégalité de revenus (sur l’axe horizontal) est mesurée par le rapport entre les revenus des plus riches comparés aux revenus des 20 % des plus pauvres dans chaque pays. L’indice de problèmes sanitaires et sociaux (sur l’axe vertical) combine 10 différentes mesures (la confiance, les maladies mentales, l’espérance de vie, la mortalité infantile, l’obésité, l’éducation, les taux de naissance à l’adolescence, les homicides, l’emprisonnement et la mobilité sociale).

Au contraire, il n’existe aucune relation entre le niveau moyen de revenu dans un pays et les problèmes sanitaires et sociaux.

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Le même phénomène est visible pour les 50 états des États-Unis :

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Notez que ces résultats sont en accord avec le résultat connu qu’au-delà de 10 000 $ de revenu par personne, une augmentation des revenus n’améliore plus l’espérance de vie :

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(Désolé pour les petites écritures !)

Cette relation générale entre inégalités et problèmes socio-sanitaires est aussi vraie pour chaque sous-problème socio-sanitaire pris à part, comme le bien-être des enfants :

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Le bien-être infantile est meilleur dans les pays riches les plus égalitaires. L’indice de l’Unicef (sur l’axe vertical) mesure six aspects du bien-être infantile : le bien-être matériel, de santé, éducationnel, relationnel, les comportements à risques, et le bien-être subjectif. Plus d’informations ici.

Pour la santé mentale :

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La prévalence des maladies mentales est plus grande dans les pays riches les plus inégalitaires.Source du graphique

Pour l’obésité :

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Plus d’adultes sont obèses dans les pays riches les plus inégalitaires. Source du graphique

Il peut paraître trivial que des problèmes associés à de la privation relative soient plus communs dans les sociétés les plus inégalitaires. Cependant, si vous vous demandez pourquoi une plus grande égalité réduit ces problèmes, l’intuition commune est de dire que ce doit être parce qu’il y a moins de gens pauvres dans les sociétés les plus égalitaires. En d’autres termes, l’hypothèse c’est généralement qu’une plus grande égalité aide ceux qui sont en bas de l’échelle sociale.

Mais la vérité c’est que la vaste majorité de la population est négativement impactée par de plus grandes inégalités. Sur des populations entières, les taux de maladies mentales sont cinq fois plus élevés dans les sociétés les plus inégalitaires comparées aux sociétés les moins inégalitaires. De même, dans les sociétés les plus inégalitaires les gens ont cinq fois plus de risque d’être obèse, et les taux d’homicides peuvent être beaucoup plus élevés. La raison pour laquelle ces différences sont si importantes est, tout simplement, parce que les effets des inégalités ne sont pas confinés aux plus pauvres : ils affectent au contraire la vaste majorité de la population.

Comparons par exemple l’Angleterre et la Suède :

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Morts pour 100 000 habitants, en Angleterre (gris clair) et en Suède (gris foncé)

Ou l’Angleterre et les États-Unis :

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Pourcentage de personnes atteintes de différentes maladies.

Les inégalités sont mauvaises pour tout le monde, y compris les riches.

Remarquez que ce n’est pas une question de culture (les pays anglophones, l’Ouest, les libéraux, etc.). Les États-Unis et la Grande-Bretagne ne s’en sortent pas très bien certes, mais le Portugal non plus. Et bien que le Portugal soit inégalitaire comme les États-Unis et la Grande-Bretagne, c’est un pays très différent sur beaucoup d’autres points. C’est pareil pour la Suède et le Japon. Ces deux pays s’en sortent très bien, malgré leurs différences. Pensez par exemple aux structures familiales. La Suède possède un grand taux de naissances hors-mariage et réussit une parité presque parfaite en politique. Au Japon, c’est tout le contraire. La façon par laquelle la Suède et le Japon obtiennent leur « égalitarisme » diffère donc fortement. La Suède s’appuie sur la redistribution d’impôt et un État-providence fort. Au contraire, la dépense publique sociale au Japon, en pourcentage du revenu national, compte parmi les plus basses de tous les pays développés.

Pour ceux qui sont intéressés, un résumé de tout cela et des preuves statistiques peuvent se trouver dans la revue annuelle de sociologie (accès libre).

Très bien – jusqu’ici les preuves ne semblent pas poser de problème. Mais la question présente dans le titre demeure : pourquoi les sociétés les plus égalitaires s’en sortent presque toujours mieux ? Pour Wilkinson et Pickett, l’explication est à chercher dans la nature humaine. On peut identifier trois explications dans leur livre :

1/ Les humains appartiennent à une espèce sociale (comme beaucoup de primates). Ce faisant, nous aimons nous trouver en haut de l’échelle sociale et nous faisons tout pour acquérir un bon statut.

Ceci entraîne plusieurs conséquences :

L’estime de soi des gens se trouve indexée sur leur propre performance mais aussi sur les avis des autres. Plus une société est inégalitaire, plus les gens vont se sentir menacés. Dickerson et Kemeny ont passé en revue plus de 200 expériences dans lesquelles les niveaux de cortisol (une hormone de stress centrale) des gens étaient mesurés pendant qu’ils étaient exposés à un stress expérimental. Ils utilisèrent différents types de stress et trouvèrent que :

« Les tâches qui comportent une menace socio-évaluative (comme des menaces pour l’estime de soi ou le statut social) dans lesquelles les autres pouvaient évaluer négativement les performances […] provoquent des changements de niveau de cortisol plus importants et plus fiables que des tâches stressantes dans lesquelles ces menaces particulières ne sont pas présentes »

Ils suggèrent que :

« Les humains ont tendance à préserver leur statut social et restent vigilants aux menaces pouvant peser sur leur statut ou leur estime de soi. »

La sécrétion de cortisol augmente la pression artérielle et le niveau de sucre dans le sang, ce qui entraîne une myriade de problèmes de santé et de problèmes sociaux. Cette réponse biologique a été bien étudiée dans les hiérarchies sociales chez les singes : les animaux à faible statut sont prédisposés à l’athérosclérose et aux maladies cardio-vasculaires. Les humains souffrants de stress chronique montrent des symptômes similaires, accumulant la graisse abdominale sous l’influence d’une partie du cerveau associé aux addictions. Le cortisol s’oppose aux hormones du bien-être comme l’ocytocine, qui joue un rôle dans l’établissement de la confiance, et la dopamine, le signal de la récompense qui renforce la mémoire, l’attention et la capacité à résoudre des problèmes. Le stress lié au cortisol prédispose aussi certains individus à des maladies mentales voire des comportements violents. Il peut précipiter l’arrivée de la puberté, et donc mener à des aventures sexuelles prématurées, ce qui suggère une explication à la forte prévalence des grossesses adolescentes dans les sociétés les plus inégalitaires. Le cortisol est également un facteur de stress pour le fœtus, avec de lourdes conséquences sur le développement physique et émotionnel. La réponse au stress peut aussi mener à des usages de drogues. Chez les singes, les dominants sécrètent de la dopamine et se satisfont de leur place dans leur monde, alors que les singes à l’autre bout de l’échelle sociale sont plus enclins à l’automédication–et même l’automédication à la cocaïne si on leur en donne l’opportunité.

Les sociétés inégalitaires diminuent l’estime de soi de presque tout le monde et ont des conséquences sur les aspirations des enfants (aspirations plus faibles dans les sociétés les plus inégalitaires) et leurs motivations quand ils réalisent que certains de leurs pairs sont mieux équipés qu’eux pour faire face aux défis éducationnels.

Les gens aiment être aussi bons que les autres. Plus les différences sont importantes, plus le besoin d’être à la hauteur est donc important. Robert Frank a identifié ce phénomène et l’a appelé la fièvre du luxe. À mesure que les inégalités augmentent et que les super-riches dépensent de plus en plus pour des biens luxueux, le désir pour de tels biens se répand sur les revenus inférieurs qui doivent lutter pour se maintenir à la hauteur. Alors que les inégalités ont augmenté dernièrement aux États-Unis et en Grande-Bretagne, une tendance à long terme de déclin économique et d’augmentation de la dette est observée. Robert Frank fait remarquer qu’en 1998, alors que l’économie américaine était florissante comme elle ne l’avait jamais été auparavant, une famille sur 68 était en faillite – quatre fois le taux du début des années 80 avant le début de l’augmentation dramatique des inégalités. En 2002, les dettes de carte de crédit étaient de 9000 $ pour le détenteur de carte moyen. En se basant sur l’évolution de ce phénomène sur 10 années, Frank constata que les taux de faillite avaient le plus augmenté dans les régions des États-Unis où les inégalités avaient le plus augmenté. L’augmentation des inégalités a rendu plus difficile la tâche de se maintenir à la hauteur. La pression accrue à la consommation amène les gens à économiser moins et à emprunter plus. Ceci est également corroboré par le fait que les dépenses publicitaires corrèlent avec les inégalités–dans les pays les plus inégalitaires, une proportion plus grande du GDP est dépensée en publicité, avec les États-Unis et la Nouvelle-Zélande qui dépensent deux fois plus que la Norvège et le Danemark par exemple. Le temps de travail est évidemment une autre variable qui peut être affectée, et plusieurs études ont montré que les gens travaillent plus longtemps dans les sociétés les plus inégalitaires. Une autre étude a suggéré que la décision des femmes mariées de prendre un travail est aussi affectée par les inégalités personnelles : les femmes mariées à des hommes employés ont plus de chance de prendre un travail si elles vivent dans une région où les salaires des hommes sont plus inégaux.

Les gens peuvent utiliser des stratégies violentes pour défendre leur statut. Plus on se sent dévalué par rapport à ceux au-dessus et moins on a de ressources auxquelles se raccrocher, plus le désir est grand de retrouver une certaine estime de soi en assurant sa supériorité sur des groupes plus vulnérables. C’est ce que les psychologues sociaux appellent le « report d’agression » [NDT : « displaced agression »]. Ainsi l’homme qui se fait exploiter par son patron et rentre à la maison en criant sur sa femme et ses enfants ; le plus grand taux d’agression sur les lieux de travail où les superviseurs traitent injustement leurs employés ; la façon dont les prisonniers molestés se retournent contre les autres plus bas dans la hiérarchie de la prison.

Les hommes, comparés aux femmes, ont de fortes pressions pour atteindre et maintenir un haut statut social, car leur succès dans la compétition sexuelle dépend fortement de leur statut [NDT : on en a parlé sur Homo Fabulus ici par exemple]. Ceci explique non seulement pourquoi se sentir abaissé, non respecté ou humilié sont les déclencheurs de violence les plus communs ; cela explique aussi pourquoi la majorité de la violence se fait entre hommes–les hommes ont plus à gagner ou à perdre du gain ou de la perte de statut. Les comportements dangereux ou même violents viennent souvent de jeunes hommes qui se trouvent en bas de la société, et qui doivent se battre pour sauver la face et le peu de statut qu’ils ont, réagissant souvent de façon explosive quand ils sont menacés (voir la célèbre étude de Wilson et Daly sur les taux d’homicide à Chicago).

2/ L’homme est une espèce très coopérative (à l’inverse de la majorité des primates)

Le soutien social est central pour les humains et de la même façon que la compétition est stressante, le manque de soutien est douloureux. Comme cela a été récemment montré par Heisenberg et Lieberman, l’exclusion sociale active les mêmes réseaux neuronaux que la douleur physique.

Des études sociologiques suggèrent que les gens ont moins de soutien social dans des sociétés les plus inégalitaires. En effet, les gens se font moins confiance dans les sociétés les plus inégalitaires.

Dans The moral foundations of trust (voir en particulier p187), Uslaner montre que, aux États-Unis, les gens qui ont le plus confiance en autrui vont plus souvent donner du temps et de l’argent pour aider les autres. Ceux qui font le plus confiance ont aussi tendance à croire à l’existence d’une culture commune et au fait que les Américains sont tous liés par certaines valeurs partagées. De la même façon, dans son fameux Bowling alone, Putnam fait le lien entre l’augmentation des inégalités en Amérique et la chute de l’investissement dans des activités collectives. Un haut niveau de confiance permet que les gens se sentent en sécurité, qu’ils aient moins de choses à se préoccuper, qu’ils voient les autres d’un oeil coopératif plutôt que compétitif. Plus généralement, comme Durkheim l’avait suggéré il y a longtemps dans Le suicide, avoir des amis, être marié, appartenir à un groupe religieux ou une association et avoir autour de soi des gens pour nous soutenir sont des facteurs bénéfiques pour la santé.

3/ Les humains font face à un compromis entre stratégie qualitative et stratégie quantitative (comme tous les êtres vivants)

D’un point de vue évolutionnaire, les êtres vivants doivent faire face un compromis entre stratégie quantitative et stratégie qualitative [NDT : voir ici sur Homo Fabulus]. Cette théorie prédit que les gens qui ont appris pendant leur enfance à « percevoir les autres comme opportunistes et égoïstes, et percevoir les ressources comme limitées ou imprévisibles » deviendront matures plus tôt, seront actifs sexuellement plus tôt, et auront plus tendance à avoir des relations à court terme et à s’investir moins dans leurs enfants. Au contraire, les gens ayant grandi en « percevant les autres comme dignes de confiance et en percevant les relations sociales comme des relations longue durée et mutuellement bénéfiques, et percevant les ressources comme disponibles en permanence » deviendront matures plus tard, repousseront leur première activité sexuelle, seront meilleurs pour établir des relations à long terme et pour s’investir dans le développement de leurs enfants.

À l’appui de cette théorie, plusieurs études ont montré que des conflits précoces ou l’absence d’un père prédisait une maturation plus précoce – les filles dans une telle situation deviennent matures physiquement et ont leurs premières règles plus tôt que les filles ayant grandi sans ces sources de stress.

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Les taux de naissance à l’adolescence sont plus grands dans les pays riches les plus inégalitaires.

De la même façon, le comportement des garçons et des jeunes hommes qui ont grandi sans père a été décrit comme « hyper-masculin », les garçons s’engageant dans des « comportements masculins rigides de compensation » – criminalité, agression, et conquêtes sexuelles à court terme.

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Les taux d’homicide sont plus forts dans les pays riches inégalitaires.

Note personnelle et conjecture « cognition et culture ».

Venant d’une petite ville de l’ouest de la France, je me rappelle avoir été impressionné par les parisiens. Ils étaient si compétitifs ! Tout le temps en train de parler de cuisine, de voyages, de vins etc., je me suis souvent senti incompétent. Mais ce n’était pas qu’une question de compétence. J’avais aussi le sentiment qu’ils prenaient la vie plus au sérieux : ils achetaient des livres de cuisine (et moi aussi je m’y mettais tout d’un coup), ils écrivaient des journaux de bord quand ils étaient à l’étranger, ils prenaient une année sabbatique pour découvrir le monde, ils partaient en week-end dans des villes européennes, etc. À l’inverse, dans ma province plus « égalitaire », les gens semblaient plus détendus. Bien sûr, ils cuisinaient aussi, voyageaient, et partaient en vacances, mais on n’avait pas l’impression qu’ils travaillaient sur leur vie [NDT : « that they were working on their lives »]. Je ne dis pas que les parisiens n’aimaient pas vraiment ce qu’ils faisaient, juste qu’ils le faisaient plus sérieusement. Était-ce une question de culture ? À la lumière de The Spirit Level, cela pourrait juste être une question de niveau d’inégalité. Les parisiens vivent dans une société plus inégalitaire où ils doivent en faire plus pour satisfaire leur estime de soi et se promouvoir en permanence. En province, au contraire, même au sein d’une même classe sociale, avec le même niveau de revenu et le même milieu culturel, les gens se sentent moins menacés et sont donc moins motivés pour prendre leurs passions au sérieux.

Bien que cette théorie ait l’air bourdieusienne, elle est en fait assez différente. Ce n’est pas une histoire de classe sociale basse qui essaie d’imiter les classes sociales hautes ; c’est une question d’augmentation de la compétition à l’intérieur d’une même classe sociale. De plus, cette théorie fait des prédictions testables en ce qui concerne la diffusion culturelle de « biens de haute culture ». Plus votre société est inégalitaire, plus les gens devraient prendre des leçons de cuisine, acheter des livres de voyages, etc. De la même façon, au sein de la même société, les gens d’un même milieu culturel, économique et social devraient acheter plus de ces biens quand ils vivent dans des villes inégalitaires que leurs compatriotes vivant dans des villes moins inégalitaires.

Retour à la politique

Premièrement, j’aimerais citer Wilkinson et Pickett sur la pauvreté.

« Chaque problème est vu comme nécessitant sa propre solution–sans lien avec les autres solutions. Les gens sont encouragés à faire de l’exercice, à ne pas avoir de rapports sexuels non protégés, à dire non aux drogues, à se déstresser, à améliorer leur équilibre vie personnel/vie professionnelle, et à passer du temps avec leurs enfants. La seule chose que beaucoup de ces politiques ont en commun est qu’elles semblent souvent basées sur la croyance que les pauvres ont besoin d’être éduqués pour être plus sensibles. L’évidence que ces problèmes ont des racines communes dans l’inégalité et dans la privation relative est souvent ignorée. » (Page 234)

Deuxièmement, l’égalité pourrait aussi être un moyen de combattre le changement climatique.

« Nous pourrions espérer que la technologie nous épargnera les rigueurs du rationnement en carbone. Cependant, bien que les innovations vertes qui réduisent la consommation de carburant et les émissions de carbone sont une partie essentielle du changement que nous devons effectuer, elles ne peuvent pas résoudre le problème à elles seules. Imaginez qu’une nouvelle génération de moteurs de voiture divisant la consommation de carburant par deux fait son apparition. Conduire coûterait moins cher et cela nous ferait économiser de l’argent que l’on dépenserait certainement sur quelque chose d’autre. On pourrait le dépenser en conduisant plus, ou en achetant une voiture plus grosse, ou sur de l’électroménager plus gourmand en énergie–peut-être un réfrigérateur plus gros. Mais peu importe la façon dont nous dépensons cet argent, notre consommation additionnelle viendra probablement augmenter les émissions de carbone et nous perdrons la plupart du bénéfice environnemental initial. » (Page 219)

C’est ici que plus d’égalité est nécessaire :

« À la place de politiques contre le réchauffement climatique qui imposent simplement des limites à la satisfaction matérielle, ces politiques doivent être couplées à des politiques égalitaires qui nous amènent vers de nouvelles façons plus fondamentales d’améliorer la qualité de nos vies. » (Page 226)

Un dernier mot sur le base-ball

Pour conclure, peut-être que vous n’en avez rien à faire de la politique, de la santé, de l’égalité, de la mobilité sociale. Ce n’est pas grave parce qu’il reste un dernier argument. Des études basées sur des milliers de matchs de baseball ont montré que plus les salaires des joueurs étaient égaux, plus les performances étaient élevées !


Billet écrit par Nicolas Baumard, et paru sur le blog de l’ICCI. Traduit de l’anglais par Homo Fabulus avec l’autorisation de l’auteur.

Nicolas Baumard est chercheur en anthropologie cognitive à l’École normale supérieure. Ses recherches portent sur les théories mutualistes de la coopération, la théorie des traits d’histoire de vie appliquée à la coopération humaine, les origines cognitives de la religion, et plus généralement les approches psychologiques des sciences sociales, de l’économie et de l’anthropologie.

À emporter

  • Il existe une forte corrélation entre inégalités de revenus dans une société et problèmes socio-sanitaires : les inégalités affectent négativement la qualité de vie des pauvres mais aussi des riches.

Pour approfondir...

4 réactions à “Mieux vaut vivre en Suède qu’aux États-Unis : pourquoi les sociétés les plus égalitaires s’en sortent presque toujours mieux.”

  1. Dr. Goulu

    16 Dec 2015

    à 18:39

    Quelques remarques puisque je m’étais aussi pas mal intéressé au sujet :

    1) la mesure des inégalités par quintiles (20% des revenus les plus élevés / 20% moins élevés) ignore les 60% du milieu. Le coefficient (ou indice) de Gini est la mesure d’inégalité utilisée pour les comparaisons internationales comme les rapports de l’OCDE

    2) On ne dit pas si les inégalités représentées dans tes graphes sont avant impôts ou après. or on peut justement mesurer l’effet redistributif de la fiscalité via le coefficient de Gini. (voir http://www.drgoulu.com/2012/07/13/encore-plus-dinegalite/ ) On constate ainsi qu’il y a des pays (Suisse, Corée) qui ont des revenus bruts égalitaires, alors que d’autres (France…) égalisent des revenus plus inégaux par la fiscalité.

    3) dans notre esprit, les inégalités sont dues aux très hauts revenus les hyper-riches etc. Mais une augmentation du chômage augmente énormément les inégalités (surtout mesurées via quintiles ou déciles…).

    Et une question quand même:

    Toutes les merveilleuses corrélations montrées entre tous les maux de la société et les inégalités sont des faits, mais comment démontrer la causalité ? Par quel mécanisme les bonus des top-manager feraient-ils augmenter les grossesses adolescentes ?

    Comme le laisse entendre la fin de l’article, la pauvreté+exclusion semble intuitivement être une cause plus probable des maux sociaux ET des inégalités. Mais restaurer la confiance et la coopération dans la société prend plus de temps que d’inventer un nouvel impôt pour juste redistribuer un peu mieux le pognon…

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    • Stéphane

      20 Dec 2015

      à 18:39

      Hello,

      très bonnes remarques. J’ai ajouté un lien vers ton billet dans la section “Pour approfondir”.

      1) oui, je ne pense pas que les auteurs aient pu échapper à cette question, ça serait intéressant de voir ce qu’ils pensent de Gini par rapport aux autres mesures d’inégalités, et je me demande s’il n’y a pas de bonnes raisons psychologiques à se concentrer sur les revenus les plus grands et plus faibles (ce sont ceux que tu remarques le plus d’un point de vue psychologique).

      2) exact, et dans leur article principal (celui-là) je ne trouve pas mention de cela, ce qui me fait penser que l’un des deux indices (avant ou après impôt) est tout le temps utilisé dans leur domaine de recherche. J’imagine que c’est celui après impôt, l’autre me semble avoir moins de sens (toujours dans une perspective psychologique, ce que l’on observe quand machin s’achète une décapotable c’est son revenu après impôts).

      3) oui mais comme tu juges toujours depuis ton point de vue, si tu es au chômage tu trouves les revenus des hyper-riches encore plus inégalitaires non ? Donc d’un point de vue psychologique les deux jouent, les revenus des hyper-riches et le taux de chômage aussi.

      Comment démontrer la causalité de façon rigoureuse ce sera comme d’habitude dur, mais je peux décrire le mécanisme verbalement : tu vois des gens gagner beaucoup plus que toi, et là deux grandes conséquences possibles : 1/ tu ne te sens pas à la hauteur et tu stresses, et le stress entraîne des cascades de conséquences néfastes que l’on connait (pour la maturation sexuelle en particulier je ne sais pas) ou 2/ tu te sens pauvre (comparativement toujours), et dans un environnement pauvre la meilleure stratégie c’est une stratégie d’histoire de vie rapide, et là c’est bien étudié chez les animaux non-humains, ça entraîne une maturation sexuelle précoce et des grossesses précoces. J’ai conscience que sauter des salaires des PDG aux grossesses adolescentes a l’air osé, mais la théorie des traits d’histoire de vie a précisément cet aspect unificateur, du point de vue de biologiste je ne pense pas que ça choque (si ça choque d’autres disciplines tant mieux parce que c’est précisément mon but d’apporter de la biologie dans ces débats :) ).

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  2. Gosha

    7 Nov 2016

    à 18:39

    Hey,

    Il y a une intéressante critique ici qui relativise un peu les résultats de la recherche :

    https://minarchiste.wordpress.com/2014/03/13/les-inegalites-sont-elles-corrosives-pour-la-societe-critique-de-the-spirit-level/

    Ça me paraît plutôt convaincant.

    Qu’es ce que vous en pensez ?

    Reply to this comment
  3. Olivier Simard-Casanova

    11 Dec 2016

    à 18:39

    Merci pour cet article très intéressant, toutefois je pense qu’il repose sur un énorme biais méthodologique : aussi impressionnantes soit-elles, toutes ces corrélations ne sont que des corrélations. Elles ne permettent en aucune façon de conclure que ce sont les inégalités qui sont à l’origine de tous ces problèmes – cela pourrait très bien être soit l’inverse, soit du à une variable tierce que l’on n’observe pas ici (comme des traits culturels nationaux). De mon point de vue, à ce stade la seule conclusion raisonnable est “on ne sait pas”.

    À noter qu’il aurait été possible d’identifier une éventuelle relation causale (au sens statistique du terme) en faisant de l’économétrie, qui va bien au-delà de seules corrélations. J’ai rapidement parcouru le lien proposé par Gosha (je suis moi-même économiste), et la critique me paraît convaincante.

    Reply to this comment

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