L’utérus de la femme enceinte, ce champ de bataille.

11601 lectures. Publié le 4 March 2012 par dans la catégorie Parentalité, Santé

L’utérus de la femme enceinte, ce champ de bataille.

“L’instinct maternel est divinement animal. La mère n’est plus femme, elle est femelle”, disait Victor Hugo dans Quatre-vingt-treize. Certes, l’amour maternel semble être un sentiment profond et peut-être engendré par la sélection naturelle. Mais cela ne veut pas dire que les relations mères-enfants devraient être parfaitement harmonieuses, comme le montre la théorie du conflit parents-enfants (que je vous invite à lire ou relire avant de continuer cet article).

Si vous ne voulez pas le lire, emportez ce résumé avec vous pour la suite : parce qu’une mère a en moyenne autant de gènes dans chacun de ses enfants tandis que chaque enfant a plus de gènes en commun avec lui-même qu’avec ses frères et sœurs, on devrait aboutir à un conflit évolutionnaire entre parents et enfants dans lequel la mère voudrait pouvoir donner autant à chacun de ses enfants tandis que chaque enfant en voudra le plus possible pour lui (je vous avais dit d’aller lire l’article, ça aurait été plus facile). Nous allons maintenant pouvoir illustrer ce conflit avec quelques exemples tirés de la grossesse.

foetus-9-semaines

Et pourtant, ils ont l'air tellement inoffensifs à 9 semaines...

Tout n’est pas rose entre mère et fœtus, et cela commence par des taux d’avortement spontané impressionnants : jusqu’à 75 % de toutes les conceptions ne vont pas à terme, l’embryon n’arrivant pas à s’implanter ou étant avorté très tôt lors de la grossesse (de façon consciente ou inconsciente pour la mère).

La plupart de ces avortements concernent des fœtus anormaux, et ça nous paraît normal. Oui mais pourquoi cela nous paraît-il normal ? Pourquoi serait-ce les fœtus anormaux qui seraient éliminés et pas les fœtus normaux ? Après tout, les gènes d’un fœtus anormal n’ont aucun intérêt à se voir refuser la possibilité de se développer. La théorie du conflit parents-enfants permet d’expliquer cela : ce n’est pas dans l’intérêt de la mère de continuer à utiliser des ressources pour nourrir un fœtus qui présentera des anomalies à la naissance et aura donc en moyenne moins de chances de survivre. Mieux vaut mettre un terme à cette grossesse pour en attendre une autre plus favorable.

Enceinte sans le savoir

foetus-humain-sac-amniotique

Un foetus humain au chaud dans son sac amniotique

Or c’est encore la mère qui contrôle en grande partie le développement de l’embryon, ce sont donc ses intérêts qui pourront primer par rapport à ceux du fœtus. Mère 1, foetus 0. La sélection naturelle aura tendance à favoriser des mécanismes permettant à la mère de repérer les fœtus anormaux et cesser leur développement le plus tôt possible. La majorité des avortements se font d’ailleurs avant le 3e mois de grossesse, et une grande partie avant même l’absence des premières règles, de sorte que beaucoup de femmes ont un jour été enceintes sans même le savoir.

Mais le fœtus a tout de même son mot à dire. N’ayant aucun intérêt à être avorté, on s’attend à ce qu’il fasse tout son possible pour s’implanter dans l’utérus maternel. Hors savez-vous qui contrôle l’arrêt des règles qui permet l’implantation de l’embryon ? L’embryon en personne, qui sécrète une hormone au doux nom de gonadotrophine chorionique. Cette hormone, par un ensemble de réactions en chaîne dont la biologie sait nous régaler, permet au final le maintien de la muqueuse utérine et assure ainsi la survie de l’embryon. Un embryon qui produirait un taux élevé de cette hormone augmenterait donc ses chances de survie. Aucune donnée n’existe pour savoir si la sélection naturelle utilise réellement cette hormone pour “tromper” la mère (après tout, ce n’est pas non plus dans son intérêt d’avorter tous ses embryons) mais c’est une possibilité, et cela montre en tout cas que la viabilité d’un embryon est en partie contrôlée par celui-ci. Mère 1, fœtus 1.

Du sucre pour le fœtus.

sucre

Mais cela va encore plus loin. Le conflit parents-enfants pourrait être capable d’expliquer les “diabètes gestationnels”. Une femme enceinte sur 25 environ est victime de diabète pendant sa grossesse : c’est ce que l’on appelle le diabète gestationnel. En temps normal, la concentration de sucre dans le sang (la glycémie) est régulée par des hormones, dont la plus célèbre, l’insuline. L’insuline est importante pour stocker du glucose dans les cellules lorsque la glycémie est élevée, par exemple après un repas, faisant ainsi baisser la concentration en sucre dans le sang. Chez la femme enceinte atteinte de diabète, on observe une résistance à l’insuline : même à des concentrations élevées, l’insuline n’entraîne pas le stockage de sucre et donc la concentration en sucre dans le sang reste tout le temps élevée. Or cette insulino-résistance est causée par l’hormone lactogène placentaire, une hormone sécrétée par… le placenta du foetus !

A nouveau, la théorie du conflit parent-enfant pourrait expliquer le diabète gestationnel. Il est dans l’intérêt du fœtus d’avoir accès au plus de sucre possible pour son développement. Le diabète gestationnel est d’ailleurs associé à une surcroissance du fœtus. En sécrétant l’hormone lactogène placentaire, le fœtus empêche sa mère de diminuer sa concentration de sucre dans le sang, ce qui lui permet d’en bénéficier plus facilement.

De la pression pour la mère

Le fœtus peut aussi provoquer des dommages aux reins de sa mère, par l’intermédiaire d’une pré-éclampsie (désolé pour tous les mots bizarres de cet article, c’est la faute aux médecins et biologistes). La pré-éclampsie désigne une hypertension artérielle apparaissant au cours de la grossesse. Or une hypertension artérielle est intéressante pour le foetus puisque grosso modo, plus de pression artérielle signifie plus de débit sanguin et donc plus d’apport de nutriments au niveau du placenta. Découpé en plusieurs étapes, le mécanisme serait alors le suivant :

  • en début de grossesse, le foetus détruit les muscles artériolaires qui permettent en temps normal à la mère de réguler le flux sanguin qui va au placenta.
  • quand le foetus détecte qu’il n’a pas assez de nutriments, il libère des substances dans le flux sanguin de la mère.
  • ces substances contractent les artères de la mère.
  • la pression artérielle de la mère augmente.
  • le flux sanguin au niveau du placenta augmente, et le foetus obtient plus de nutriments.

pression arterielle

Pour l’instant, deux résultats majeurs vont dans le sens de cette interprétation :

  • la pré-éclampsie est plus courante chez les femmes qui n’envoient pas beaucoup de sang vers le foetus, ce qui suggérerait que l’augmentation de la pression artérielle est bien causée par le foetus.
  • des données obtenues sur des milliers de grossesse montrent que les femmes enceintes possédant les pressions artérielles les plus élevées ont aussi les taux d’avortement spontané les moins élevés.

Le conflit parents-enfants est probablement souvent le reflet du conflit père-mère : la fameuse bataille des sexes. Nous savons que dans certaines situations, les intérêts évolutifs du père et de la mère sont divergents : s’ils ont tous les deux intérêt à coopérer pour se reproduire, l’un comme l’autre préférerait que l’autre prenne en charge la majorité du développement de l’enfant. En particulier donc, le père devrait se “liguer” avec le foetus contre la mère pour lui extorquer un maximum de ressources, puisque la mère portera de toutes façons l’enfant.

Se “liguer” est une métaphore qui facilite la compréhension, mais ne la prenez pas au pied de la lettre. Le ralliement du père et du foetus se fait de manière automatique puisque 50 % des gènes du père sont présents dans le foetus. Le conflit mère-foetus est dans ce cas un conflit père-mère déguisé. Au final, on a l’impression que le père et le foetus sont ligués mais ce sont toujours les gènes qui sont au commande, et les gènes n’ont pas de volonté. D’ailleurs, la mère et le foetus sont aussi ligués contre le père (ou plutôt, les gènes de la mère présents dans le foetus devraient essayer de manipuler le père), malheureusement au moment de la grossesse, le foetus peut beaucoup plus facilement manipuler la mère que le père…

Le ralliement père-foetus pourrait en tout cas être appuyé par le fait que le développement du placenta est en grande partie placé sous l’empreinte génomique du père ; en clair : ce sont les gènes du père qui contrôlent une grande partie du développement du placenta, hors ce placenta a comme nous l’avons vu les moyens d’influencer la quantité de ressources que lui fournit la mère. Au final, les gènes du père ont donc la possibilité de se battre contre les gènes de la mère par l’intermédiaire de l’embryon.

Et encore d’autres maladies…

Ca fait déjà beaucoup d’exemples, mais un dernier pour la route qui illustre à merveille cette bataille des sexes. La protéine IGF II est une protéine qui aide au transport de ressources à travers le placenta, et qui est donc vitale pour le fœtus. Cette protéine est exprimée par le foetus, et en particulier par l’allèle hérité du père. L’allèle hérité de la mère est quant à lui silencieux (il ne s’exprime pas, il n’a pas d’effets). Par contre, la production d’IGF II peut être régulée par un gène maternel, qui diminue le flot de ressources à travers le placenta.

Nous avons donc d’un côté une protéine paternelle qui augmente le flot de ressources au fœtus, et de l’autre une protéine maternelle qui diminue le flot de ressources au fœtus… Un autre exemple de conflit père-mère… Si le gène maternel est muté, ou si le fœtus possède deux gènes paternels IGF II, le fœtus développera des hypertrophies : gros cœur, gros foie, grosse langue. Le nouveau-né souffrira du syndrome de Beckwith-Wiedemann. Il n’est donc pas non plus dans l’intérêt du fœtus de bénéficier de trop de ressources : la solution évolutionnaire se trouve dans un compromis entre intérêts paternels et intérêts maternels.

syndrome beckwith wiedemann li

Symptômes du syndrome de Beckwith Wiedemann

Si vous voulez en savoir plus sur tous ces conflits parents-enfants pendant la grossesse, je vous invite à lire les articles de David Haig (en particulier celui-là) à qui nous devons presque l’intégralité de ces recherches. Les bases génétiques de ces “maladies” de la grossesse sont encore mal connues et il peut être difficile de proposer des explications 100 % convaincantes uniquement basées sur la théorie du conflit parents-enfants. Mais il existe néanmoins des faits qu’on ne peut nier : par exemple, le fait qu’il existe des maladies que les femmes ne développent que pendant la grossesse. Pourquoi ? La théorie du conflit parents-enfants propose des explications intéressantes et fait des prédictions qu’il faudra tester dans les années à venir. De quoi remettre en question notre vision de l’amour maternel.

À emporter

  • La théorie du conflit parents-enfant permet d'expliquer certaines caractéristiques de la relation mère-foetus.
  • En particulier, plusieurs "maladies" survenant au cours de la grossesse pourraient être dues à un foetus gourmand essayant d'extorquer un maximum de ressources à sa mère.
  • Dans certains cas, ce sont les gènes du père qui sont derrière ces manipulations de la mère : c'est la bataille des sexes qui continue pendant la grossesse.

Pour approfondir...

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2 réactions à “L’utérus de la femme enceinte, ce champ de bataille.”

  1. guillaume

    24 May 2012

    à 17:14

    Merci pour ce billet, bien intéressant. J’ai quand même bcp de mal avec cette façon de décrire les relations entre membres d’une communauté apparentés ou pas, au travers du seul intérêt du gène égoïste : l’altruisme serait directement relié à la distance génétique : sans apparentement, pas d’altruisme . Ma principale objection est qu’il me semble impossible de rendre compte alors des adoptions d’enfants dont la distance génétique avec les parents adoptifs est très grande, comme d’expliquer le succès des boites au états unis qui propose de concevoir des enfants à partir d’ovule et de spermatozoïdes de top modèle et de spermatozoïdes de génies ? N’est-il pas nécessaire alors de prendre en compte d’autres modèle sélectif, comme la sélection de groupe ?
    Enfin, ne peut-on pas seulement considérer, pour les avortements précoces, qu’il s’agit simplement d’un problème de “mécanique” ? Vue la complexité de l’embryogenèse et de la maternité, n’est-il pas normal qu’un grand nombre de foetus décèdent simplement du fait d’une anomalie fatale pour le processus de développement ?

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    • Alexis Mandre

      24 May 2012

      à 17:14

      Bonjour Guillaume,

      vos interrogations sont légitimes. Tout d’abord, l’altruisme sans apparentement est possible : on le justifie alors par des phénomènes comme la réciprocité (je t’aide si tu m’aides ensuite), la réputation (si tu ne m’aides pas plus personne ne va vouloir t’aider ensuite…). Remarquez que ce n’est plus de l’altruisme au sens strict, puisque aider est au final avantageux.

      Le problème avec l’Homme c’est qu’il est altruiste même avec des gens qu’il ne reverra jamais. Il y a plusieurs hypothèses que l’on peut avancer pour expliquer cela. Peut-être tout d’abord qu’il s’agit de ce qu’on appelle une “maladaptation” : autrefois ce comportement était avantageux (parce que vu les moyens de transport, tout le monde était certain de se recroiser un jour ou l’autre), mais il ne l’est plus aujourd’hui. Malgré tout, nous continuons à agir comme autrefois car c’est comme ça que notre cognition est faite. Une deuxième hypothèse est l’hypothèse culturelle. Peut-être que nos sociétés nous encouragent à ces comportements altruistes qui s’imposent face à nos “instincts” égoïstes.

      Pour la sélection de groupe, tout dépend de ce que vous entendez par là. Ce terme recouvre différents concepts. Si vous parlez de la production d’adaptations bénéfiques au groupe mais coûteuses pour l’individu, ça ne marche pas. Si vous voulez dire que certains comportements doivent s’effectuer en groupe pour qu’ils puissent produire un bénéfice, alors ça peut marcher, mais il faut que le bénéfice soit d’une manière ou d’une autre partagé par tous les membres du groupe. Donc ce n’est plus de l’altruisme, car les individus ayant produit le comportement obtiennent un bénéfice au final…

      De façon générale, je pense que notre cerveau, notre capacité de raisonnement (qui avec le cortex frontal s’est développée assez récemment dans notre histoire évolutive, rappelons-le), entre souvent en contradiction avec des instincts plus anciens. Et souvent c’est notre capacité de raisonnement qui triomphe. Ce qui pourrait expliquer les cas de l’adoption ou des dons d’ovule/spermatozoide (si vous lisez l’anglais, je vous invite tout de même à faire cette lecture concernant l’adoption ! http://en.wikipedia.org/wiki/Cinderella_effect ). Mais il existe plein de comportements (comme ceux évoqués dans cet article) sur lesquels nous n’avons aucun contrôle, et pour lesquels les lois “classiques” de l’évolution peuvent s’appliquer.

      Enfin pour les avortements si il peut y avoir des problèmes de mécanique bien sûr.

      J’espère avoir apporté les renseignements dont vous aviez besoin, ma réponse est loin d’être parfaite bien sûr, vous posez des questions sur de la recherche en cours…

      AM.

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