Pourquoi le binge watching ? Et pourquoi le cinéma, la musique et le cheesecake tant qu’on y est ?

8406 lectures. Publié le 7 December 2015 par dans la catégorie Cognition, Sciences de la Vie, Sexe

Pourquoi le binge watching ? Et pourquoi le cinéma, la musique et le cheesecake tant qu’on y est ?

Après avoir regardé en quelques jours les cinq saisons de Boardwalk Empire, il faut bien redonner du sens à sa vie et se poser des questions existentielles. Pourquoi tant de personnes passent tant de temps à des activités qui n’ont rien à voir avec la survie et la reproduction ? Je pense en particulier à l’art : pourquoi aime-t-on consommer ou créer de la musique, du cinéma, de la littérature, et de l’art en général ? Et pourquoi certaines personnes vont jusqu’à y consacrer l’intégralité de leur vie ?

Le champ de recherche visant à trouver des explications évolutionnaires à l’art ou à la culture est assez vaste, aussi je me contenterai juste d’une petite introduction ici. Deux grandes hypothèses existent :

  • L’hypothèse de l’exposition (“display” en anglais)
  • L’hypothèse du cheesecake
J'aime la psychologie évolutionnaire quand elle me parle de mes sujets préférés.

J’aime la psychologie évolutionnaire quand elle me parle de mes sujets préférés. Crédit Photo

Vous connaissant, vous penchez déjà certainement pour l’hypothèse du cheesecake. Mais voyons voir un peu ce que chacune a dans le ventre.

L’hypothèse de l’exposition

L’hypothèse de l’exposition, notamment défendue par Geoffrey Miller, suggère que la production d’art apporte des bénéfices en terme d’accès à des partenaires sexuels (ce que l’on appelle la sélection sexuelle). Comme Miller le dit lui-même très bien,

“même si les psychologues ont tendance à l’oublier, tous les adolescents savent très bien que faire preuve de talent dans un domaine artistique augmente l’accès à des partenaires sexuels”.

En termes moins châtiés, l’art aide à pécho, et si vous avez un petit côté psychologue et que vous ne voyez toujours pas de quoi on parle, je vous recommande cette vidéo :

Certains auteurs pensent que cette hypothèse pourrait expliquer en partie pourquoi il existe une différence de productivité artistique entre hommes et femmes (la théorie de l’investissement parentalL'investissement parental désigne l'ensemble des ressources (que ce soit en temps, en nourriture, en soins, etc...) qu'un organisme donné alloue à la survie et au développement de ses descendants, au détriment de la production de nouveaux descendants.

Pour maximiser son nombre de descendants, deux stratégies peuvent être adoptées par tout organisme : produire un grand nombre de descendants sans trop s'en occuper (c'est ce qu'on appelle la sélection r), ou produire peu de descendants mais bien s'en occuper (c'est ce qu'on appelle la sélection K).

Les espèces utilisant la sélection K privilégient la qualité à la quantité. Les espèces utilisant la sélection r privilégient la quantité à la qualité.

Les humains font partie des espèces fournissant le plus d'investissement parental et utilisant la sélection K, ils produisent peu de descendants mais s'en occupent pendant très longtemps, maximisant ainsi les chances de survie et de reproduction de chacun.
prédisant qu’un sexe aura plus à y gagner que l’autre), mais l’hypothèse pourrait aussi fonctionner en postulant que les deux sexes bénéficient également.


Cette hypothèse permettrait aussi d’expliquer pourquoi la majorité de la production artistique est créée par des jeunes entre 20 et 40 ans, ce qui correspond grosso modo à la période de recherche active de partenaires.

Néanmoins, l’hypothèse de l’exposition ne peut pas expliquer d’autres données. Par exemple, elle ne peut pas expliquer pourquoi certaines chansons ou films marchent mieux que d’autres. En d’autres termes, elle ne peut pas expliquer le contenu de l’art. Ensuite, elle ne permet pas non plus d’expliquer pourquoi certaines personnes passent énormément de temps à produire de l’art mais de façon solitaire, sans lien apparent avec l’envie de se faire choisir comme partenaire.

Passons aux choses sérieuses… le cheesecake !

La deuxième hypothèse, celle du cheesecake, apporte des réponses un peu plus précises à ces questions. Contrairement à l’hypothèse de l’exposition, elle ne postule pas que nous serions dotés d’une adaptation psychologique visant à produire ou consommer de l’art, adaptation qui aurait été produite par sélection sexuelle. L’hypothèse du cheesecake voit l’art simplement comme un type particulier de stimulus sensoriel particulièrement plaisant pour notre cerveau.

C’est flagrant avec l’exemple du cinéma. Vous avez tous très certainement remarqué que ce sont toujours les mêmes thèmes qui reviennent dans les films. Des histoires qui parlent d’amour, de compétition intra-sexuelle (des hommes qui se battent pour une femme, ou inversement), de choix du partenaire, de méchants-qui-veulent-tuer-les-gentils, de forces de la nature hostiles. Une analyse de 36 scénarios communs a montré que tous les scénarios pouvaient rentrer dans une de ces quatre catégories : l’amour, le sexe, la menace physique sur le protagoniste, ou la menace sur la famille du protagoniste. Or, tous ces thèmes ont évidemment une importance majeure d’un point de vue évolutionnaire. Si on aime les films, ce serait donc parce qu’ils contiennent des éléments qui viennent délicieusement activer certains de nos modules psychologiques ayant évolué pour traiter ces problèmes évolutionnaires.

C’est un peu plus difficile de voir quels éléments dans la musique sont particulièrement plaisants pour notre psychologie évoluée, mais certains s’y sont essayés. C’est même de là que vient le nom “hypothèse du cheesecake” (en fait, ce n’est pas le nom officiel de la théorie, mais elle est souvent citée comme telle). Pinker est à l’origine de cette métaphore :

“Je suspecte que la musique est un cheesecake auditif, une confection exquise conçue pour titiller les endroits sensibles d’au moins six de nos capacités mentales. Ces facultés mentales incluent le langage (les paroles des chansons), l’analyse de scènes auditives (quand nous devons séparer des sons qui viennent de différentes directions, comme un cri d’animal dans une forêt bruyante), les appels émotionnels (gémir, pleurer, exploser de joie sont des termes parfois utilisés comme métaphores pour décrire certains passages musicaux), la sélection d’habitat (le tonnerre, le bruit de l’eau, les cris, et d’autres sons qui pourraient signaler des environnements dangereux ou non), et le contrôle moteur (le rythme, un composant universelle de la musique, mime le contrôle moteur nécessaire pour exécuter un grand nombre d’actions […]).” (Pinker, P534)

 

tambour napoleon

Le lien entre musique et contrôle moteur, remarqué depuis longtemps dans l’armée. Crédit photo.

En gros gourmand, Pinker poursuit :

“Nous aimons le cheesecake à la fraise, mais pas parce que nous avons une adaptation évoluée pour nous faire aimer les cheesecakes à la fraise. Nous avons des circuits évolués qui nous donnent du plaisir au contact du goût sucré des fruits mûrs, de la sensation crémeuse du gras et des huiles qui s’échappent des noix et de la viande, de la froideur de l’eau fraîche. Les cheesecakes constituent un concentré sensuel inégalé dans le monde naturel car ce sont des mélanges de mégadoses de stimuli agréables que nous avons créé dans le but précis de faire réagir nos centres de plaisir”

Je ne sais pas si le langage métaphoré de Pinker est très clair (pour moi oui !) ; si j’essaie de reformuler, il nous dit que la musique fait le même effet sur notre cerveau qu’un cheesecake : c’est un stimulus particulièrement agréable non pas parce que l’on a des facultés mentales évoluées pour nous faire écouter de la musique mais parce que la musique contient des ingrédients qui plaisent à notre cerveau pour d’autres raisons évolutionnaires (cf le 2e paragraphe au-dessus). Tout comme les drogues peuvent tromper notre cerveau en activant ses centres du plaisir, alors même que nous n’avons pas d’adaptation visant à favoriser la consommation de drogue, la musique, la littérature ou le cinéma possèdent certaines propriétés qui activent nos centres du plaisir sans pour autant que nous ayons des facultés mentales évoluées spécialement pour produire ou consommer ces formes d’art.

Et la peinture ?

Si vous voulez continuer la réflexion, je vous propose d’essayer de trouver pourquoi l’art visuel tel que la peinture ou le dessin est plaisant. On pourrait tous tomber d’accord pour dire que les couleurs vives, les courbes douces ou la symétrie sont des propriétés qui vont aider à rendre un tableau attrayant. Oui mais pourquoi ? Quelles sont les raisons qui font que l’on trouve les couleurs vives, les courbes douces et la symétrie attrayantes ?

 

À emporter

  • Il y a deux grandes façons de voir l'art dans une perspective évolutionnaire : comme un délice sensoriel, ou comme le produit d'une adaptation évoluée par sélection sexuelle.
  • Dans le premier cas, l'art est vu comme un cheesecake : un concentré de stimuli qui plaisent pour diverses raisons à certains de nos modules cognitifs.
  • Dans le deuxième cas, l'art est vu comme le produit d'une adaptation qui aide à être choisi comme partenaire sexuel

Pour approfondir...

  • Pinker, S. (1997). Comment fonctionne l'esprit. New York: Norton
  • Miller, G. F. (1999). Sexual selection for cultural displays. In R. Dunbar, C. Knight, & C. Power (Eds.), The Evolution of culture. Edinburgh: Edinburgh University Press.
  • Suggéré par Xochipilli (merci !) dans un commentaire ci-dessous, cette vidéo TED de Dan Dennet qui traite du même sujet :

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5 réactions à “Pourquoi le binge watching ? Et pourquoi le cinéma, la musique et le cheesecake tant qu’on y est ?”

  1. Pierrolintello

    8 Dec 2015

    à 17:09

    Moi qui voulais créer un blog sur la psychologie évolutionniste, je me suis fait devancé ! Très bon article, très bien présenté, bravo !

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  2. Xochipilli

    23 Dec 2015

    à 17:09

    Je trouve cette idée de superstimulus très puissante, qui fait de nos goûts une sorte d’effet collatéral de la sélection naturelle. Dan Dennet a fait une conf TED très intéressante à ce sujet (ici). Le plaisir de surmonter une difficulté ou un défi pourrait expliquer aussi notre goût du jeu. Et il suffit de se balader sur Youtube pour se convaincre que l’homme n’est pas la seule espèce à aimer s’amuser!

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    • Stéphane

      23 Dec 2015

      à 17:09

      Salut Xochipilli,

      content de voir que tu es toujours dans le coin.

      Merci pour la vidéo, je l’ai ajoutée à l’article.

      Je trouve aussi l’idée du superstimulus très puissante et probablement sous-utilisée. Mais c’est assez dur de trouver dans quels cas l’utiliser. Pour l’art ou la religion par exemple je suis assez convaincu. Pour ton exemple du jeu ça me paraît moins clair, les bénéfices directs à jouer (en termes d’entraînement) sont plus évidents. Ton exemple le reflète bien : c’est directement bénéfique pour un chimpanzé d’aimer jouer à l’équilibriste pour s’entraîner à ne pas tomber, ce qui fait que j’aurais moins envie de faire appel au plaisir de surmonter un défi (idem pour le jeu chez les lionceaux qui s’entraînent à se battre sans se faire mal, etc).

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  3. Xochipilli

    29 Dec 2015

    à 17:09

    Salut Stéphane,
    C’est sûr, on peut souvent trouver une utilité indirecte au jeu, en tant que “mime” inoffensif des situations quotidiennes. Mais parfois c’est plus difficile, quelques exemples:
    – le corbeau qui prend son pied à faire de la luge (c’est ici).
    – les dauphins qui s’entrainent à “marcher sur la queue” (ici)

    Et plusieurs chercheurs ont observé que la stimulation intellectuelle via des jeux ou des challenges quels qu’ils soient, provoquent du plaisir chez les animaux, indépendamment de l’utilité ou non de celle-ci…

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