Imaginons que j’aie en tête une règle pour générer des triplets de nombre. Je vous demande d’essayer de deviner cette règle en proposant vous-même des triplets, sachant qu’un des triplets que peut générer cette règle est (2,4,6). Une des règles possibles qui peut vous venir à l’esprit est : « trois nombres pairs en ordre ascendant ». Vous pourriez donc proposer le triplet (8,10,12) pour essayer de tester la règle. Et c’est ce que font la majorité des gens testés : ils utilisent une stratégie dite de « test positif » pour découvrir la règle, c’est à dire qu’ils vont proposer des triplets qui confirment leur règle plutôt que des triplets qui pourraient l’infirmer.
Ce genre de résultats est souvent utilisé pour démontrer l’existence d’un « biais de confirmation » chez l’humain, c’est à dire un manque de recherche d’arguments ou de preuves qui iraient à l’encontre de ce que nous croyons déjà. En soi ce n’est pas faux, mais je voudrais insister sur le fait que dans la tâche présentée ci-dessus, il ne s’agit pas d’un biais de raisonnement, tout simplement car il n’y a pas de raisonnement impliqué. Lorsqu’ils effectuent cette tâche, les gens utilisent simplement leurs intuitions, utilisant ce qu’on appelle une « heuristique » en psychologie du raisonnement, c’est à dire un « chemin de pensée » pré-tracé qui ne demande pas de réflexion particulière, une règle simple et efficace que l’on applique sans en avoir conscience.
Comment cherchez-vous vos clés de voiture ?
Et dans la vie de tous les jours, ces heuristiques fonctionnent très bien généralement et ne constituent donc pas vraiment des erreurs ! Imaginons que vous pensez que vos clés sont dans votre chambre parce que vous vous rappelez les avoir mises là en dernier. Quelques heures passent, et vous devez maintenant récupérer vos clés. En principe, elles pourraient maintenant être n’importe où dans votre maison, car quelqu’un pourrait les avoir changées de place. Mais ça serait stupide de commencer par aller vérifier dans la cuisine, la salle de bains, le salon, avant d’aller vérifier dans la chambre ! Si vos clés ne se trouvent pas dans la cuisine, vous n’êtes pas plus avancés pour savoir si votre croyance, que les clés sont dans la chambre, est vraie ou fausse. Bref, utiliser une stratégie de « test positif » se révèle très efficace dans la vie de tous les jours, et avoir confiance en ses croyances n’a pas à être présenté comme un biais de raisonnement. Ce n’est qu’au laboratoire, confronté à l’expérience démoniaque du psychologue machiavélique, que ces heuristiques s’avèrent être mauvaises pour la bonne réalisation de la tâche.
Vous reprendrez bien un peu de Wason
La même interprétation pourrait être faite d’une autre expérience célèbre en psychologie du raisonnement : la tâche de sélection de Wason (la tâche ci-dessus de découverte de règle avait aussi été popularisée par le même Wason pour la petite histoire). Imaginons que je pose quatre cartes devant vous sur la table portant sur une face des lettres, et sur l’autre face des chiffres. Vous avez par exemple devant vous quatre cartes affichant 4, E, 7 et K. Quelles cartes devez-vous retourner pour vérifier que la règle « S’il y a une voyelle d’un côté d’une carte, alors il y a un nombre pair de l’autre » est vraie ?
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C’est une tâche très difficile : les gens ont généralement tendance à retourner la carte comportant le E, et la carte comportant le 4. Alors que la bonne réponse est de retourner le E et le 7. En effet, la règle ne dit pas que derrière un nombre pair il doit forcément y avoir une voyelle, retourner le 4 ne sert donc à rien ! Plus exactement, retourner le 4 permet de confirmer la règle mais pas de l’infirmer. C’est ce qui pousse les gens à dire que cette tâche montre l’existence d’un biais de confirmation chez l’humain, mais cette expérience à elle seule ne suffit pas !
En effet, il suffit d’observer que la simple addition d’une négation dans la règle (« S’il y a une voyelle d’un côté de la carte, alors il n’y a PAS de nombre pair de l’autre côté » au lieu de « S’il y a une voyelle d’un côté de la carte, alors il y A un nombre pair de l’autre côté ») ne change pas les réponses des gens ! Les gens sélectionnent toujours le E et le 4, mais le E et le 4 sont cette fois-ci les réponses correctes de la tâche, c’est à dire les réponses falsifiantes, qui permettent d’infirmer la règle et non de la confirmer ! Si on suppose que la tâche de Wason permet de montrer l’existence d’un quelconque biais de raisonnement, le biais peut autant être de confirmation que de falsification.
L’interprétation la plus acceptée de ces « mauvais » résultats sur la tâche de Wason classique est qu’une fois de plus, les gens utilisent des heuristiques, c’est à dire leurs intuitions pour résoudre cette tâche. Par exemple, dans le monde réel, il est souvent pertinent d’interpréter une règle telle que « Si P alors Q » (avec P et Q étant des propositions quelconques) comme voulant dire non seulement « Si P alors Q » mais également « Si Q alors P ». Autrement dit, on interprète souvent ces règles conditionnelles de façon biconditionnelle, et on suppose que la règle veut dire en fait que P et Q sont toujours là en même temps. Par exemple, si vous apprenez que « Si quelqu’un gagne beaucoup d’argent alors il peut s’acheter une Ferrari », vous pouvez faire l’association « beaucoup d’argent = Ferrari » mais aussi « Ferrari = beaucoup d’argent ». Dans la vie de tous les jours, c’est vrai dans 99% des cas, même si le raisonnement en lui-même est faux ! Ce genre d’heuristiques pourrait donc expliquer les résultats de la tâche de Wason.
Le véritable biais de confirmation
Cela dit, je ne fais pas cet article pour dire qu’il n’existe pas de biais de confirmation chez l’humain : au contraire, ce biais existe bien mais ne se situe pas à ce niveau. Le biais est visible dans un second temps quand on demande aux gens de justifier la réponse (intuitive) initiale qu’ils ont apportée : ils raisonnent alors non pas pour évaluer impartialement et éventuellement corriger leur réponse, mais simplement pour la justifier ! La même chose se produit dans la première tâche présentée, la tâche de devinette de la règle par proposition de triplets : même quand les sujets ont pour consigne de falsifier leur réponse, moins d’un sur dix est capable de le faire ! Nous avons ici affaire à un réel biais de raisonnement : « une recherche ou interprétation de preuves ne se faisant pas de façon impartiale mais étant assujettie aux croyances, attentes ou hypothèses sous-jacentes du sujet ».
Et ce biais de confirmation n’est pas restreint à ces deux expériences de psychologie ! C’est un biais omni-présent dans notre vie de tous les jours. On a accusé le biais de confirmation d’être à l’origine du conservatisme dans la science, du fiasco de la baie aux cochons, de la catastrophe de Challenger ! Mais vous-même, prenez un peu de recul lors d’une prochaine discussion de fin de repas, vous verrez que les gens sont extrêmement sélectifs dans les arguments qu’ils utilisent, pas du tout à la recherche de la vérité, uniquement en train d’essayer de sauver leurs positions !
Terminons sur une note positive : il est parfaitement possible de tirer profit de ce biais de confirmation en le transformant en outil de division du travail cognitif ! Quand un groupe d’individus est à la recherche de la meilleure solution à un problème par exemple, il sera bien plus efficace que chaque individu cherche des arguments en faveur d’une hypothèse précise plutôt que tout le monde réfléchisse en même temps à l’efficacité de toutes les solutions. Puis chaque individu exposera pourquoi sa solution est la meilleure, étant évidemment partiel à cause du biais de confirmation, mais, si chacun effectue ce travail, et si les individus sont sensibles aux bons arguments (et des expériences montrent qu’ils le sont généralement), alors la recherche de la vérité s’en trouvera simplifiée ! Quand la tâche de Wason est effectuée en solo, le taux de bonne réponse est uniquement de 10 %. Alors que quand cette tâche est effectuée en groupe, on obtient un taux de 80 % de bonnes réponses !.
Les implications pour l’éducation sont nombreuses : et si on arrêtait par exemple de faire travailler les élèves sur des copies individuelles, mais qu’on les faisait plutôt chercher des solutions en groupe ? A condition que chacun dans le groupe défende une solution précise, le biais de confirmation devrait faciliter la production d’arguments et donc au final la résolution du problème.
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