Les logiciels que l’évolution a mis dans notre tête – psycho évo #5

380 lectures. Publié le 16 August 2021 par dans la catégorie Cognition, Emotions, Évolution, Psychologie évolutionnaire, Religion, Sexe, Société

Les logiciels que l’évolution a mis dans notre tête – psycho évo #5

Notre psychologie n’est pas tombée du ciel ! Résultat de centaines de millions d’années d’évolution de systèmes nerveux, voyons comment un biologiste de l’évolution interprèterait chacun de ces « trucs » qui nous tournent en permanence dans la tête :

Transcription de la vidéo pour ceux qui préfèrent le texte :

Notre psychologie n’est pas tombée du ciel. Tout ce qui se passe dans notre tête, nos émotions,
nos raisonnements, nos sentiments et nos intuitions, sont produits par des réseaux neuronaux
ayant été façonnés par des centaines de millions d’années de sélection naturelle, depuis
l’apparition de la première cellule nerveuse. Ce que je vous propose donc de faire aujourd’hui,
c’est de vous présenter comment un biologiste de l’évolution pourrait interpréter tous ces trucs
qui se passent dans notre tête, en se demandant par quels types de programmes cognitifs ils
peuvent bien être produits et pourquoi ces programmes seraient apparus au cours de l’évolution.
Je vous propose d’étudier des émotions comme la peur, l’amour, la colère ou la honte, des
capacités cognitives comme le raisonnement ou la mémoire, et même certaines de nos activités
mentales supposées plus nobles comme nos capacités artistiques ou nos croyances religieuses.
Pour certains d’entre vous, ce que je vais raconter aujourd’hui va paraître trivial, mais pour
ceux qui n’ont jamais trop réfléchi à ces questions cette vidéo pourrait vous valoir quelques moments
d’illumination, ces moments de « bon sang mais oui bien sûr » comme on en parlait dans
la dernière vidéo. Alors que votre vie mentale vous semble si familière parce que vous la côtoyez
depuis des d’années, il y a une petite chance pour que cette vidéo transforme profondément la
vision que vous en avez.

Pour bien comprendre ce qu’on va faire dans cette vidéo, imaginez que vous êtes un ingénieur,
c’est à dire un chercheur qui aurait raté ses études, et que vous devez programmer un robot
sous les ordres de votre patron. Votre patron vous dit, « je veux que ce robot puisse marcher
en terrain accidenté », donc vous allez créer un programme informatique qui permet au robot
de se déplacer en terrain accidenté. Puis votre patron vous dit, « comme le robot n’est pas bien
étanche j’aimerais qu’il se mette tout seul à l’abri quand il pleut », donc vous allez créer un
petit programme qui détecte la pluie. Puis votre patron vous dit, « j’ai besoin que ce robot
puisse m’apporter une bière devant la télé », donc vous allez créer un petit programme qui
permet d’ouvrir la porte du frigo et reconnaître une bière à l’intérieur, etc.

Et maintenant, imaginez qu’un stagiaire prénommé Jean-Augustin débarque dans votre
boîte, et que vous lui demandez de deviner quelle était l’idée derrière la tête de la personne
qui a programmé le robot. À quoi sert le robot de façon générale, et à quoi servent chacun des
différents programmes qui tournent dans sa mémoire ? Pour répondre à ces questions, le stagiaire
devra faire ce qu’on appelle de la rétroingéniérie, il aura devant lui un système complexe et il
devra essayer de comprendre comment il marche. Et pour faire ça, il fera principalement une
analyse design / fonction dont on a déjà parlé. Par exemple, le stagiaire se rendra sûrement
vite compte que le robot a un rapport particulier avec l’eau, que la présence d’eau dans son
environnement change son comportement. Peut-être que Jean-Augustin commencera par penser
que c’est un robot fait pour chercher de l’eau sur mars, mais il se rendra ensuite compte que
le robot a plutôt l’air d’être repoussé par l’eau. Et puis s’il est malin et place le robot dans
différentes situations, il se rendra compte que c’est uniquement l’eau qui tombe du ciel qui
modifie le comportement du robot, pas celle déjà présente au sol dans des flaques ou des mares.
Et petit à petit, à force de telles expériences, Jean-Augustin arrivera à deviner à quoi servent
chacun des programmes dans la tête du robot.

Hé ben nous, ce qu’on va faire aujourd’hui, c’est exactement la même chose avec le cerveau
humain. Les humains sont des robots, en l’ocurrence de chair et pas de fer, mais ça ne change
pas grand-chose pour faire une analyse fonctionnelle des programmes qui les commandent. Les
systèmes nerveux de ces robots de chair ont été façonnés par des centaines de millions d’années
d’évolution. Et ce grand chantier a été supervisé par une architecte / ingénieure / bricoleuse que
l’on appelle sélection naturelle, et nous pouvons essayer de deviner quelle était l’idée derrière
la tête de la sélection naturelle quand elle a créé tous ces systèmes nerveux, en effectuant des
analyses design / fonction.

J’aime bien dire que la psycho évo, c’est l’esprit ingénieur appliqué à la psychologie humaine.
On fait en quelque sorte le même boulot qu’un ingénieur qui va acheter le produit de
la concurrence pour le décortiquer et essayer de comprendre comment il fonctionne, sauf que
là, le produit de la concurrence, il s’appelle le cerveau humain, chacun d’entre nous l’a entre
les deux oreilles depuis sa naissance, et il est extraordinairement plus complexe que n’importe
quel gadget technologique que vous pourrez trouver dans le commerce. D’ailleurs petit aparté,
je trouve ça dommage que les études pour devenir ingénieur soient si déconnectées de celle
pour faire de la recherche fondamentale sur l’humain, parce que je pense que les personnes les
plus à même de comprendre le travail que font les psychologues évolutionnaires, ce ne sont
pas les chercheurs en sciences sociales mais les ingénieurs. Et comme je sais que y’a pas mal
d’ingénieurs qui suivent cette chaîne, je vous dédicace cette vidéo, et je suis désolé que vous
n’ayiez pas eu le niveau pour continuer en thèse.

Cette vidéo va donc parler rétro-ingéniérie, mais par contre je n’aurai pas le temps de rentrer
dans le détail de l’analyse design / fonction comme je l’ai fait pour le dégoût. Je veux vous
parler d’un maximum de sujets mais pour pouvoir faire ça je vais être obligé de les survoler
tous. Mon but aujourd’hui n’est pas de vous convaincre de quoi que ce soit, d’autant plus qu’il
s’agit de recherche en cours. Mon but c’est juste de vous présenter les réponses de chercheurs
à qui on aurait posé la question : « tiens, toi qui as fait une analyse design/fonction détaillée
de ce programme cognitif, si tu devais parier, tu dirais que c’est quoi la raison la plus probable
pour laquelle ce programme a évolué ? ». Mais je ne vais pas vous présenter les raisons pour
lesquelles ces chercheurs font ce pari, ceux qui sont intéressés iront voir les sources.
Et sans vous faire plus attendre démarrons tout de suite avec les émotions. À quoi servent
nos émotions ? Et d’abord, c’est quoi une émotion ?

Un des premiers à s’être sérieusement intéressé à cette question, c’est monsieur Darwin luimême,
et comme je ne résiste jamais à vous présenter des morceaux de vie de ce petit humain,
on va faire un petit aparté historique. En 1859 dans l’Origine des espèces Darwin avait décidé
de ne presque pas parler d’humain, parce qu’il se disait que sa théorie de l’évolution était déjà
assez dure à gober comme ça et qu’il allait déjà assez se faire défoncer pour ne pas se rajouter
de difficultés en parlant d’évolution *humaine* spécifiquement. Mais il a toujours eu envie de
traiter du cas humain, c’est même quelque chose qu’il appelait « le problème le plus grand
et intéressant pour le naturaliste » [1]. Après la publication de l’Origine des espèces, l’idée
continue donc de lui trotter dans la tête, d’autant plus qu’Alfred Russel Wallace, qui avait
co-découvert la théorie de l’évolution avec lui, commençait à raconter un peu partout de la
merde sur l’évolution humaine. Wallace racontait que l’évolution c’était bon pour les animaux
non-humains mais que chez les humains, elle s’était arrêtée et qu’une force mystique avait pris
le relai. Wallace écrit par exemple que « l’humain est un être à part, puisqu’il n’est pas influencé
par les grandes lois qui modifient irrésistiblement tous les autres êtres organiques » [2].
Vous imaginez la tronche de Darwin quand il lit dans les journaux que le co-découvreur de
la théorie de l’évolution part en sucette comme ça. En lisant du Wallace, Darwin écrit parfois
des gros “Non ! ! !” dans la marge [3], exactement comme votre prof de maths au lycée. Il écrit
un jour une lettre à Wallace où il lui dit : « J’espère que tu n’as pas complètement tué ton et
mon propre enfant » [4], sous-entendu la théorie de l’évolution.

Et finalement il décide de lui répondre en détail par la publication d’un livre spécifiquement
dédié à la question humaine, qu’on connaît en France sous le nom de La filiation de l’Homme [5].
Dans ce livre Darwin parle d’évolution humaine au niveau physique mais aussi psychologique,
ceux qui ont lu mon livre savent qu’il était très intéressé par exemple par la question de l’origine
de la morale. Et comme il trouvait qu’il n’avait pas encore assez de place pour parler de tout
ce dont il voulait parler, il décide de publier un autre livre un an plus tard entièrement dédié
à la question des émotions [6].

Enfin bref, tout ça pour vous dire que l’étude des émotions dans une perspective évolutionnaire,
ça remonte à Darwin, et qu’il trouvait le sujet passionnant. L’idée moderne qu’on se fait
des émotions, c’est que ce sont des systèmes de réponses coordonnés, des moyens de déclencher
un ensemble de réactions appropriées dans une situation donnée [7]. Quand vous ressentez une
émotion, c’est un peu comme si on avait appuyé sur un bouton dans votre cerveau qui va entraîner
tout un tas de changements dans votre corps, que ces changements soient psychologiques,
comportementaux ou physiologiques.

Par exemple, comme on l’a vu dans la dernière vidéo, le dégoût c’est une émotion qui s’active
dans des situations bien particulières et qui entraîne tout un tas de changement dans votre
corps. On ressent du dégoût généralement dans des situations où on rencontre des pathogènes,
et quand on ressent ce dégoût, ça déclenche un ensemble de réactions comportementales et
physiologiques appropriées pour diminuer la probabilité d’une infection [8, 9].

La peur elle est une émotion qui nous permet de nous tenir éloignés des situations dangereuses
[6, 10]. On a peur du noir, on a peur du vide, on a peur des serpents, on a peur des
personnes agressives… Quand on a peur, c’est quasiment à chaque fois parce qu’on se trouve
dans une situation potentiellement néfaste pour notre fitness, c’est à dire pour nos chances
de survie et de reproduction. La peur nous pousse à éviter, à contourner, ou à combattre ces
situations en adoptant des comportements appropriés. Très souvent, la peur nous fait d’abord
nous figer sur place pendant un court instant, puis elle nous pousse à nous enfuir, et dans certains
cas elle nous pousse à nous battre. Certaines personnes s’évanouissent aussi quand elles
ont peur, et même si on peut penser que c’est un simple dysfonctionnement du cerveau causé
par une émotion trop forte, ce serait oublier que faire le mort est une stratégie utilisée par de
nombreuses espèces pour échapper à un danger. Donc peut-être que même ce truc bizarre de
s’évanouir quand on a peur est une stratégie sélectionnée, une des réponses « normales » entre
guillemets que la peur est censée provoquer chez certaines personnes dans certaines situations.
Enfin, en plus de ces réactions comportementales, la peur déclenche au niveau physiologique
tout un tas de réponses adaptées : augmentation du rythme cardiaque, accélèration de
la respiration, redirection du flux sanguin de l’estomac vers les muscles et augmentation de la
concentration en sucre dans le sang, que des réactions appropriées pour se préparer à fuir ou à
combattre.

Vous noterez que les situations qui nous font éprouver du dégoût et celles qui nous font
éprouver de la peur peuvent toutes être qualifiées de dangereuses. Un objet porteur de pathogènes,
c’est un objet dangereux, et un objet qui fait peur comme un serpent, c’est aussi un
objet dangereux. Mais pour la sélection naturelle cette catégorie « objet dangereux » n’est pas
une catégorie pertinente, parce que les moyens de réagir de façon adaptée à ces deux types de
dangers ne sont pas les mêmes. Ça ne sert à rien de partir en courant devant un excrément,
comme on le fait devant un serpent. C’est pour ça qu’on a dans notre cerveau une émotion
qui s’appelle le dégoût et une autre qui s’appelle la peur, c’est pour ça que la spécialisation
fonctionnelle est importante, et ça montre au passage que la sélection naturelle est capable de
modeler finement notre psychologie pour répondre à des dangers précis. À chaque problème sa
solution, à chaque problème son émotion.

D’ailleurs je vous parle de « la peur » comme si c’était une émotion unique, mais il est
probable qu’il existe en fait différents types de peur, parce que les réactions appropriées à avoir
face au vide, à une araignée ou à une personne aggressive ne sont pas forcément les mêmes [7].
Et d’ailleurs, ces peurs différentes sont souvent découplées au sein d’un même individu, vous
pouvez par exemple être terrorisé à l’idée de parler en public mais ne pas avoir de problème
pour prendre une araignée dans vos mains.

Tiens d’ailleurs c’est encore un autre type de peur ça, parler en public. Pourquoi ça fait si
peur de monter sur scène, ou de parler en public ? Pourquoi c’est une expérience extrêmement
pénible pour la plupart d’entre nous, alors qu’il n’y a pas vraiment de danger à parler en public ?
C’est probablement parce qu’en fait si il y a du danger, pas du danger pour notre intégrité
physique mais du danger pour notre fitness. Une grosse partie de notre fitness a historiquement
dépendu de ce que les personnes qui nous entourent ont pensé de nous, et donc lorsqu’on parle
en public ça représente toujours un moment extrêmement important pour notre statut social,
pour notre réputation, et au-delà de ça notre fitness.

Passons au bonheur et à la tristesse maintenant, et par ces mots j’entends des états émotionnels
stables sur de longues périodes, pour la tristesse par exemple je parle plus de sentiments
type déprime qui durent longtemps plutôt que de la tristesse passagère qui accompagne la sonnerie
annonçant le cours de géologie. À première vue bonheur et tristesse ont l’air simples à
comprendre dans une perspective évolutionnaire, on pourrait se dire que le bonheur est une
émotion qui nous pousse à rechercher les situations bonnes pour nous, et la tristesse une émotion
qui nous pousse à éviter de retourner dans des situations qui nous ont fait souffrir [7]. Il
y a en effet une très bonne corrélation entre les choses qui nous apportent du bonheur dans la
vie et les choses qui augmentent nos chances de survie ou de reproduction. Vous serez le plus
heureux dans la vie quand vous serez aimé, entouré de votre famille, de vos amis, quand vous
aurez la santé, que vous aurez des enfants et que les verrez s’épanouir. Et à l’inverse, les choses
qui vous feront le plus souffrir dans la vie seront des choses importantes pour votre fitness : la
perte d’un proche, une rupture amoureuse, la maladie, la perte de ressources ou de statut suite
à un licenciement par exemple. Très bonne corrélation entre tout ce qui nous fout un coup au
moral et tout ce qui a un impact négatif sur notre fitness. Exactement comme la souffrance
physique est là pour nous prévenir qu’on est en train d’endommager notre corps, la souffrance
mentale, quand elle n’est pas pathologique, serait là pour nous prévenir qu’on se trouve dans
une situation qui endommage notre fitness.

Mais c’est pas sûr que ce soit le fin mot de l’histoire, justement parce que le bonheur
et la déprime, c’est plus que du plaisir et de la douleur à court terme. Ce sont des états
émotionnels durables qui affectent profondément nos comportements. Donc peut-être que ces
émotions réagissent à autre chose, quoi, on n’est pas encore bien sûrs, mais ça pourrait être par
exemple, à quel point ça vaut le coup de s’investir dans l’environnement actuel [7]. La question
serait pas trop de savoir à quel point on est *actuellement* dans une situation dommageable,
mais à quel point le futur s’avère prometteur. Et on ressentirait du bonheur quand on évolue
dans des environnements prometteurs pour l’avenir, et de la tristesse dans les environnements
peu encourageants. Ça expliquerait pourquoi les gens heureux sont souvent plein d’énergie et
débordants de projets, ravis de faire de nouvelles rencontres, prêts à faire confiance aux autres
et à se lever à 7h pour acheter des chocolatines à tout le monde, alors que les gens tristes c’est
tout le contraire. Ces comportements des gens heureux pourraient être adaptatifs, parce que
dans des environnements prometteurs on aura souvent plus de retours sur investissement pour
chaque unité de temps ou d’énergie qu’on investit.

Passons à la colère. La colère, ça pourrait être l’émotion qu’on ressent quand on repère dans
notre environnement une personne qui ne nous donne pas assez d’importance, qui fait trop
passer ses propres intérêts avant les nôtres [11]. Le but de la colère serait de faire en sorte que
cette personne reconsidère sa position et nous accorde un peu plus d’estime. Et le changement
comportemental qui permettrait d’atteindre cet objectif, et bah c’est ce qu’il se passe quand
quelqu’un se met en colère, c’est à dire très souvent la menace physique ou la menace de ne
pas vous accorder certains bénéfices. Rappelez-vous de vos parents, quand ils se mettaient en
colère, soit ils vous filaient des baffes, si vous avez grandi au XXe siècle, soit ils vous envoyaient
dans votre chambre et vous privaient de sortie le week-end. La colère serait donc un moyen
évolué par sélection naturelle pour faire pression sur les autres et les amener à changer leurs
comportements. Bon et puis comme dans mes vidéos sur la morale je rappelle que ce n’est pas
parce que nous serions « naturellement » faits d’une certaine façon que ça justifierait certains
comportements, c’est pas parce que la colère amènerait souvent naturellement à la violence que
cette violence serait plus tolérable. C’est pas de ma faute si la colère s’accompagne souvent de
violence, c’est pas moi qui ai choisi comment les humains sont faits, sinon je nous aurais mis
une tireuse à bière à la place du nombril. On est des humains, on a certaines prédispositions
à certains comportements dans certaines situations, ça sert à rien de le nier, et c’est pas non
plus pour ça qu’on ne peut rien y faire.

Passons à l’amour. Comme pour la peur, il faut distinguer différentes sous-catégories d’amour.
L’amour paternel ou maternel d’abord, donc l’amour d’un père ou d’une mère pour son enfant,
pas grand-chose d’original à dire là-dessus, ça serait l’émotion qui nous permet de prendre soin
des robots de chair dans lesquels on a fourré la moitié de nos gènes. Oui j’ai décidé d’être romantique
pour parler d’amour. L’amour pour nos parents, le premier dont on fait l’expérience
dans notre petite vie d’humain, n’est pas très mystérieux non plus : étant donné qu’on obtient
la majorité de nos ressources de nos parents pendant de nombreuses années, c’est plutôt utile
d’avoir une émotion qui nous fait apprécier leur compagnie.

L’amour romantique lui est plus intéressant. Pourquoi à un moment donné dans notre vie,
ou même plusieurs fois au cours de notre vie, on se met à éprouver une passion dévorante pour
un autre humain, à vouloir passer tout notre temps avec lui, à faire des centaines de kilomètres
pour le rejoindre, et à accepter de regarder L’amour est dans le pré avec lui ?

Hé ben l’amour romantique ça serait l’émotion qui permet de faire tenir les couples suffisamment
longtemps pour que les enfants puissent se débrouiller seuls [12]. Alors oui je sais, dit
comme ça ça fait pas du tout romantique, mais il faut se rendre compte qu’on a un problème de
taille dans l’espèce humaine, comparé à d’autres espèces, c’est que nos bébés sont immatures
trèèès longtemps. C’est un truc probablement lié à la taille de notre cerveau, le cerveau humain
aurait besoin de beaucoup de temps pour arriver à maturité, mais peu importe la cause, ce
qui est certain c’est qu’un bébé humain naît complètement sans défense et va le rester encore
pendant plusieurs années, incapable de survenir à ses propres besoins. Ce graphe vous montre
par exemple que les jeunes chimpanzés arrivent à récolter 1000 kcal par jour dès l’âge de 5
ans, alors qu’un chasseur cueilleur devra attendre l’âge de 15 ans pour savoir extraire la même
quantité d’énergie de son environnement [13], et ce alors même que les humains ont besoin
de plus d’énergie par jour que les chimpanzés [14]. Si les humains veulent voir leurs enfants
survivre, ils ont donc intérêt à former des couples stables qui s’investissent sur le long terme
dans leur progéniture, et une émotion comme l’amour remplirait ce rôle à merveille.
Passons à la morale. Je m’éternise pas parce que j’ai fait une série de vidéos et un bouquin
entier là-dessus [15], mais pour résumer, en gros y’a trois grandes écoles qui s’affrontent en ce
moment sur le sujet de la morale. La première dit que la morale est un programme cognitif évolué
parce qu’il permettrait de se faire choisir plus souvent comme partenaire de coopération [16]. La
deuxième dit que la morale est simplement le résultat du travail ensemble de capacités mentales
comme l’empathie et le raisonnement [17]. Et la troisième dit que la morale n’est pas produite
par un programme cognitif spécifiquement évolué pour, mais le résultat d’un apprentissage
culturel [18].

Si ces théories s’opposent sur ces points centraux, elles se rejoignent pour dire que se comporter
de façon morale procure des avantages au niveau évolutionnaire, ce qui expliquerait en
même temps la présence dans notre cerveau d’une émotion qui gère les situations où on ne s’est
pas bien comportés, et que vous connaissez sous le nom de culpabilité. La culpabilité, c’est une
émotion qui nous pousse généralement à « réparer nos torts », à s’excuser, à rendre ce qu’on
a volé, c’est à dire à compenser la personne que l’on a mal traitée pour les pertes qu’on lui a
fait subir. La culpabilité, c’est une sorte de police interne de nos cerveaux si vous voulez, qui
aujourd’hui est moins utile car on a externalisé cette police dans des institutions, mais qui du
temps des chasseurs-cueilleurs devait faire un boulot raisonnablement bon pour nous empêcher
de subir de lourdes pertes de fitness en causant du tort à un autre.

La culpabilité ne doit pas être confondue avec la honte, même s’il est vrai qu’on ressent
souvent les deux ensemble. La culpabilité ne se ressent que dans des situations où on cause des
torts aux autres, la honte pas forcément. Vous pouvez ressentir de la honte quand vous dites
une bêtise en public, ou quand vous trébuchez en public, ou quand vous vous apercevez que
vous venez de faire un entretien d’embauche avec un morceau de salade coincé dans les dents
[blague à l’écran]. La réponse comportementale associée à la honte c’est que vous avez envie
de vous cacher, on a envie de se faire tout petit quand on a honte, de s’extraire du regard des
autres [19]. Ou on va mentir sur ce qui s’est passé, on va détruire les preuves. Mais par contre
on ne ressent pas d’envie de réparer des torts comme dans le cas de la culpabilité. Ce qui montre
que la honte, même si c’est une émotion qui a un rapport avec les autres, que c’est une émotion
sociale comme la culpabilité, elle est plutôt là pour gérer les situations où on a causé du tort à
notre propre réputation que gérer les situations où on a causé du tort aux autres.

Après on a tout un tas de programmes dans la tête qui nous aident à choisir nos partenaires
sexuels, que ces partenaires soient des partenaires à court terme ou long terme, c’est à dire
des coups d’un soir ou des amants pour la vie [20-22]. On a des programmes qui nous aident à
choisir nos partenaires, mais aussi à les séduire une fois choisis, et à les garder une fois séduits.

Ce sont les programmes qui vous font trouver certaines personnes attirantes plutôt que d’autres,
qui vous font passer une heure dans la salle de bains le soir du premier rendez-vous, ou qui vous
rendent jaloux quand vous sentez que l’élu·e de votre coeur est convoité·e par d’autres.
Ces programmes cognitifs ont été très bien étudiés en psycho évo, parce que la question
du choix du partenaire sexuel est une question importante en biologie de l’évolution, pour une
raison toute simple : comme vos enfants posséderont 50% de vos gènes et 50% des gènes de votre
partenaire, la survie de vos enfants dépendra en grande partie des gènes de votre partenaire. Et
en plus de cette contribution génétique directe, votre partenaire va aussi contribuer à l’éducation
et aux ressources qui seront disponibles pour vos enfants, ce qui est très important dans l’espèce
humaine où les bébés sont immatures pendant longtemps comme on l’a vu. Donc bien choisir
son partenaire est très important d’un point de vue évolutionnaire, et il y a de fortes chances
pour que la sélection naturelle ait minutieusement scruté et optimisé les programmes cognitifs
qui nous permettent de faire ça.

Ce qui est confirmé empiriquement. Nos programmes cognitifs liés à la recherche et la
conservation de partenaires sexuels sont assez sophistiqués et beaux d’une certaine façon, de
cette beauté d’ingéniérie dont je parlais dans la vidéo sur les adaptations. On sait par exemple
qu’ils ne fonctionnent pas de la même manière en fonction du type de partenaire recherché : vous
avez peut-être remarqué que vous n’êtes pas attiré·e par les mêmes personnes en fonction de si
vous cherchez un coup d’un soir ou un partenaire avec qui fonder une famille. Ces programmes
ont été très étudiés en psycho évo, et y’aurait matière à faire de nombreuses vidéos là-dessus,
mais j’ai décidé de ne pas vous en parler du tout. D’abord parce que c’est un sujet trop sensible,
dont je ne veux pas parler avant d’avoir fait ma vidéo sur les questions éthiques en psycho évo.
Et ensuite parce qu’on en entend déjà trop parler par ailleurs. En fait quand vous entendez
parler de psycho évo dans les médias et sur internet, c’est généralement pour parler de la
recherche sur ces programmes cognitifs liés au sexe. Et si on en parle beaucoup, c’est parce
que la psycho évo et les sciences cognitives en général ont mis en évidence des différences dans
la façon dont ces programmes fonctionnent chez les hommes et chez les femmes [20-22]. Ces
différences ne sont pas du tout surprenantes pour un biologiste de l’évolution, parce que les
hommes et les femmes n’ont pas été confrontés exactement aux mêmes problèmes au cours de
l’évolution et qu’on s’attend donc à ce que les outils qu’ils ont dans la tête pour résoudre ces
problèmes ne soient pas exactement les mêmes [23], mais aussi parce qu’on retrouve déjà les
mêmes différences dans plein d’autres espèces animales, et qu’il n’y a pas de raisons que ce soit
différent dans l’espèce humaine [24].

Mais bien sûr, dire qu’il existe des différences cognitivo-comportementales entre hommes et
femmes reste très sensible sociétalement et politiquement parlant, si bien que ces recherches
sont souvent reprises et largement partagées dans les médias, et que dans la tête de beaucoup
de gens, la psycho évo est devenue « la discipline qui étudie les différences homme-femme ».
Et moi, comme un de mes buts avec cette série de vidéos c’est de casser cette image et de
vous montrer que la psycho évo c’est bien plus que ça, non seulement parce qu’elle étudie la
cognition dans son ensemble et pas que les préférences sexuelles, mais aussi parce qu’au-delà de
ça c’est un programme de recherche ambitieux qui a pour but de réaliser la jonction sciences
naturelles / sciences sociales, j’ai décidé de ne pas du tout vous parler de cet aspect de notre
cognition. Certains d’entre vous trouveront dommage cette intrusion du « politique » dans mon
programme scientifique, mais de façon pragmatique je dois choisir mes combats, et pour moi le
combat de donner une image correcte de la psycho évo au plus grand nombre est plus important
que le combat de vous informer sur un aspect particulier de notre cognition, aussi important
soit-il dans la tête de certains et certaines d’entre vous, bande de petits coquinous.

Passons donc à un autre aspect de notre cognition, le raisonnement. La perspective évolutionnaire
a été utile dans l’étude du raisonnement sur au moins deux aspects selon moi.
D’abord en insistant pour dire qu’on a probablement pas, ou pas uniquement, de capacité de
raisonnement *généraliste*, mais au contraire des capacités spécialisées pour raisonner sur des
domaines particuliers, comme le monde physique, les animaux, les quantités, le mouvement,
etc. Et ensuite en étant prudente sur l’utilisation du mot « biaisé » pour qualifier nos raisonnements
imparfaits. Si certains de nos raisonnements semblent irrationnels, c’est peut-être parce
que notre définition de ce qui est rationnel n’est pas bonne. Ou plus exactement, en biologie la
question n’est pas « est-ce que c’est rationnel ? », mais « est-ce que c’est adaptatif ? », c’est à
dire est-ce que ça augmente les chances de survie et de reproduction.

Certains chercheurs pensent que la fonction évolutionnaire du raisonnement, ce n’est pas de
produire des connaissances vraies comme on le pense souvent, mais de convaincre les autres du
bien-fondé de ses points de vue, qu’ils soient vrais ou faux, et d’évaluer les points de vue des
autres [25, 26]. Le raisonnement aurait avant tout une fonction *argumentative*. Ça expliquerait
pourquoi il est si souvent « biaisé » entre guillemets quand on cherche à défendre nos positions,
pourquoi on a tendance par exemple à ne pas prendre en compte les données qui vont à l’encontre
de nos opinions pré-établies. Tout ce qu’on appelle les biais de raisonnement, que vous connaissez
bien si vous regardez un peu de de zététique, le biais de confirmation, le raisonnement motivé,
le choix basé sur des raisons, ce ne seraient pas des défauts de notre raisonnement mais au
contraire des caractéristiques désirables, des fonctions évoluées par sélection naturelle dans le
but de convaincre les autres.

Passons aux capacités artistiques. La production et la consommation artistique sont des
activités qui nous occupent pas mal l’esprit, et à laquelle certains humains consacrent toute leur
vie. Pourquoi aime-t-on autant écouter de la musique, aller au cinéma, lire des livres, pourquoi
on produit et consomme autant de choses qui n’ont pourtant l’air d’avoir aucun rapport avec
la survie ? Y’a deux grands types d’explications possibles.

D’abord, nos capacités artistiques pourraient avoir évolué par ce qu’on appelle la sélection
sexuelle, c’est à dire parce qu’elles nous auraient aider à attirer des partenaires sexuels, même
si elles ne nous aidaient pas à survivre [27]. Cette hypothèse collerait pas mal avec ce qu’on
voit dans d’autres espèces, parce que dans beaucoup d’espèces animales, quand on tombe sur
un trait un peu extravagant qu’on voit pas trop en quoi il peut aider à la survie, c’est souvent
qu’il a évolué par sélection sexuelle. La queue extravagante du paon, les couleurs extravagantes
de certains plumages, les chants extravagants des oiseaux sont des exemples typiques de traits
évolués par sélection sexuelle, qui n’augmentent pas la survie mais sont quand même sélectionnés
parce que les individus du sexe opposé en raffolent. Et de la même façon, nos capacités
artistiques pourraient être apparues non pas parce qu’elles augmentent nos chances de survie,
mais parce qu’elles augmentent nos chances de choper. Et tous ceux qui ont appris à jouer
Wonderwall à la guitare à l’adolescence savent que c’est une stratégie qui marche très bien,
c’est même assez fascinant ce pouvoir romantique de la musique je trouve, presque comme une
sorte de pouvoir magique.

Mais y’a une deuxième hypothèse pour expliquer nos goûts et capacités pour l’art, une
hypothèse assez puissante et qui ne fait appel à aucun avantage de survie ou de reproduction,
c’est ce qu’on appelle l’hypothèse du cheesecake en anglais, que je vais m’empresser de franciser
en hypothèse du kouign-amann [28]. Un kouign-amann, qu’est-ce que c’est, c’est un concentré
de beurre et de sucre. C’est à dire qu’on a pris des ingrédients naturellement plaisants pour
notre sens du goût, des trucs riches en énergie comme le beurre et le sucre, et on les a réunis
dans un volume extrêmement restreint de telle façon qu’ils se retrouvent hyper-concentrés. Le
kouign-amann, si vous voulez, c’est un super-stimulus pour nos papilles. C’est un stimulus qui
n’existe pas à l’état naturel, on ne rencontre rien d’aussi gras et sucré dans la nature, ce qui fait
que nos papilles explosent quand elles sont exposées à un kouign-amann. C’est un peu comme si
toute votre enfance vous aviez été maintenu sous perfusion de drogue à 1mg / jour, et que tout
d’un coup je passais la dose à 10 mg. hé ben c’est un peu ce qui se passe quand on mange un
kouign-amann. Les kouign-amanns sont des concentrés sensuels inégalés dans le monde naturel,
qui viennent activer nos centres du plaisir peu habitués à recevoir autant de stimulations d’un
coup. Vive la bretagne.

Et il se pourrait que notre addiction à l’art vienne en partie, ou même complètement du
même phénomène. Par exemple, on peut voir les peintures comme des super-stimuli : ce sont des
concentrés de couleurs et de formes réunis dans un petit espace. Les peintures sont aussi souvent
des super-stimuli sociaux : elles représentent souvent des scènes magnifiées, qu’on ne rencontre
pas dans la vie de tous les jours, que ce soit des scènes guerrières qui viennent super-stimuler
nos programmes mentaux belliqueux, des scènes révolutionnaires qui viennent super-stimuler
notre sens moral, ou des scènes champêtres qui viennent super-stimuler nos aspirations à vivre
dans un monde paisible, entourés de notre famille et nos amis.

C’est pareil avec la littérature et les films : les bouquins qu’on lit et les films qu’on regarde
sont des concentrés de stimulations sociales plaisantes pour notre cerveau. Ce qu’on appelle
les livres à l’eau de rose et les télénovelas viennent super-stimuler les programmes cognitifs
qui nous poussent à rechercher un partenaire amoureux fiable sur le long terme. Les films de
super-héros, les westerns et tous les films de gentils contre les méchants super-stimulent notre
sens moral qui nous donne du plaisir quand le monde devient plus juste, ou quand les méchants
perdent à la fin. En fait tous les films qu’on trouve niais, qui sont des clichés,
sont niais précisément parce qu’ils sont des superstimuli trop grossiers ou trop fortement dosés
pour nos programmes cognitifs. Un peu comme on a du mal à résister à la première part de
kouign-amann, alors qu’on part en courant quand on nous propose de nous resservir.
Et pour la musique, l’hypothèse du super-stimulus marche aussi. Déjà dans les paroles
des chansons on retrouve des super-stimuli sociaux, par exemple la plupart des chansons qui
nous cassent les oreilles à la radio parlent d’amour, c’est pas très original, mais c’est parce
que les belles histoires d’amour, je t’aimerai toute la vie gna gna gna, tu es belle comme un
soleil de provence sur la garrigue gna gna gna, ce sont des super-stimuli pour nos cerveaux.

Les intonations de la voix font aussi bien sûr passer des indications sur l’état émotionnel du
chanteur, et vont donc titiller nos propres émotions par empathie. Tous ces artistes qui chantent
en gémissant comme si on leur avait marché sur le pied, c’est ça qu’ils recherchent, activer notre
sens de l’empathie et nous envoyer des signaux de détresse émotionnelle, même s’ils ne le font
pas forcément consciemment.

Et pour la musique sans paroles vous allez me demander, pourquoi on kiffe écouter ce
type de sons, hé bien soit c’est encore une histoire de superstimulus, par exemple certains
instruments pourraient nous rappeller des gémissements ou des pleurs, on utilise d’ailleurs
beaucoup ce vocabulaire en musique, on parle de violons plaintifs, d’hurlements de la guitare
électrique… Soit c’est pas exactement une histoire de superstimulus dans le sens de stimulus
très concentré, mais c’est quand même une histoire de stimulus qui vient châtouiller certains
de nos programmes cognitifs. Par exemple, il semblerait que le rythme de la musique châtouille
notre cortex moteur, la région du cerveau qui contrôle nos mouvements. Vous vous êtes déjà
demandé pourquoi quand on écoute de la musique on a cette réaction bizarre de commencer à
bouger des parties de notre corps, ce que certains appellent pompeusement danser ? Et pourquoi
on se met à danser juste en entendant des sons, et pas en regardant un coucher de soleil ou en
respirant l’odeur d’une rose ? L’explication serait que notre cortex auditif est relié à notre cortex
moteur, et que certains sons, ou plutôt certains rythmes, viennent titiller ce cortex moteur.
C’est même plus précis que ça, parce qu’on a remarqué que la plupart des musiques qui nous
font danser ont un rythme de 120 battements par minute à peu près [29], et 120 battements
par minute, c’est à dire 2Hz, c’est un rythme auquel notre cortex moteur est particulièrement
sensible parce que c’est le rythme de la marche pour nous humains bipèdes [30]. Quand on
marche naturellement sans se presser mais sans traîner non plus, on fait généralement 2 pas
par seconde. Y’a plein de recherche intéressante là-dessus, et comme scilabus a fait une vidéo
là-dessus y’a pas longtemps, je lui laisse la parole et vous recommande d’aller visionner sa vidéo
entière.

Donc voilà, deux grandes façons d’envisager la musique, la peinture, la littérature, le cinéma,
et l’art en général dans une perspective évolutionnaire : soit on a évolué des capacités cognitives
spécifiques qui nous font produire et apprécier l’art, et dans ce cas elles ont probablement
évolué par sélection sexuelle, c’est à dire parce qu’elles étaient appréciées par les membres
du sexe opposé. Soit on a pas de capacités spécifiques pour l’art, et dans ce cas l’art nous
plait uniquement parce qu’il s’agit de superstimuli qui viennent châtouiller certains de nos
programmes cognitifs. Pour reprendre le vocabulaire que j’ai introduit dans l’avant-dernière
vidéo, soit notre goût pour l’art est une adaptation, directement produite par la sélection
naturelle, soit c’est un sous-produit d’autres adaptations, c’est à dire que l’art doit son existence
à certains de nos programmes cognitifs qui ont évolué pour des raisons toutes autres que la
production et l’appréciation de l’art.

Passons à la religion, que je vais définir ici comme une croyance en l’existence d’êtres supernaturels.
Comme l’art, la religion peut être expliquée avec des hypothèses adaptatives ou des
hypothèses non-adaptatives. Je vous ferai sûrement un jour une vidéo entière sur la religion,
mais rapidement on peut considérer la religion de deux façons : soit comme une adaptation,
soit comme un sous-produit d’autres capacités cognitives [31].

Dans le premier cas, certains chercheurs étudient la possibilité que la religion aurait évolué
car elle favorisait la coopération à large échelle [32, 33]. Se sentir observé par un être supernaturel
pousserait à bien se comporter, et en plus, comme les religions s’accompagnent souvent de rites
et d’interdits très coûteux (on passe plein de temps à prier, on s’interdit des nourritures, des
activités, etc), suivre ces rites serait un indicateur fort que vous êtes prêt à faire passer les
intérêts de votre groupe avant les vôtres.

Mais dans le second cas, dans l’hypothèse du sous-produit, la croyance en des êtres supernaturels
ne serait pas apparue pour ses effets bénéfiques, mais serait simplement la conséquence
indirecte de la façon dont notre cerveau fonctionne, exactement comme pour la musique. Par
exemple, nous avons dans la tête des programmes cognitifs spécialisés pour reconnaître les
visages, et ces programmes cognitifs nous font voir des visages un peu partout, même là où
il n’y en a pas. On a aussi dans la tête des programmes cognitifs qui nous font
détecter des agents intentionnels autour de nous, même lorsqu’il n’y en a pas [34]. « Agents
intentionnels », c’est simplement la formulation un peu pompeuse pour parler d’êtres vivants,
c’est à dire d’objets capables d’agir par eux-mêmes dans le but d’atteindre un certain objectif.
Et d’un point de vue évolutionnaire, c’est évidemment très important de savoir reconnaître très
rapidement ces objets capables d’agir, parce qu’ils correspondent souvent à des prédateurs ou
des proies, des dangers ou des opportunités. C’est pour ça que quand vous entendez une porte
grincer, vous avez tout de suite envie de penser que quelqu’un a fait grincer cette porte, et ça
va vous faire flipper. Quand vous voyez des herbes hautes bouger, vous imaginez tout de suite
que quelque chose les a fait bouger, vous vous dites pas que c’est arrivé par hasard. Et certaines
personnes, quand elles voient une pandémie débarquer dans le monde, elles se disent qu’elle
n’est probablement pas arrivée là par hasard, mais qu’elle a été créée intentionnellement par
quelqu’un. Toutes ces interprétations intentionnelles du monde c’est probablement parce qu’on
a dans la tête un programme cognitif chargé de détecter des agents intentionnels, et que ce
programme a été réglé par la sélection naturelle pour être un peu plus sensible que ce qui serait
strictement nécessaire. D’un point de vue évolutionnaire il vaut mieux en effet voir du danger
là où il n’y en a pas que de ne pas en voir et en subir les conséquences.

Je dis d’un point de vue
évolutionnaire mais c’est un principe qui se retrouve ailleurs. Je vous parlais des ressemblances
de la psycho évo avec l’ingéniérie, bah ça c’est une autre ressemblance. Souvent les ingénieurs
quand ils construisent un système ils doivent décider à quel point ce système doit être sensible
à son environnement, et cette sensibilité est souvent décidée par une analyse des coûts de faire
trop de faux positifs par rapport à faire trop de faux négatifs. Par exemple, nos détecteurs de
fumée, il vaut mieux qu’ils soient un peu trop sensibles et se déclenchent quand on a juste fait
cramer les saucisses plutôt qu’ils restent muets le jour où yaura un vrai incendie [35]. C’est
très peu coûteux qu’un détecteur sonne pour rien, alors que c’est très coûteux qu’un détecteur
laisse la maison brûler, donc on règle nos détecteurs pour qu’ils se déclenchent un peu plus
souvent que strictement nécessaire. La sélection naturelle a fait pareil avec un paquet de nos
mécanismes psychologiques, elle les a réglés pour qu’ils soient un peu plus sensibles que nécessaire,
que ce soit pour reconnaître des visages, pour reconnaître des agents intentionnels, ou
pour reconnaître des stimuli porteurs de pathogènes comme on en parlé dans la dernière vidéo.

Et pour en revenir à la religion, c’est de là que pourrait venir la religion : si beaucoup
d’humains croient en l’existence d’êtres supernaturels, ce ne serait pas parce que cette croyance
sert à quelque chose, mais parce que cette croyance découle indirectement de la façon dont notre
psychologie fonctionne, et en particulier du fait qu’elle nous fait voir des agents intentionnels
partout [36]. Un gros orage éclate au moment-même où vous êtes en train de dire un gros mot,
et hop vous vous dites c’est probablement pas un hasard, y’a sûrement quelqu’un qui essaie de
m’envoyer un message.
Et en plus de ça, certaines religions ont un deuxième tour dans leur sac pour séduire les
cerveaux humains, elles se sont données des faux airs de superstimuli. Par exemple au niveau
moral, si vous promettez que les méchants iront en enfer et les gentils au paradis, vous êtes
en train de super-stimuler tous les humains équipés d’un sens moral [37] pour qui l’idée que
les méchants soient punis est très plaisante. Vous êtes en train de transformer votre religion
en kouign-amann si vous voulez, vous en faites un concentré d’idées intuitivement plaisantes
pour des cerveaux humains. Exactement la même raison pour laquelle les superproductions
d’Hollywood font gagner les gentils à la fin.

L’amitié, un autre aspect assez central de notre psychologie. Mais c’est quoi l’amitié ? Comment
ça se fait que, parmi toutes les personnes qu’on rencontre dans notre vie, il y en a un
petit nombre à qui on donne un statut particulier, avec qui on va passer du temps, à qui on se
confie, et pour qui on est prêt à faire plus d’efforts, comme les conduire à la gare à 5h du mat,
alors que franchement y’avait un train qui partait à midi ? Alors c’est pas encore super clair
à quoi sert l’amitié d’un point de vue évolutionnaire, c’est probable que ça serve à plusieurs
choses, mais une des pistes que je trouve les plus intéressantes c’est que l’amitié serait une
forme d’assurance biologique [38, 39]. Faisons un parallèle avec les assurances classiques, les
assurances qu’on prend sur notre maison ou notre voiture. La raison pour laquelle on paye une
assurance, c’est que pour que le jour où il nous arrive un gros pépin, disons notre maison brûle,
on se retrouve pas à la rue. Ou, si vous emboutissez la Tesla de votre voisin avec votre 4L,
vous avez pas besoin de travailler jusqu’à la fin de votre vie pour le rembourser. Le principe
d’une assurance c’est ça, on paye un peu régulièrement pour être aidé à notre tour au cas où
quelque chose de grave nous arrive un jour. Hé bien les amis ce serait un peu la même chose,
mais dans le domaine du biologique. On passe du temps avec nos amis, on les écoute raconter
leurs histoires chiantes, on leur offre des cadeaux, on leur rend plein de petits services, mais ces
petits coûts seront au final compensés par les gros coups de main qu’ils nous fourniront dans
le futur. Alors attention je ne dis pas que quand on rend des services à nos amis on le fait en
pensant aux bénéfices qu’ils pourraient nous apporter plus tard, je suis pas en train de dire
qu’on est tous des gros connards cyniques et manipulateurs. Je suis en train de dire que si la
sélection naturelle nous avait équipé d’un programme cognitif qui nous fait nous comporter de
cette façon avec ces personnes, ça aurait probablement augmenté nos chances de survie, même
sans avoir connaissance du mécanisme. C’est la fameuse différence entre explications ultimes et
proximales dont je vous ai rabâchée les oreilles dans ma série sur la morale.

L’amitié vue comme une forme d’assurance permet d’expliquer ces petites phrases qu’on
prononce quand nos amis nous remercient d’être là pour eux : « baaah, t’as pas besoin de me
remercieeeer, c’est à ça que ça sert les amiiiiis ». Les amis, c’est pas là que pour aller boire
des coups quand tout va bien, c’est aussi fait, et peut-être même surtout fait si la psychologie
évolutionnaire a raison, pour être là dans les mauvais moments. Vos amis qui disparaissent le
jour où vous avez besoin d’aide pour déménager, vous savez que ce sont des amis peu fiables, des
« amis du beau temps » comme on dit en anglais, des amis qui ne sont là que quand il fait beau
et qui disparaissent aux premiers signes d’orage. Et l’amitié vue comme une forme d’assurance
explique aussi pourquoi on regarde d’un oeil suspect nos potes qui tiennent des comptes très
précis des services qu’on leur rend. Imaginez que vous soyez au bar, en train de débattre avec
un pote de qui, d’Homo Fabulus ou d’Idriss Aberkane, est meilleur vulgarisateur scientifique.
Vous décidez de payer un verre à votre pote qui tombe d’accord avec vous sur Idriss, mais
immédiatement après il insiste pour vous en payer un en retour, et quand vous lui dites que
c’est pas la peine et que vous devez partir, il insiste pour vous rembourser immédiatement en
liquide. Vous en penseriez quoi de ce comportement, que ça montre que c’est vraiment un bon
ami qui se préoccupe de ne pas vous léser ? Ou que c’est une attitude un peu bizarre pour un
ami ? Plutôt la deuxième j’imagine [40], et c’est tout à fait compréhensible si l’amitié est une
forme d’assurance biologique : en vous remboursant tout de suite, votre pote vous montre qu’il
a une vision à court terme de votre relation, mais ce n’est pas ça qui est attendu d’une assurance
qui doit fonctionner sur le long terme. Évolutionnairement parlant, les retours doivent se faire
sur le long terme, et c’est pour ça qu’on est souvent prêts à rendre plein de services à nos amis
sans attendre quelque chose en retour, même s’il y a des limites – il y a toujours des limites.

Et c’est aussi probablement pour ça qu’on garde généralement nos amis toute la vie, une longévité
à comparer à celle d’autres émotions comme l’amour. Alors qu’on est culturellement incités à se
marier pour la vie et s’aimer pour toujours, l’amour semble être une émotion bien plus volatile
que l’amitié, tout du moins si on en croit les statistiques de divorce. Mais cette volatilité est
très compréhensible si le rôle de l’amour n’est que de faire tenir les couples quelques années
le temps que les enfants se débrouillent. Libre à vous de penser que ce sont des coincidences,
mais peut-être aussi que ce sont des caractéristiques de plus qui font que l’amitié et l’amour
sont des ressorts psychologiques efficaces pour exécuter une certaine fonction : autrement dit,
des preuves en plus de l’existence d’une correspondance design-fonction.

Du côté de la mémoire, l’apport des approches évolutionnaires a d’abord été de se poser
la question du « pourquoi » : pourquoi notre mémoire fonctionne d’une certaine façon et pas
d’une autre [41]. On savait déjà beaucoup de choses sur la mémoire dans les années 90, c’est un
sujet étudié en psychologie depuis longtemps, mais on avait surtout étudié comment la mémoire
fonctionne et pas *pourquoi* elle fonctionne de la manière dont elle fonctionne. Par exemple,
on savait que se représenter un objet visuellement aidait à le mémoriser, mais on se demandait
pas trop pourquoi, pourquoi la vision a une place si importante dans notre mémoire.

Et un 2e apport des approches évolutionnaires c’est d’insister sur le fait que la mémoire c’est
avant tout une affaire de filtre. Vous n’enregistrez qu’une infime partie des milliards de stimuli
que vous rencontrez chaque jour. Vous ne mémorisez pas le mouvement des brins d’herbe quand
vous vous promenez dans un champ, les fréquences de la voix des personnes que vous croisez, les
couleurs des cartes géologiques que vous analysez… Retenir tout ce qu’on entend, voit, ressent,
aboutirait non seulement à un embouteillage cognitif mais serait en plus très peu utile dans
une perspective évolutionnaire, parce que certains stimuli sont plus intéressants à mémoriser
que d’autres. Notre mémoire ne s’est pas créée dans le vide, pour enregistrer n’importe quels
types de stimuli, elle s’est créée parce que l’enregistrement de certains stimuli augmentait
immédiatement les chances de survie ou de reproduction de l’organisme mémorisant. Donc la
mémoire fait des choix en permanence sur ce qu’elle enregistre, la mémoire c’est avant tout une
affaire de filtre. Si vous voulez comprendre la mémoire, vous devez comprendre ce que ces filtres
laissent passer ou pas. Et comme c’est la sélection naturelle qui a créé ces filtres, la meilleure
chose à faire pour faire des hypothèses là-dessus, c’est de faire une analyse évolutionnaire des
choses importantes à retenir pour un humain.

Ce type de raisonnement a par exemple mené à la découverte que l’on mémorise beaucoup
plus facilement les choses quand on est placés dans un contexte de survie [41-43]. C’est à dire
que si je vous donne une liste d’objets, vous aurez beaucoup plus de facilités à les mémoriser si
je vous demande de réfléchir à quel point chaque objet est utile à votre survie, que si je vous
demande explicitement de mémoriser ces objets, ou que je vous fais utiliser certains moyens
mnémotechniques traditionnels. Vous aurez aussi beaucoup plus de facilités à mémoriser des
objets vivants que des objets inertes [44]. Vous aurez plus de facilité à mémoriser des objets
présentés dans un contexte de contamination que dans un contexte neutre [45]. Ce genre de
trucs.

Et on va terminer avec la conscience, parce que vous êtes quelques-uns à me demander parfois
quelles sont les hypothèses évolutionnaires sur la conscience. Hé bien à ma connaissance il n’y
en a pas vraiment, ça fait partie des sujets peu étudiés en psycho évo. Je ne sais pas vraiment
pourquoi, mis à part peut-être que la conscience est un truc vraiment bizarre pour un biologiste
de l’évolution, je veux dire encore plus bizarre qu’elle ne l’est déjà pour un philosophe, parce
qu’on ne voit pas bien l’intérêt évolutionnaire de produire des sensations conscientes. Ça n’a pas
l’air d’augmenter les chances de survie ou de reproduction d’avoir des ressentis subjectifs, tant
qu’un programme cognitif produit les effets pour lesquels il a été sélectionné ça devrait suffire.

La conscience est un mystère autant en psycho évo qu’en philosophie de l’esprit, mais je mets
une petite pièce pour parier sur le fait que si un jour le problème de la conscience est résolu,
la solution sera plutôt venue du côté de la théorie de l’évolution que du côté de la mécanique
quantique.

Je vais m’arrêter là. J’aurais bien sûr pu continuer pendant longtemps, il y a plein de
facettes de notre cognition dont je n’ai pas parlé. Je n’ai pas parlé de l’ennui, de la curiosité,
du jeu, de la surprise, de l’envie, de l’humour, de l’empathie, de la compassion, du rire, de la
fierté, du pardon… Je ne vous ai pas non plus parlé de tous les programmes dans notre tête
qui servent à analyser ce que l’on mange, ce que l’on boit, tous les programmes sensoriels qui
analysent le monde qui nous entoure et essaient, non pas d’en retranscrire une version fidèle,
mais d’en retranscrire une version qui maximise nos chances de survie. Je ne vous ai pas parlé
des programmes cognitifs qui nous permettent de choisir des habitats sûrs, de nous orienter
dans l’espace ou d’éduquer nos enfants ; de communiquer, de parler et comprendre un langage,
d’estimer notre statut social par rapport à celui des autres et d’adapter notre comportement
en fonction. Je ne vous ai pas parlé non plus des programmes cognitifs moins sympathiques qui
nous font colporter des ragots, nous poussent à vouloir dominer les autres, nous rendent parfois
aggressifs et violents… Mais tous ces programmes cognitifs, toutes ces capacités mentales et
bien d’autres encore sont étudiés en psycho évo. La cognition toute entière peut être étudiée
dans une perspective évolutionnaire.

Et je rappelle que si vous avez trouvé cette vidéo un peu spéculative c’est tout à fait
normal, je n’ai fait que vous présenter les meilleures hypothèses des chercheurs qui bossent sur
ces sujets. Mais sachez que pour chacune de ces hypothèses, on peut faire la même chose que
ce qu’on a fait pour le dégoût, on peut faire une analyse de correspondance design-fonction à
la fois rétrospective et prédictive, pour essayer de deviner la raison première pour laquelle une
capacité cognitive a évolué.

La vidéo n’est cependant pas tout à fait terminée, je voudrais terminer avec quelques remarques
importantes sur tout ce qu’on vient de voir. Ça va ressembler aux remarques que j’ai
faites à la fin de ma dernière vidéo sur le dégoût, mais c’est pas grave si je me répète, d’abord
parce que je suis sûr que vous avez déjà oublié tout ce que j’ai dit, et ensuite parce que vu les
paradigmes dominants actuellement en sciences sociales ce sont des choses que je ne répèterai
jamais assez.

D’abord, très important, le fait que tous ces programmes cognitifs dont on vient de parler
aient évolué par sélection naturelle ne veut pas dire qu’on ne va pas retrouver de la variabilité
culturelle dans les comportements. La variabilité culturelle est tout à fait possible et même
probable en présence de programmes cognitifs universels. Comme dans le cas de la morale,
comme dans le cas du dégoût, on a souvent tendance à balayer d’un revers de la main l’existence
d’une cognition universelle sous prétexte qu’il existerait des cultures ou des époques où
les productions humaines étaient différentes de celles d’aujourd’hui. Un sens moral universel ?
Impossible, vu la variabilité des jugements moraux dans le monde. Des visages intrinsèquement
plus beaux que d’autres ? Impossible, les canons de beauté d’aujourd’hui sont bien différents de
ceux d’hier. La musique et la danse, le produit de programmes cognitifs évolués ? Impossible, les
danses traditionnelles de Papouasie n’ont rien à voir avec les marches militaires occidentales.
Même l’universalité de l’amour est parfois remise en cause. Vous entendrez parfois dire que
l’amour romantique est une invention européenne qui n’existait pas avant que les troubadours
du moyen-âge ne se mettent à le chanter [46, 47]. C’est la poésie qui a créé l’amour, et pas
l’amour qui a créé la poésie, vous entendrez parfois. En fait, il n’y a pas une seule capacité
cognitive dont l’universalité n’a pas été remise en cause par les sciences sociales, sur la base de
cette variabilité comportementale observée.

Mais comme je vous l’ai expliqué en long et en large dans ma vidéo bisounours et dans ma
vidéo précédente, la variabilité culturelle est pourtant parfaitement compatible avec l’existence
d’une cognition universelle. C’est pas parce qu’on observe une énorme diversité de musiques
dans le monde qu’on ne retrouve pas certaines régularités dans ces musiques en creusant un
peu, comme le rythme de 2Hz dont on a parlé tout à l’heure. C’est pas parce qu’en France
on aime le roquefort et pas en Thaïlande qu’on ne partage pas tous le même sens du goût qui
nous fait apprécier les aliments gras et rejeter les aliments amers. C’est pas parce que certaines
sociétés ont historiquement abandonné leurs personnes âgées que les individus dans ces sociétés
étaient dépourvus de tout sens moral.

La variabilité culturelle est compatible avec l’existence de programmes cognitifs universels
parce que, je sais que je radote mais c’est très important de retenir ça, nos programmes cognitifs
sont très sensibles à l’environnement dans lequel ils fonctionnent et très dépendants des informations
qu’ils reçoivent pour fonctionner. Vous avez sûrement déjà entendu parler de certains
reptiles dont le sexe est déterminé par la température d’incubation des oeufs. En-dessous d’une
certaine température, tous les oeufs donnent des mâles, et au-dessus, tous les oeufs donnent des
femelles, ou inversement. Si les reptiles ont ce super-pouvoir, c’est parce qu’ils ont des gènes
qui sont sensibles à ce paramètre environnemental, des gènes qui vont être exprimés différemment
en fonction de la température. C’est un de ces exemples impressionnants qui montre que
la sélection naturelle peut produire des mécanismes extrêmement sensibles à l’environnement,
et qui peuvent changer un être vivant en profondeur. Un autre exemple encore plus frappant
peut-être c’est celui de l’hermaphrodisme de certains poissons, vous avez un groupe de poissons
avec un mâle et plein de femelles, et si un jour le mâle meurt, paf, une femelle change de
sexe et prend sa place. Cette fois ce n’est plus l’environnement physique mais l’environnement
social qui induit des changements physiologiques et psychologiques importants. Et c’est en fait
encore plus incroyable que ça parce seule la femelle dominante du groupe change de sexe, pas
les autres. Ça veut dire que dans ces espèces, ces poissons femelles ont des gènes qui leur disent,
métaphoriquement bien sûr, « toi tu changes de sexe, mais uniquement si y’a plus aucun mâle
autour de toi, et uniquement si tu es la femelle dominante du groupe ». Si c’est pas une prise
en compte fine de l’environnement je sais pas ce que c’est.

Le message que j’essaie de faire passer, c’est que la sélection naturelle peut parfaitement
produire des adaptations très sensibles à l’environnement, qui fonctionnent différemment en
fonction de l’environnement, et qui modifient profondément un être vivant en conséquence. Et
il n’y aucune raison de penser qu’on n’a pas dans la tête ce genre d’adaptations qui fonctionnent
différemment en fonction de leur environnement physique ou social. C’est pour ça que quand
vous observez des comportements différents dans des sociétés différentes, vous ne pouvez pas
en conclure que ça rejette la thèse de programmes cognitifs évolués. La variabilité des comportements
peut être un produit « voulu » entre guillemets par la sélection naturelle. C’est
quelque chose de très important, et si ces sujets vous intéressent, ou au contraire si vous avez
rien compris à ce que je viens de dire, ne manquez pas la prochaine vidéo parce que je vais
revenir en détail dessus.

De façon générale, la culture ne sera jamais une explication alternative au biologique, parce
que culture et biologie sont en interaction permanente. La culture est à la fois un produit
de nos programmes cognitifs, c’est à dire que toutes nos lois, nos productions artistiques, nos
coutumes et nos institutions ont été créées par des cerveaux, mais la culture est aussi un
des stimuli de notre environnement qui peut venir influencer la façon dont nos programmes
cognitifs fonctionnent. Si vous voulez comprendre une production humaine comme la musique,
vous avez donc à la fois besoin de comprendre nos programmes cognitifs, par exemple savoir
qu’ils sont particulièrement sensibles à la fréquence de 2Hz, et vous avez besoin de comprendre
tous les environnements qui peuvent venir modifier ou inhiber la façon dont ces programmes
fonctionnent, comme par exemple une enfance passée à n’écouter que du Joe Dassin.
C’est ça l’objectif central pour les chercheurs en sciences sociales du XXIe siècle : arriver
à comprendre comment toute la panoplie des comportements humains qu’on observe est produite
par l’interaction d’une psychologie évoluée et universelle, riche en programmes cognitifs
sophistiqués, et un environnement physique, social et culturel lui aussi très riche. Tous les mots
sont importants dans cette phrase. Notre psychologie évoluée est riche, on a pas trois émotions
qui se battent en duel, on a des dizaines, des centaines, voire, en fonction de comment vous
découpez le cerveau, des milliers de programmes cognitifs qui tournent en permanence. Et ces
programmes cognitifs sont sophistiqués, ce ne sont pas de bêtes associations stimulus – réponse,
ce sont des programmes qui peuvent être très sensibles à leur environnement.

N’opposez donc jamais universalité cognitive et variabilité culturelle. Vous vous dites peutêtre
que je radote et que vous avez compris le message depuis longtemps, mais juste avant de
tourner cette vidéo j’ai encore regardé deux vidéos de collègues vulgarisateurs qui soutiennent
cette opposition entre variabilité culturelle et universalité cognitive. Comme d’habitude je ne
cite pas de noms pour ne vexer personne, mais si vous regardez de la vulgarisation de personnes
qui ont eu une formation en sciences humaines et sociales, vous voyez sûrement à quoi je fais
référence. Et si moi mes vidéos ne font que 10 000 vues, les vidéos dont je parle en font des
centaines de milliers. Ce qui veut dire que des centaines de milliers de personnes sont encore
aujourd’hui en 2021 familiarisées avec cette opposition variabilité/universalité qui n’a pourtant
pas lieu d’être, et c’est pour ça que je continuerai à insister dessus.

L’universalité de nos programmes cognitifs n’est pas non plus incompatible avec l’existence
d’une variabilité interindividuelle. C’est pas parce que je dis que la colère, l’amour ou le dégoût
font partie des logiciels que tous les représentants de l’espèce humaine ont dans la tête que
tout le monde va les exécuter tout le temps de la même façon ou aussi souvent. Je pense qu’on
connaît tous des personnes qui s’énervent plus souvent que d’autres, qui tombent plus souvent
amoureuses que d’autres, ou qui sont plus sensibles à la musique que d’autres. Une partie
de cette variabilité peut venir d’environnements différents, mais une partie peut aussi venir
de ce qu’on appelle communément des personnalités différentes. J’en parle pas, mais l’étude
des origines de ces personnalités est elle-même un sujet passionnant, qu’elles soient le fruit
de processus stochastique au cours du développement de l’enfant ou le produit direct de la
sélection naturelle [20, 48].

N’oubliez pas non plus que même si je n’ai fait que parler d’humain dans cette vidéo, je ne
suggère pas que tous ces programmes cognitifs dont on a parlé sont spécifiquement humains.
Certains le sont sûrement, mais beaucoup d’autres comme la peur ou la colère sont probablement
partagés avec d’autres espèces, qu’elles nous soient proches ou non. L’étendue du recouvrement
entre notre psychologie et celles des autres espèces est loin d’être bien connue.

Et dernière chose, si j’ai avancé beaucoup d’explications adaptatives dans cette vidéo, c’est
à dire que j’ai souvent dit « cette capacité cognitive pourrait avoir évolué parce qu’elle apporte
tel bénéfice », vous remarquerez que je me suis limité aux grandes fonctions mentales. Parce
que comme je vous l’avais expliqué dans ma vidéo sur les lunettes, il ne faut pas chercher une
explication adaptative à *tous* les comportements, et il faut toujours être le plus parcimonieux
possible quand on génère ces hypothèses adaptatives. Par exemple, si vous observez que les
humains passent beaucoup de temps à pleurer leurs morts au cimetière, alors que ça n’a pas
l’air d’apporter beaucoup de bénéfices de survie ou de reproduction, vous n’avez pas besoin de
vous mettre tout de suite à la recherche du bénéfice caché que peut apporter ce comportement.
Peut-être qu’honorer ses morts au cimetière est un de ces comportements qu’on a appelé «
sous-produits » dans l’avant-dernière vidéo, c’est à dire un comportement pas directement
apparu pour ses bénéfices mais plutôt produit par une capacité cognitive qui a évolué pour
d’autres raisons. Pour le dire plus simplement, si on pleure nos morts au cimetière, c’est pas
forcément parce que ça apporte des bénéfices de survie, ça peut être parce qu’on est équipés de
programmes cognitifs qui nous font nous attacher à nos proches lorsqu’ils sont encore vivants,
et ce sont ces programmes qui nous apportent des bénéfices, en moyenne sur toute une vie.
Je vous renvoie à la vidéo sur les concepts de base en psycho évo et notamment au concept
d’exécution d’adaptation si ce point n’est pas clair.

Et c’est vrai pour le comportement de pleurer ses morts, mais aussi pour tout un tas d’autres
comportements de notre vie de tous les jours, jouer au foot, acheter des capotes ou fumer des
cigarettes. Pas besoin de chercher des avantages évolutionnaires à tous ces comportements.

C’est vrai aussi avec les troubles psychiatriques. Il ne faut pas tout de suite chercher une explication
adaptative à tous les troubles psychiatriques, chercher par exemple à quoi ça sert
d’être schizophrène, à quoi ça sert d’être psychopathe, comme si ces troubles avaient été directement
sélectionnés au cours de l’évolution. C’est possible que certains troubles mentaux
aient été sélectionnés, et qu’ils ne soient donc pas vraiment des troubles, il y a de la recherche
très intéressante là-dessus que je vous présenterai un jour [49, 50], mais ça ne doit pas être
votre hypothèse par défaut. L’hypothèse par défaut c’est qu’ils sont la conséquence de mutations
ou d’environnements particuliers qui sont venus altérer le fonctionnement normal de
programmes cognitifs. L’hypothèse par défaut pour expliquer un trouble mental, c’est que c’est
un dysfonctionnement, pas une adaptation.

En résumé, soyez toujours parcimonieux quand vous faites de la psycho évo, et de la science
en général d’ailleurs. Excalibur est inutile dans la panoplie du parfait petit scientifique, par
contre un petit rasoir sorti des forges d’Ockham et accroché à la ceinture vous sera toujours
utile.

Bon voilà, je m’arrête pour de bon maintenant. J’espère que cette vidéo que je n’avais
pas prévu de faire à la base vous a plu. Comme je le disais en intro, ça aurait été un peu
bête de faire une série entière sur la psycho évo sans vous présenter une vue d’ensemble de
notre cognition, même si j’ai dû rester superficiel. Ce qui est important de se rappeler, c’est
que tous ces programmes cognitifs dont on a parlé, la colère, la joie, la tristesse, l’amour,
l’amitié, le sexe, le dégoût, la mémoire, et des dizaines d’autres encore, ne sont pas arrivés
dans notre tête par hasard, ils ne sont pas tombés du ciel. Ils sont l’héritage d’une longue,
très longue histoire évolutive, le résultat de centaines de millions d’années de façonnage de nos
neurones par la sélection naturelle. Ces programmes cognitifs définissent en partie qui nous
sommes. C’est à eux que nous devons la richesse de notre vie mentale, ce sont eux qui vont,
tout au long de notre vie, nous faire aimer, rire, pleurer, souffrir ou danser la tektonik sur un
morceau de musique. Parce qu’ils sont universels, ce sont eux qui nous connectent à tous les
autres humains sur Terre, non seulement ceux d’aujourd’hui mais aussi tous ceux qui sont passés
avant nous ces 300 000 dernières années. Comme nous, ces humains aimaient, riaient, pleuraient
et souffraient, et comme nous, ils n’étaient que les dépositaires de ces programmes cognitifs,
les incarnations matérielles temporaires d’algorithmes qui nous survivront et permettront à de
nouvelles générations d’expérimenter ce que ça veut dire d’être humain.

Merci à diplodocus, Ciryandil, Pierre B, petersg83, SophieD Onda et aux 300 autres représentants
de l’espèce qui me soutiennent sur utip et tipeee, mon travail n’est permis que par
votre générosité.

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