Peut-on être de gauche et aimer la biologie du comportement humain ? psycho évo #8

2296 lectures. Publié le 25 October 2022 par dans la catégorie Politique, Psychologie évolutionnaire, Société

Peut-on être de gauche et aimer la biologie du comportement humain ? psycho évo #8

Gros morceau aujourd’hui ! Une vidéo où je reviens sur toutes les craintes qu’inspire non seulement la psychologie évolutionnaire, mais également la biologie du comportement en général :

Transcription de la vidéo ci-dessous pour ceux qui préfèrent le texte. Vu l’importance du sujet et sa longueur, je vous ai même fait une table des matières cliquable ! Si c’est pas gentil ça.

Intro
1 Pourquoi ces recherches dérangent
2 Des recherches si dangereuses que ça ?
  2.1 « Biologique » ne veut pas dire impossible à changer
  2.2 « Biologique » ne veut pas dire non-responsable
  2.3 « Naturel » ne veut pas dire bon
  2.4 L’égalité en droits ne repose pas sur l’absence de différences
  2.5 La génétique ne change pas grand-chose en matière de lutte contre la discrimination
  2.6 Les biologistes (aussi) sont de gauche
  2.7 Les leçons de l’histoire sont ambigües
3 Quand la biologie devient l’alliée du progrès social
  3.1 Mauvais arguments pour une bonne cause
  3.2 Renforcement des acquis sociaux – féminisme en particulier
  3.3 Amélioration des politiques publiques
  3.4 Lutte contre l’idée de mérite
  3.5 Déculpabilisation
  3.6 Lutte contre certaines formes de totalitarisme
  3.7 Lutte contre le relativisme
  3.8 Vers des sociétés plus épanouies
4 Résumé et conclusion
Références

Introduction

Commençons par une expérience de pensée. Imaginons que vous trouviez que le monde d’aujourd’hui est encore largement perfectible socialement parlant. Imaginons que vous trouviez que de nombreuses inégalités subsistent et devraient disparaître. Et imaginons qu’aujourd’hui en France, en ce début de XXIe siècle, les inégalités les plus visibles et urgentes à rectifier pour vous soient celles faites aux femmes, qui ne bénéficient pas des mêmes opportunités que les hommes, dans un monde qui a longtemps été créé par et pour les hommes. Dans ce combat contre les inégalités, vous n’êtes bien sûr pas seul·e. Des générations de féministes sont passées avant vous, et des progrès certains ont été obtenus, même s’il reste encore du travail et que la concrétisation des changements de mentalité au niveau politique reste lente. On progresse, mais vraiment tout, tout doucement.

Et maintenant, imaginez qu’au milieu de tout ça, au milieu de ces combats en cours et de ce progrès social chèrement gagné, une science, ou tout du moins une discipline qui se revendique comme telle, se propose de montrer que les hommes et les femmes sont en moyenne différents au niveau cognitif. C’est à dire, que les femmes seraient un peu meilleures que les hommes pour effectuer certaines tâches cognitives, et réciproquement. Les hommes ne seraient pas non plus attirés par les mêmes activités que les femmes, ils n’auraient pas exactement les mêmes goûts, les mêmes préférences. Et cette discipline affirmerait que ces différences ne trouvent pas seulement leur origine dans la socialisation, mais aussi dans des différences d’histoire évolutive. Les hommes et les femmes auraient évolué un peu différemment au niveau cognitif, ce qui permettrait de dire que toutes ces différences que l’on observe sont en partie « naturelles ». Les hommes et les femmes seraient naturellement, biologiquement différents, au niveau des corps comme on le sait déjà mais aussi des comportements. On aurait d’ailleurs retrouvé certaines de ces différences dans le monde animal, et on aurait même commencé à trouver des gènes associés à ces différences.

Si une telle discipline existait, j’imagine que vous la qualifieriez de catastrophe pour les combats féministes. Penser que les hommes et les femmes sont naturellement disposés à aimer des choses différentes, ça délégitimerait toutes les politiques qui essaient de faire en sorte que les deux sexes soient représentés de la même façon dans tous les domaines de la société. Penser que les hommes sont naturellement meilleurs sur certaines tâches que les femmes, ça pourrait servir à légitimer des écarts de salaire. Et de façon générale, supposer que les comportements sont biologiques ou génétiques fait craindre qu’on ne pourrait plus les changer. Ce serait aussi du pain béni pour tous les conservateurs qui ne veulent pas que la société change, parce qu’ils pourront arguer que si ces différences sont naturelles, il n’y a pas de raison de vouloir les changer. Si une telle discipline existait, ce serait une catastrophe pour toutes les luttes pour la justice sociale. Heureusement qu’elle n’existe pas, et que mon exemple est entièrement fictif… On l’a vraiment échappé belle.

[Générique]

L’expérience de pensée que je viens de vous proposer reflète la façon dont beaucoup de gens sont confrontés à la psychologie évolutionnaire pour la première fois dans leur vie : c’est en poursuivant des combats pour la justice sociale, et en particulier le combat féministe, qu’ils en viennent à entendre parler de cette discipline. Et la réaction première quand on en entend parler, c’est la méfiance et le rejet, par crainte de tout ce que cette discipline pourrait remettre en cause au niveau social.

Aujourd’hui, pour la première et peut-être la dernière fois, je vais vous parler ouvertement de toutes ces questions éthiques et politiques que je n’aborde généralement pas, et que la majorité des chercheurs qui bossent sur ces sujets n’abordent pas non plus d’ailleurs. Si on était sur France Culture, on se demanderait si la biologie du comportement humain est soluble dans la justice sociale, mais comme on est sur Homo Fabulus, on va simplement se demander si on peut être de gauche et aimer la biologie du comportement humain.

Pour faire ça, je vais procéder en trois parties. Dans la première, je vais récapituler, encore plus précisément que je ne viens de le faire, pourquoi ces recherches sont jugées problématiques. Dans une deuxième partie, je vais essayer de montrer que ces craintes, si elles ne sortent pas de nulle part, sont largement exagérées. Et dans une troisième partie, on verra que si le but est de décider de l’acceptabilité d’une recherche sur la base de ses conséquences, il faut prendre
en compte *toutes* ses conséquences, les bonnes comme les mauvaises, et pas seulement les mauvaises comme on le fait souvent. Je vous montrerai que quand on fait ça, la biologie du comportement devient porteuse de pas mal d’espoirs pour tous ceux qui se revendiquent d’une sensibilité de gauche.

D’ailleurs je dis « sensibilité de gauche », mais ceux d’entre vous qui s’identifient comme centristes ou de droite et se considèrent comme féministes, anti-racistes et humanistes trouveront cette vidéo tout aussi utile pour leurs combats politiques. Par simplicité aujourd’hui je vais caricaturer la gauche et la droite, et je vais passer sous silence la diversité des points de vue qui existe au sein de ces deux bords politiques. En particulier, je donnerai parfois l’impression que seule la gauche se préoccupe de progrès social, ou qu’à droite on ne trouve que des racistes et des sexistes. Évidemment ce n’est pas la réalité, et il n’y a pas que des grands gentils à gauche et des grands méchants à droite. Néanmoins, les mouvements racistes et sexistes qui récupèrent la biologie du comportement sont quasi-systématiquement de droite, et n’ayant pas le temps de nuancer mon propos en permanence je vais donc emprunter des raccourcis grossiers, je vous prie de bien vouloir m’excuser si vous êtes de droite et que vous vous retrouvez associé·e à des idées qui ne sont pas les vôtres.

Et je tiens aussi à préciser qu’aujourd’hui je vais parler de « biologie du comportement humain » en général et pas seulement de « psychologie évolutionnaire ». Même si cette vidéo fait partie d’une série consacrée à la psychologie évolutionnaire, ce que je vais dire aujourd’hui est applicable à toute la biologie du comportement humain. Comme on va le voir dans deux secondes, le problème fondamental d’un point de vue politique c’est de supposer que les différences de comportements puissent avoir des origines biologiques ou génétiques. Or ça ya pas que la psycho évo qui le dit. Par exemple un des plus gros débats politico-scientifiques du XXe siècle a été de savoir si les différences d’intelligence sont en partie dues à des différences génétiques. Ces recherches ont été faites dans un champ qu’on appelle la génétique comporte mentale, qui n’a pas grand-chose à voir avec la psychologie évolutionnaire. Pareil pour tout ce qui est recherche de gènes associés à l’homosexualité, ou à l’agressivité, tout ça c’est pas de la psycho évo, c’est de la génétique comportementale. Les différences cognitives et cérébrales entre hommes et femmes, c’est pareil, ça a été mis en évidence en neurosciences et en psychologie classique *non*-évolutionnaire [1-6]. L’influence des hormones sur nos comportements a aussi été mise en évidence par l’endocrinologie indépendamment du programme de recherche de psycho évo [7-9]. C’est pour ça que même si aujourd’hui je vais encore un peu parfois insister sur la psycho évo, la vidéo va parler de toute la recherche en biologie du comportement, ce qui inclut génétique comportementale, écologie comportementale, génétique des populations, endocrinologie, neurosciences et j’en passe.

1 Pourquoi ces recherches dérangent

Alors commençons par repréciser pourquoi ces disciplines sont problématiques pour certains, et soyons tout de suite concrets en prenant l’exemple de l’agressivité. Imaginons que je dise que l’agressivité, c’est biologique, ou génétique. Imaginons que je dise que les comportements agressifs ont été sélectionnés au cours de l’évolution, et que les humains sont donc, d’une certaine façon, « naturellement agressifs ». Je vais revenir dans deux secondes sur ce que moi j’entends par ce terme « naturellement », mais vous pour l’instant utilisez le sens que vous voulez. Quelles associations d’idées nous viennent tout de suite à l’esprit quand on entend que les humains seraient « naturellement agressifs » ? Pour l’instant je ne me prononce pas sur le bien-fondé de ces associations, je ne fais que les énumérer.

D’abord, on a l’impression que ça impliquerait qu’il sera plus dur de se débarrasser de l’agressivité. Reconnaître l’importance de la biologie, on a l’impression que ça revient à faire reculer l’importance du social, ce qui est décourageant parce qu’on ne peut pas modifier les gènes aussi facilement que le social. Ensuite, dire que l’agressivité est « naturelle », ça fait penser qu’il ne serait pas non plus *souhaitable* d’essayer de s’en débarrasser. Tout simplement parce que pour beaucoup de gens, ce qui est naturel est bon. Enfin, dire que l’agressivité est biologique fait craindre que certains puissent se servir de cette excuse dans le domaine judiciaire. Ceux qui se comportent de manière agressive pourraient essayer de se dédouaner en disant « c’est la faute à mes gènes ».

Inversement, si vous dites que c’est la culture ou l’éducation qui rendent les humains agressifs, là c’est super, parce que ça voudrait dire qu’on pourrait éliminer l’agressivité en éduquant mieux nos enfants ou en changeant nos lois et nos institutions. Si les comportements trouvent leur origine dans le social, ça donne tout de suite des idées d’action à mener pour changer les comportements qui ne nous plaisent pas.

En résumé, la raison pour laquelle les recherches en biologie du comportement humain sont si décriées c’est ça : à chaque fois qu’on montre qu’un comportement a une origine biologique, on a peur de trois conséquences négatives : 1/ qu’on ne puisse plus s’en débarrasser 2/ qu’il ne *faille* plus s’en débarrasser, et 3/ que certains se déresponsabilisent en se retranchant derrière le « c’est pas ma faute c’est la faute à mes gènes » [10-13]. Voilà les points bloquants. On veut du progrès social, on veut changer le monde, mais si l’organisation actuelle du monde est liée à notre biologie, à nos neurones ou à nos gènes, ça devient beaucoup plus dur de le changer – en tout cas, c’est ce que pensent certains, on va revenir là-dessus dans deux secondes. Comme le dit le philosophe Peter Singer [13] :

« Voilà, je suspecte, la raison pour laquelle la gauche a rejeté la pensée darwinienne. Elle anéantit le Grand Rêve de la gauche : la perfectibilité de l’humain ».

Ou, comme le reconnaît avec honnêteté le psychologue Otto Klineberg,

« l’explication environnementale est préférable, quand justifiée par les données, parce qu’elle est plus optimiste, laissant ouverte la possibilité d’une amélioration » [14].

Même si je vais essayer aujourd’hui de montrer que ces craintes sont à tempérer, il est important de reconnaître tout de suite qu’elles ne sortent pas de nulle part. Il suffit de jeter un coup d’oeil dans le rétroviseur pour se rendre compte qu’au cours de l’histoire, on n’a pas arrêté de se servir de prétendues différences naturelles pour discriminer, et en particulier discriminer les femmes [15-17]. Chez les grecs, l’idée que l’ordre social doit s’inspirer de l’ordre naturel est déjà très présente. Aristote pense que la femme est par nature moins rationnelle que l’homme, et que, je cite,

« le mâle est par nature supérieur, la femelle inférieure, celui-là est fait pour commander, et celle-là pour obéir » [18-20].

Parce que les femmes ont moins de force que les hommes, qu’elles sont plus petites, ou qu’elles ont des organes génitaux moins visibles, on les présente comme des hommes « pas terminés », dont le développement aurait été interrompu [21]. Au XIXe siècle, on essaie de justifier leur supposée moindre intelligence par la plus petite taille de leur cerveau. On relie aussi l’intelligence à la quantité de nourriture ingurgitée : parce que les femmes mangent moins, elles seraient moins capables de « convertir la nourriture en pensée » [17]. On refuse de leur donner la même éducation qu’aux hommes sous prétexte que l’énergie dévouée aux études empêcherait leur système reproducteur de bien fonctionner. On assimile leurs maladies mentales à des dysfonctionnements sexuels. Et aujourd’hui encore, la recherche en biologie du comportement est reprise dans les milieux anti-féministes et tourne sur les forums de suprémacistes blancs et racistes en tous genres.

Donc il n’y a aucun doute là-dessus : un coup d’oeil à l’histoire permet de se rendre compte qu’on n’a pas cessé d’instrumentaliser la nature à des fins politiques dans le passé. C’est donc dans un sens très compréhensible que certains se méfient fortement des recherches en biologie, comme le psychologue John Money qui avance que

« la Nature est une stratégie politique de ceux qui veulent maintenir le statu quo des différences sexuelles »,

ou la sociologue Jessie Bernard qui qualifie les études sur les différences sexuelles d’ « armes contre les femmes » [22].

Si on zoome sur la psychologie évolutionnaire, on se rend compte qu’elle a quelques spécificités qui expliquent pourquoi elle est encore plus dans le collimateur des milieux militants. Outre étudier l’hypothèse que l’agressivité puisse avoir des bases biologiques, elle a aussi exploré l’hypothèse que le racisme ou la xénophobie puissent avoir des bases biologiques. Tout simplement parce que ça aurait pu, évolutionnairement parlant, être avantageux de favoriser les membres de son propre groupe au détriment de ceux des autres groupes. Et comme je vous l’ai expliqué dans les vidéos précédentes, la psychologie évolutionnaire postule que les programmes cognitifs sont universels. Ça veut donc dire que si on avait des programmes cognitifs qui prédisposent à la xénophobie ou au racisme, ce qui, je le précise, n’est qu’une hypothèse pas du tout certaine, ces programmes seraient présents chez tout le monde, moi, vous, Gandhi et mère Térésa inclus. Ça ne veut pas dire que l’on serait condamnés à être racistes et xénophobes, car comme on va le revoir dans deux secondes les programmes cognitifs ont toujours besoin d’un certain environ nement pour fonctionner. Mais en tout cas, l’idée qu’on puisse tous avoir dans un coin de nos têtes des programmes qui nous prédisposent à des comportements racistes ou xénophobes est bien là, et c’est une idée terrifiante. Quand on est guidé par la recherche de « ce qui augmente les chances de survie », on en arrive à considérer des hypothèses qui font froid dans le dos.

La psychologie évolutionnaire a aussi une partie de son programme de recherche qui étudie non seulement les différences entre hommes et femmes, mais plus spécifiquement les différences homme-femme en matière de sexualité. D’un point de vue scientifique, ça se justifie, parce que le sexe et la reproduction sont des sujets centraux en évolution. D’ailleurs, si vous ouvrez un livre d’évolution appliquée au comportement animal *non-humain*, vous verrez qu’une grosse partie est aussi consacrée aux comportements reproductifs et aux différences mâles-femelles [23], et
c’est un sujet pour lequel on dispose de bonnes théories déjà confirmées de nombreuses fois en dehors de l’espèce humaine [6, 24-26]. Tout naturellement, la psycho évo a donc cherché à appliquer ces théories à l’espèce humaine, et ce faisant, elle a trouvé un paquet de différences homme-femme, notamment en matière de sexualité [6, 22, 27, 28]. Pour vous donner juste un exemple, on a trouvé que les hommes auraient naturellement tendance à désirer plus de partenaires sexuels que les femmes.

Mais ces affirmations sur la sexualité, c’est un très gros problème pour de nombreux militants, parce qu’une nouvelle fois, si on regarde dans le passé, la sexualité a précisément été le point sur lequel on a essayé de contrôler les femmes. Beaucoup de théories féministes font même du contrôle de la sexualité des femmes le but premier du patriarcat. Et une fois de plus, il n’est pas dur de comprendre pourquoi. L’infibulation, l’excision, les mariages forcés, l’enfermement du corps des femmes derrière des murs ou des vêtements, la punition de l’adultère mais uniquement quand il est commis par une femme, ou les mythes sur la chasteté des femmes, sont autant de moyens qu’ont trouvés les hommes pour contrôler la sexualité des femmes. Et donc, quand la psycho évo affirme que les hommes auraient « naturellement » tendance à désirer plus de partenaires sexuels que les femmes, on est en droit de se demander si ce ne serait pas un énième mythe sur la chasteté des femmes, une énième tentative de contrôler leur corps sur la base de prétendues différences naturelles.

Plus grave encore, la psycho évo ne fait pas que démontrer des différences homme-femme, elle les *justifie* par la théorie de l’évolution. La psycho évo est une discipline très ancrée dans la théorie. C’est une de ses grandes forces d’un point de vue scientifique, mais c’est aussi une raison pour laquelle elle est encore plus dérangeante. Parce que les différences homme-femme en soi, ça n’est pas encore trop grave politiquement parlant. On peut toujours les reconnaître mais penser qu’elles sont causées par une socialisation différentielle, et que donc, si on en avait envie, on pourrait s’y opposer facilement. Les différences homme-femme ne deviennent réellement dérangeantes que quand vous commencez à affirmer qu’elles ont des bases génétiques ou qu’elles ont évolué pour de bonnes raisons. Et c’est précisément ce que fait la psycho évo.

Prenons les préférences pour certains métiers. Dans certains métiers, notamment scientifiques et techniques, les femmes sont peu représentées [29]. L’explication couramment avancée est une explication sociale : l’existence du stéréotype que les femmes sont nulles en maths, l’in-
suffisance de femmes scientifiques célèbres auxquelles s’identifier, le sexisme, la discrimination, etc. Mais il est également possible qu’en plus de ces explications sociales – et je dis bien en plus – existent des explications biologiques, et que les femmes puissent avoir des préférences naturelles moyennes différentes de celles des hommes – je reprécise que je reviens dans un instant sur le sens de ce mot « naturel ». Les femmes pourraient naturellement et en moyenne préférer certaines activités et donc certains métiers. Dans ce cas encore, la psycho évo va ajouter que d’un point de vue évolutionnaire, on s’attend tout à fait à ce que les hommes et les femmes n’aient pas exactement les mêmes préférences pour les mêmes activités, parce qu’ils ont été confrontés à des problèmes légèrement différents au cours de l’évolution. Et donc à nouveau, la psycho évo donne l’impression de *justifier* ce que l’on pensait être des stéréotypes, le stéréotype que les femmes sont moins attirées par certaines activités que les hommes. La psycho évo étudie l’hypothèse qu’il pourrait y avoir un fond de « vrai » derrière les stéréotypes, et vous imaginez à quel point c’est un sujet sensible politiquement parlant.

Enfin, il existe une dernière grande raison pour laquelle la psycho évo est dérangeante politiquement parlant, c’est qu’elle étudie le comportement humain par le prisme de la théorie de l’évolution, et que mettre les mots « évolution » et « comportement » dans la même phrase évoque tout de suite à certains les catastrophes morales du XXe siècle qu’ont été le darwinisme social, l’eugénisme et le nazisme. Au 19e et au début du 20e siècle, la sélection naturelle a été interprétée par certains comme la théorie qui permet d’expliquer le « progrès » dans la nature [30]. La notion de progrès n’est plus utilisée aujourd’hui en biologie de l’évolution, mais on comprend facilement d’où venait cette idée quand on se rend compte que c’est la sélection naturelle qui permet d’expliquer l’existence de merveilles d’ingéniérie comme l’oeil, le coeur ou le cerveau. Et ce processus qui permet le progrès a une particularité : il est violent. Il élimine les faibles et ne conserve que les forts. Là encore, la notion de « faibles » et de « forts » n’est plus utilisée en biologie de l’évolution aujourd’hui, mais la sélection naturelle a souvent été et est souvent encore résumée comme la « loi du plus fort ».

Et c’est pour ça que la théorie de l’évolution s’est retrouvée associée à des politiques nauséabondes : si vous êtes pour le progrès, disaient certains, vous devez accepter de laisser mourir les plus faibles, vous devez accepter les politiques du « laisser-faire ». Vous devez laisser la nature faire son travail, même si ce travail est violent, et donc vous ne devez surtout pas intervenir pour aider les plus faibles. Ça c’est ce qu’on appelle généralement le darwinisme social [31]. Il peut se résumer par la formule « No pain no gain », l’idée que la violence qu’on observe dans la nature est nécessaire pour atteindre un bien-être social plus grand. Herbert Spencer écrit par exemple en 1851 que

« la pauvreté des incapables, la détresse des imprudents, le dénuement des paresseux, cet écrasement des faibles par les forts, qui laisse un si grand nombre dans les bas-fonds et la misère sont les décrets d’une bienveillance immense et prévoyante. » [32]

La « loi du plus fort » comme loi naturelle séduit aussi dans les milieux capitalistes. John Rockefeller, un riche entrepreneur américain, écrit que le dépérissement des petites entreprises au profit des grosses dans une économie du laisser-faire est « le résultat d’une loi de la nature et d’une loi de Dieu ».

Certains sont allés plus loin que simplement laisser faire la nature, ils ont recommandé de lui filer un petit coup de main, en éliminant activement les plus faibles et tous ceux qu’on considère comme socialement indésirables. On quitte ici le champ du darwinisme social à strictement parler pour entrer dans celui de l’eugénisme, qui a conduit à de la discrimination, de la ségrégation et même à des campagnes de stérilisation massive de certaines populations dans les années 1920-1930 [33]. On stérilisait les handicapés mentaux par exemple, pour éviter qu’ils ne transmettent leur handicap à leurs enfants, mais aussi les aveugles et les sourds et un tas d’autres personnes qu’on considérait défaillantes. Et tout ça c’était pas dans des dictatures, là je vous parle de choses qui se sont passées aux États-Unis, en Suède, au Canada, en Grande Bretagne… même si le point culminant de tout ça sera bien sûr l’Allemagne nazie, qui justifiera certains de ses crimes contre l’humanité par des principes ressemblant fortement à ceux de l’eugénisme.

Donc voilà, une dernière raison pour laquelle la théorie de l’évolution appliquée à l’humain donne des poussées de boutons à certains, c’est à cause de cette association historique avec certaines politiques.

En résumé, différentes choses expliquent pourquoi les approches biologiques du comporte ment humain dérangent. Elles remettent en question la possibilité de changer facilement les comportements indésirables. Elles offrent des arguments faciles à ceux qui ne voudraient pas les changer. Elles procurent des justifications aux criminels qui voudraient se dédouaner de
leurs crimes. Elles postulent que les humains pourraient être naturellement prédisposés à être agressifs, racistes ou xénophobes. Elles prétendent avoir montré que les hommes et les femmes n’ont pas exactement les mêmes performances cognitives dans tous les domaines, et qu’ils n’ont pas les mêmes besoins ou préférences en matière de sexualité. Elles envisagent sérieusement la possibilité que les stéréotypes sur les hommes et les femmes que l’on combat depuis des années aient un fond de vrai. Et pour couronner le tout, elles sont liées aux pires tragédies morales du XXe siècle et encore reprises aujourd’hui par des mouvements conservateurs et réactionnaires d’extrême droite.

En gros, les approches biologiques du comportement, y’a rien de plus dégueulasse, et si vous avez une sensibilité de gauche, j’espère que tout ce que je viens de raconter ne vous a pas laissé de marbre. Si en entendant tout ça vous avez été choqué·e, c’est tout à fait normal. Si vous pensez que ces approches sont les ennemies du progrès social, c’est tout à fait normal. Si vous pensez qu’il faut les combattre par tous les moyens, c’est tout à fait normal. Et si vous vous demandez ce que j’ai à dire pour ma défense à faire la promotion de ces approches, continuez cette vidéo.

2 Des recherches si dangereuses que ça ?

Face aux conséquences négatives de ces recherches, deux stratégies argumentatives peuvent être adoptées. La première, c’est de dire que la science n’a pas pour but d’avoir des conséquences positives, mais simplement de nous faire comprendre le monde. Dans ce cas, on se désintéressera généralement des calculs de conséquence. Bien que ce soit une stratégie que vous puissiez rencontrer dans le monde universitaire, je ne pense pas qu’elle soit majoritaire, et ce n’est pas celle que je vais développer aujourd’hui. De mon expérience, la plupart des chercheurs sont réellement préoccupés par les conséquences de leurs recherches. Les questions éthiques sont d’ailleurs régulièrement abordées dans les journaux scientifiques [34, 35]. Mais ce que les chercheurs du domaine font généralement remarquer, c’est qu’il y a toujours des dizaines de façons possible de calculer des conséquences, et que la façon que l’on vient de voir n’en représente qu’une parmi d’autres, et encore, une façon très pessimiste, pour toutes les raisons que l’on va voir maintenant.

2.1 « Biologique » ne veut pas dire impossible à changer

On l’a vu, une des raisons pour lesquelles la biologie fait peur, c’est à cause du déterminisme génétique : l’idée que si quelque chose est biologique, ou génétique, ou évolué, ou inné, on ne pourrait plus le changer. C’est pourtant une idée fausse, et une idée fausse tellement répandue que j’ai consacré une vidéo entière à la débunker. Je ne vais pas tout reprendre ici mais je vous fais quand même un résumé rapide.

Le mieux c’est de partir d’un exemple, comme le bronzage de la peau. Imaginons qu’on essaie d’expliquer pourquoi une population donnée a une certaine teinte de peau due au bronzage. Cette teinte est évidemment explicable par la génétique, puisque la capacité de bronzer dépend de l’existence de mécanismes de production de mélanine qui sont codés par des gènes. Mais cette teinte est aussi due à l’environnement physique, et en particulier à la quantité de soleil qui arrive sur la peau. Enfin, cette teinte est aussi due à l’environnement social, car même si vous vivez dans un endroit où il y a toujours du soleil, si c’est quelque chose de socialement mal vu d’avoir la peau bronzée, il est probable que vous décidiez de garder la peau claire, comme ça a parfois été le cas au cours de l’histoire. Donc même pour expliquer un trait très simple comme la couleur de peau due au bronzage, vous devez faire appel à la fois à des explications génétiques, des explications environnementales non-sociales et des explications environnementales sociales. La coloration de la peau est à la fois génétique, environnementale et sociale. Et ce qui est important de remarquer, c’est que ces explications ne sont pas mutuellement incompatibles. Ce n’est pas parce que vous dites que le bronzage est génétique que vous avez fait reculer l’explication environnementale ou sociale. Et ce n’est pas parce que vous dites que le bronzage est social que vous avez fait reculer les explications génétiques. Les explications ne sont pas un jeu à somme nulle, c’est à dire qu’une explication ne fait pas forcément reculer l’autre.

C’est vraiment très important d’avoir compris ça. Si vous n’avez pas compris que faire appel à des explications génétiques ou évolutionnaires ne veut pas dire faire reculer en même temps l’environnement et le social, vous aurez toujours une vision erronée de la recherche sur ces sujets, et vous allez très souvent vous mettre en colère pour rien contre les biologistes, parce qu’à chaque fois qu’ils affirmeront qu’un comportement est en partie génétique, vous aurez l’impression qu’ils affirment en même temps que ce comportement n’est pas social et ne peut donc pas être changé. C’est un contresens important. Ce qui est génétique, biologique, évolué ou inné peut être modifié, parce que les gènes ont toujours besoin d’un certain environnement pour s’exprimer, et qu’en modifiant cet environnement, on peut modifier l’expression d’un gène. Même si le bronzage est sous contrôle génétique, si demain on décide pour une raison ou une autre que c’est mal d’avoir la peau bronzée, on pourra créer des environnements qui empêcheront les gens de bronzer ; c’est à dire qu’on pourra, par le social, arriver à changer un trait sous contrôle génétique. Les problèmes génétiques ont des solutions environnementales et sociales [36].

J’ai pris l’exemple du bronzage mais c’est exactement la même chose avec les capacités cognitives. Nos capacités cognitives sont toutes influencées génétiquement [36-38], on reviendra là-dessus après, mais ça ne veut pas dire pour autant que l’environnement et le social n’ont plus de rôle à jouer dans leur bon développement. Dire qu’une capacité cognitive est sous contrôle génétique, ou dire qu’elle est le produit de l’évolution, ça ne veut pas dire du tout qu’elle ne dépend pas de l’environnement et du social. Ce sont deux affirmations complètement différentes. Nos traits cognitifs peuvent être à la fois génétiques et en même temps fortement dépendants de l’environnement, du social et d’un apprentissage. Et donc, même s’il s’avérait que l’espèce humaine était naturellement prédisposée à être agressive, s’il s’avérait que l’agressivité était un trait évolué, et qu’on trouvait des gènes qui prédisposent à l’agressivité, ça ne voudrait absolument pas dire qu’on ne pourrait plus rien y faire, parce qu’on pourrait toujours créer des environnements dans lesquels cette agressivité n’est pas exprimée, exactement comme on peut créer des environnements dans lesquels les gens ne peuvent plus bronzer.

Je précise d’ailleurs maintenant ce que j’entends par « naturel ». Jusqu’ici j’ai utilisé ce mot dans le sens commun mais la définition du sens commun contient des sous-entendus que je ne souhaite pas conserver. Quand je dis qu’un trait est naturel, je veux dire qu’il existe un ou des gènes dont la possession va augmenter la probabilité de développer ce trait, toutes choses étant égales par ailleurs. C’est tout. Je parle bien de probabilités et pas de certitudes, et ce caractère naturel n’implique rien sur la possibilité de changer ce trait, puisque je me place « toutes choses étant égales par ailleurs ». Si les choses ne sont plus égales par ailleurs, c’est à dire si on change les environnements, la probabilité de développer ce trait peut être modifiée.

Par exemple, si je dis que les hommes sont naturellement plus grands que les femmes, je ne suis pas en train de dire que tous les hommes sont plus grands que toutes les femmes. Certaines
femmes sont évidemment plus grandes que certains hommes, mais il existe quand même une différence moyenne. Et je ne dis pas non plus qu’on ne serait pas capables de rendre les femmes plus grandes que les hommes si on le souhaitait. Si vous décidiez de priver les hommes de nourriture pendant toute leur enfance, vous arriveriez à créer des sociétés où les hommes sont plus petits que les femmes. Mais tout ça n’empêche pas que si vous deviez parier sur qui d’un embryon mâle ou d’un embryon femelle sera le plus grand à l’âge adulte, toutes choses étant égales par ailleurs, vous auriez plus de chances de gagner si vous pariez sur l’embryon mâle, l’embryon qui porte le matériel génétique typique des mâles. En ce sens, les différences de taille entre hommes et femmes sont « naturelles ». Mais je n’implique rien d’autre avec ce mot, et surtout pas que ces différences soient désirables ou inchangeables.

Et donc, pour en revenir à l’agressivité, même si l’agressivité était naturelle dans ce sens de liée à certains gènes qui augmentent la probabilité de devenir agressif, ça ne voudrait pas dire qu’on ne pourrait rien y faire.

Pareil pour l’intelligence. Même s’il existe des gènes qui rendent certaines personnes plus intelligentes que d’autres [39, 40], ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas créer d’environnements qui augmentent le niveau d’intelligence de tout le monde, ou, si on préfère, qui n’augmentent le niveau d’intelligence que des moins bien dotés génétiquement, comme mes abonnés. Et même si on sait que l’intelligence a des bases génétiques, ça ne nous empêche pas de reconnaître en même temps que chaque année de scolarité supplémentaire fait augmenter le QI de 3 points à peu près [41], c’est à dire que le social est très important pour le développement de l’intelligence. L’intelligence est, comme énormément de traits cognitifs humains, à la fois génétique, environnementale et sociale.

Et en fait, c’était même un des messages centraux du Gène égoïste, que la génétique n’implique pas l’impossibilité de changement. Dans son bouquin, Dawkins défend l’idée que bien que nous soyons en grande partie « manipulés » par nos gènes, nous sommes aussi la seule espèce à en avoir pris conscience, ce qui rend la situation beaucoup moins triste qu’il n’y paraît. Comme il le dit lui-même,

« nous sommes les seuls sur terre à pouvoir nous rebeller contre la tyrannie des réplicateurs égoïstes. » [42].

Donc il n’y a pas à avoir peur d’un supposé déterminisme génétique qui règnerait en biologie et devrait décourager d’emblée toute tentative de changement.

Par contre, faut pas tomber dans le travers inverse et penser qu’on arrivera *toujours* à transformer *facilement* l’humain comme on le veut. Pour reprendre l’exemple du bronzage, vous pouvez évidemment modifier les bronzages en jouant sur les environnements, mais vous ne pouvez pas construire un environnement qui fait bronzer en bleu. C’est à dire que vous pouvez changer certains paramètres du bronzage mais pas d’autres, ou beaucoup moins facilement. Ça n’est pas impossible en théorie de créer des humains qui bronzent en bleu, mais il faudrait pour ça aller éditer les génomes, ce qui est très problématique d’un point de vue éthique.

Tout ceci est en fait une conséquence du modèle interactionniste qui règne en biologie. Si vous acceptez que tout trait est le résultat d’une interaction entre des gènes et un environnement, vous devez en conclure non seulement que les gènes ne sont pas tout puissants, mais aussi que l’environnement n’est pas tout puissant. Les relations entre les gènes et les environnements sont multiples et variées, et on ne peut pas savoir à l’avance à quel point un trait pourra être modifié par l’environnement, il s’agit d’une question empirique qui se décide au cas par cas. La médecine nous le rappelle souvent : il y a des maladies d’origine génétique qu’on sait très bien soigner, et d’autres qu’on ne sait pas, et qu’on ne saura peut-être jamais, mis à part, une fois de plus, en allant modifier les gènes du foetus.

Entendre ça, que l’on soit parfois limités et contraints par nos gènes, même si ce n’est pas le cas général, c’est déjà insupportable pour certains [11]. Reconnaître une petite importance aux gènes, c’est déjà beaucoup trop pour certains. C’est pour ça que la biologie continue à être accusée de faire du déterminisme génétique même si le modèle qui y règne depuis des dizaines d’années est le modèle interactionniste.

Si vous faites partie de ces personnes qui trouvent ça intolérable qu’on ne puisse pas toujours s’opposer à nos gènes, je n’ai pas vraiment de solution satisfaisante à vous proposer. C’est pas moi qui ai créé les lois de l’univers, et qu’on le veuille ou non, on reste des tas de matière en partie contrôlés par des gènes. À moins d’interventions de génie génétique lourdes, on n’est pas prêts de se sortir de cette situation. Mais, comme le dit le philosophe Richard Joyce [43],

« Si des vérités inconfortables existent, nous devons les rechercher et leur faire face comme des adultes intellectuels, plutôt que d’esquiver leur étude ou de fabriquer des théories philosophiques dont la seule vertu est de nous rassurer sur la véracité de nos croyances pré-établies. »

Autrement dit, on ne peut pas nier les influences génétiques juste parce qu’elles ne nous plaisent pas. Il n’y a que dans les livres pour enfants que les monstres finissent par disparaitre quand on ferme les yeux.

Mais mis à part cette précision, le message principal de cette section c’est bien qu’il n’y a pas de raison de faire équivaloir génétique et impossibilité de changement. Ce n’est pas du tout le cas général. En fait, on n’a qu’à observer ce qui s’est passé dans nos sociétés ces 100 dernières années pour s’en convaincre. Au XXe siècle, les humains ont gagné 2 à 3 points de QI tous les dix ans [44]. Pourtant, nos gènes n’ont pas changé dans le même temps. Ce qui a changé, ce sont nos environnements : meilleur accès à l’éducation, meilleure alimentation, meilleurs soins, etc.
Je le répète une dernière fois : ce n’est pas parce qu’un trait est génétique, biologique, évolué ou inné qu’il ne peut pas être changé. Aux problèmes génétiques existent des solutions environnementales.

2.2 « Biologique » ne veut pas dire non-responsable

Une deuxième raison pour laquelle certaines personnes ont peur du déterminisme génétique, c’est pour ce qu’il pourrait impliquer dans le domaine de la justice. On a peur qu’on puisse justifier des mauvais comportements en disant « c’est pas moi c’est la faute à mes gènes » [17]. C’est pourtant un argument qui est très discutable autant sur le plan théorique qu’empirique.

Au niveau théorique, il ne faut pas oublier qu’on est toujours déterminés par quelque chose. Nos actions ont toujours des causes, qu’elles soient génétiques ou environnementales. Donc même si on montrait que les gènes n’ont aucune influence sur nos comportements, il resterait les causes environnementales. Or on peut tout autant justifier un meurtre en disant « c’est la faute à mon éducation », « c’est la faute à ma culture », ou « c’est la faute à mon traumatisme d’enfance », qu’en disant « c’est la faute à mes gènes » [45]. Un déterminisme, c’est un déterminisme, et si vous trouvez ça triste qu’on soit déterminés génétiquement, vous devriez aussi trouver ça triste qu’on soit déterminés socialement [46-48]. D’ailleurs, ceux qui font un peu de sciences sociales savent qu’on a aussi beaucoup reproché à la sociologie de Bourdieu par exemple d’être déterministe. Le problème du déterminisme est un problème qui dépasse de loin le seul cadre de la biologie.

Ensuite, d’un point de vue empirique, il semblerait que les justifications génétiques des mauvais comportements ne convainquent pas grand-monde [49]. Autrement dit, si un jour on retrouve sur votre ordinateur des vidéos de géologie et que vous essayez d’expliquer au juge que ce sont vos gènes qui vous les ont fait télécharger, ça ne vous empêchera pas d’être condamné·e. Et puis, comme le dit l’anthropologue Edward Hagen, le juge pourra toujours vous répondre que ce sont ses gènes qui le font vous jeter en prison [10]. À nouveau, comme toutes nos actions, bonnes comme mauvaises, ont de toute façon une cause, et que la génétique fait toujours partie de ces causes, essayer de faire appel au déterminisme génétique pour se sauver des mains de la justice est une stratégie peu convaincante.

Et contrairement à ce qu’on pense parfois, le déterminisme génétique ne servirait pas qu’à déresponsabiliser la droite. La gauche a souvent peur que la droite se serve du déterminisme génétique pour excuser la violence, mais la droite a tout aussi peur que la gauche se serve du déterminisme génétique pour excuser la paresse. Pour caricaturer, la gauche a peur que le déterminisme génétique serve à déresponsabiliser les fraudeurs fiscaux, et la droite a peur que le déterminisme serve à déresponsabiliser les fraudeurs au RSA.

Je vous donne un petit exemple « amusant » pour illustrer ça. Certains d’entre vous se rappelleront peut-être qu’en 2007, Nicolas Sarkozy avait déclenché un mini-scandale en déclarant, je cite, qu’ « on a tendance à naître pédophile », et que la « part de l’inné est immense » [50]. S’en sont suivis les traditionnels débats sur l’inné et l’acquis, avec évidemment une levée de boucliers de la gauche contre ces déclarations. Puisque c’est Sarko qui avait dit ça, peut-être que vous vous dites que ça montre bien que la génétique est un truc de droite. Mais regardez qui a fait partie des premières personnes à s’opposer aux déclarations de Sarkozy. Jean-Marie Le pen, président d’un parti d’extrême-droite. Sa motivation ? Selon ses propres mots, « si nous sommes habités par des gènes qui sont en eux-mêmes criminogènes, ça veut dire que nous n’avons pas la responsabilité de ce que nous faisons. »

Donc le déterminisme n’arrange ni la droite ni la gauche, et si vous trouvez que c’est une idée dangereuse en matière de justice ou de responsabilité, le fait que ce déterminisme soit génétique plutôt qu’environnemental ne change pas grand-chose à l’affaire.

2.3 « Naturel » ne veut pas dire bon

Pour certaines personnes, si on montrait qu’il existe des différences naturelles entre humains, on devrait ensuite renoncer à se battre contre ces différences, selon le raisonnement que « ce qui est naturel est bon ». Mais penser que « le naturel est bon » c’est pas un raisonnement, c’est une erreur de raisonnement. On l’appelle couramment le sophisme naturaliste, ou le sophisme de l’appel à la nature, ou encore le paralogisme naturaliste.

C’est une erreur de raisonnement qui fait peur parce que c’est celle qu’a commise le darwinisme social du XIXe siècle, qui concluait qu’il est normal de laisser les faibles et les pauvres mourir simplement parce que c’est ce qui se passe dans la nature.

Mais c’est aussi une erreur de raisonnement qu’on retrouve en dehors des contextes politiques, comme par exemple dans les milieux écolos où on préfère se soigner avec des produits « naturels » plutôt que « chimiques », comme si la nature n’était pas elle-même qu’un vaste ensemble de réactions chimiques capable de créer des poisons plus dangereux que n’importe quelle molécule synthétisée en laboratoire.

Enfin bref, le paralogisme naturaliste, c’est un biais cognitif assez puissant, même quand on a conscience de son existence. Moi ça m’arrive encore parfois de tomber dedans, et il faut faire un travail réflexif assez intense pour s’en extirper. Dès qu’on entend un chercheur dire que « la violence est dans la nature humaine » par exemple, on a tout de suite tendance à reformuler ça dans notre tête en « c’est normal que les humains soient violents ». Et le problème du mot « normal », c’est qu’il a un double-sens. Il a le sens de « chose que l’on observe souvent » et de « chose qui est souhaitable ». On peut dire « c’est normal qu’il pleuve en Bretagne » dans le sens de « chose qui arrive souvent », et « c’est normal qu’il soit mieux payé » dans le sens de « chose qui est souhaitable ». Le mot « normal » est à la fois descriptif et normatif, ce qui fait qu’on passe souvent de l’un à l’autre sans y faire gaffe. Mais en fait non, les deux sens n’ont rien à voir. Une chose peut arriver souvent sans que l’on désire qu’elle n’arrive plus, comme quand on dit… « c’est normal qu’il pleuve en Bretagne » justement.

Le mot « loi » a le même double sens [51]. On parle de « loi de la nature » pour désigner un ensemble de régularités observées dans la nature, mais le mot « loi » désigne aussi des textes qui renseignent sur la façon dont on aimerait que les gens se comportent. Le mot « loi » a deux usages, l’un descriptif, l’autre normatif. Entre autres à cause de ces particularités linguistiques, il est très facile de tomber dans le paralogisme naturaliste, et il est donc crucial de le dénoncer partout où on le voit [45]. Plusieurs philosophes se sont attelés à cette tâche, notamment Hume et Moore [52, 53], mais comme je vous ai déjà parlé d’eux dans ma série sur la morale, je vais plutôt vous parler aujourd’hui d’un troisième larron, John Stuart Mill [51]. Mill s’est aussi fermement opposé au paralogisme naturaliste. Je vous résume son argument.

Mill part du principe qu’il y a deux définitions généralement admises du mot « nature ». Soit la nature c’est l’univers tout entier et l’ensemble de ses propriétés. Soit la nature c’est l’univers entier et l’ensemble de ses propriétés *à l’exclusion de l’humain et tout ce que l’humain y trafique*.

Si on prend la première définition, ça n’a aucun sens de demander à l’humain de « suivre la Nature ». Si l’humain fait partie de la nature, alors tout ce qu’il fait respectera forcément ses lois. On a pas de superpouvoirs qui nous permettent de changer les lois de l’univers, donc tout ce que fait l’humain est forcément naturel, et il n’y a aucun sens à dire que certains comportements sont « contre-nature ».

Au contraire, si on prend la 2e définition, qui est la plus couramment admise je pense, si on dit que la Nature c’est l’univers tout entier à l’exclusion de l’humain et ce qu’il y fait, alors dans ce cas tout ce que fait l’humain devient par définition contre-nature. À partir du moment où vous commencez à labourer la terre sous vos pieds ou à mettre des vêtements pour vous protéger du froid, vous avez des comportements contre-nature. Comme le dit Mill lui-même [51] :

« Piocher, labourer, bâtir, porter des habits, sont des infractions directes à l’ordre qui prescrit de suivre la nature. »

Et donc dans ce cas, pourquoi certains comportements seraient jugés plus contre-nature que d’autres ? Si tout ce que fait l’humain est par définition contre-nature, pourquoi les réactionnaires s’attardent sur certains de ces comportements seulement ? Pourquoi avorter serait plus contre-nature que se couper les cheveux ? La seule chose qui justifie ces double standards, c’est l’idéologie. Voilà la grande leçon de Mill : les justifications par la Nature sont de l’idéologie cachée. La prochaine fois que vous rencontrerez un réac qui s’oppose à un comportement sous prétexte qu’il serait « contre-nature », la seule chose que vous avez à lui répondre c’est : « pourquoi tu commences pas par enlever ton slip ? ». Avec les félicitations de John Stuart Mill.

La bonne nouvelle, c’est qu’en tant que sociétés humaines, on est depuis longtemps passés
à autre chose que le respect de la nature. Par exemple, que vous soyez de gauche ou de droite, j’imagine que vous condamnez le meurtre, le viol et l’infanticide. Pourtant ce sont des com portements « naturels », dans le sens que ce sont des comportements qui se retrouvent dans beaucoup de sociétés animales. En fait, comme le dit Mill,

« presque tout ce qui fait condamner les hommes à mort ou à la prison, nous le retrouvons dans les actes de la nature ».

Ça ne nous empêche pas d’être répugnés par toutes ces choses et de vouloir que nos sociétés s’en débarrassent.

On pourrait trouver plein d’autres exemples qui montrent que ça ne nous dérange pas de faire des choses contre-nature quand on le juge utile. La maladie par exemple est aussi naturelle. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, une personne sur trois n’atteint pas l’adolescence [54]. C’est énorme. Ça veut dire que si nous n’avions pas la science et les hôpitaux, une personne sur trois parmi vous qui regardez cette vidéo serait déjà morte. Plus grave encore, mon nombre d’abonnés serait amputé d’un tiers. Donc heureusement qu’on a su une fois de plus aller « contre-nature » pour s’opposer à cette tendance.

Vu sous cet angle, il n’y a donc pas besoin d’avoir peur de toutes ces recherches qui affirment que l’agressivité ou la violence seraient naturelles, au sens où je l’ai défini plus haut. Certaines personnes malintentionnées continueront peut-être à vouloir s’en servir pour légitimer certaines politiques, mais nous en tant que sociétés ça fait longtemps qu’on est passés à autre chose et qu’on s’oppose quand c’est jugé nécessaire au « naturel ».

2.4 L’égalité en droits ne repose pas sur l’absence de différences

Si on résume, jusqu’ici on a vu que ce n’est pas parce qu’un comportement est génétique qu’il est inchangeable, que ce n’est pas parce qu’un comportement est génétique qu’on devient irresponsable, et que ce n’est pas parce qu’un comportement est naturel que nos sociétés doivent forcément le conserver. J’imagine que vous devez commencer à mieux respirer et à comprendre pourquoi les recherches en biologie du comportement ne sont pas si dangereuses que ça au final. Mais on n’en a pas encore fini, loin de là.

Une autre idée majeure qu’il faudrait que vous reteniez de cette vidéo, c’est qu’il est très dangereux de faire reposer l’égalité en droits sur l’absence de différences. La déclaration des
droits de l’humain, elle ne nous dit pas que les humains naissent et demeurent libres et égaux en droits *à condition qu’ils soient tous des clones* [55]. Elle nous dit que les humains naissent et demeurent libres et égaux en droits, un point c’est tout. Et pourtant, beaucoup de personnes choisissent de lutter contre les discriminations en rejetant ou en minimisant l’existence de différences entre humains.

Par exemple, certaines personnes luttent contre le sexisme en cherchant à minimiser à tout prix les différences biologiques entre hommes et femmes. Typiquement, ces personnes vont nier que les cerveaux des hommes et des femmes soient différents. Pourtant, pour conclure que le sexisme est justifié, il ne suffirait pas de montrer qu’il existe des différences. Il faudrait montrer qu’il existe des différences ET que ces différences justifient d’attribuer des droits différents aux hommes et aux femmes [schéma]. On a d’un côté une affirmation qui porte sur des faits, et qui peut donc être testée par la science, et de l’autre une affirmation d’un principe moral, qui elle est hors de portée de la science. Et c’est précisément parce que les affirmations morales sont inattaquables par la science qu’il faut faire reposer notre lutte contre les discriminations sur elles, et pas sur l’affirmation factuelle qu’il n’existe pas de différences.

Le problème, quand vous n’arrêtez pas de répéter que « les discriminations sont injustifiées parce que tous les humains sont identiques », c’est que vous colportez implicitement l’idée que le jour où des différences seront trouvées, les discriminations seront justifiées [36, 56]. L’absence de différences n’est pas un critère pertinent pour se prononcer sur les discriminations, mais à force d’insister dessus, vous propagez l’idée qu’il l’est. Comme le dit le généticien Anthony Edwards [57] :

« C’est une erreur dangereuse que de faire reposer l’égalité morale sur la similarité biologique, parce que la dissimilarité, une fois révélée, devient un argument pour l’inégalité morale ».

L’absence de différences entre hommes et femmes et entre humains en général, c’est un truc que la science peut tester, et en fait, même si je fais comme s’il s’agissait d’une question ouverte, il s’agit d’une question pour laquelle on a déjà de très bonnes réponses qui ne peuvent être remises en question que sur des points de détail [1-9, 58].

D’un point de vue théorique, l’absence de différences est aussi une des pires choses sur lesquelles vous puissiez baser vos combats politiques. Le vivant, c’est de la variation, et l’humain n’y fait pas exception. Vous devant votre écran êtes différent de moi, que ce soit au niveau génétique, physiologique, neurologique ou comportemental. Votre frère ou votre soeur est aussi différent de vous. Et en fait, vous-même êtes différent de vous-même. Au niveau cognitif, vous n’êtes pas le même humain que vous étiez il y a 1 minute, et encore moins que celui que vous serez dans 30 ans, parce que vos circuits neuronaux se transforment en permanence. Ce qui fait que si on voulait vraiment baser l’attribution de droits sur l’égalité cognitive, on devrait donner des droits différents à votre vous d’aujourd’hui et votre vous de demain. C’est vraiment la pire des choses que vous puissiez faire que de vouloir baser la lutte contre les discriminations sur l’absence de différences. À la limite faites-la reposer sur l’existence d’une théière en orbite autour du soleil. C’est aussi quelque chose que la science peut tester, mais ça lui prendra beaucoup plus de temps.

Comme le dit le philosophe de la biologie David Hull [59] :

« Étant donné le caractère du processus évolutionnaire, il est extrêmement improbable que tous les humains soient essentielle ment les mêmes, mais même si nous le sommes, j’ai du mal à voir en quoi ça a de l’importance. »

Et en fait, découpler l’idée que les humains sont les mêmes de l’idée que les humains ont tous les mêmes droits, c’est ce qu’on fait déjà pour les différences physiques. Pour se battre contre le racisme, personne ne dit que les différences de couleur de peau n’existent pas. On dit, « ok, ces différences existent, mais elles ne justifient en aucun cas des discriminations ». Hé bien il faut faire la même chose avec le cerveau, les comportements et les capacités cognitives. Peu importe les différences de cerveaux ou de capacités cognitives, peu importe ce que l’on a obtenu à la loterie génétique, rien ne justifie des discriminations. J’imagine que vous trouveriez ça hallucinant de se battre contre le racisme en disant que les différences de couleur de peau n’existent pas. C’est tout aussi hallucinant de se battre contre le sexisme en disant que les différences cognitives homme-femme n’existent pas.

Et c’est aussi une stratégie dangereuse de reconnaître que des différences existent mais qu’on peut les ignorer parce qu’elles sont minimes. Déjà ce n’est pas vrai, certaines différences sont petites mais d’autres sont moyennes et d’autres grandes [6, 60]. Ensuite des petites différences au niveau psychologique peuvent avoir de grosses conséquences au niveau comportemental et social [61]. Des petites différences peuvent aussi compter quand elles commencent à s’accumuler, or nous dans notre vie de tous les jours on est précisément confrontés à ces accumulations, puisqu’on interagit avec des humains dans leur ensemble. Si je vous montrais la photo d’un nez, vous ne sauriez peut-être pas distinguer s’il s’agit de celui d’un homme ou d’une femme. Mais si je vous montrais la photo d’un visage, vous seriez maintenant capable de dire avec une très grande précision s’il s’agit de celui d’un homme ou d’une femme, parce que vous auriez eu accès à une accumulation de petites différences, au niveau du nez, des yeux, de la bouche, etc. C’est pareil avec les capacités cognitives, même si on est parfois incapable de distinguer les hommes et les femmes quand on se focalise sur des aspects précis de leur cognition, ça ne veut pas dire qu’on ne peut pas les distinguer quand on regroupe plusieurs de ces aspects. Et enfin, la taille d’une différence se trouve en grande partie dans l’oeil de celui qui la mesure. Y’a pas de définition objective de ce qu’est une petite ou une grande différence, tout dépend de la raison pour laquelle vous voulez mesurer cette différence, ce qui veut dire que certaines personnes pourraient être tout à fait justifiées de trouver importante une différence que vous vous trouvez petite. Minimiser les différences est donc également une stratégie très dangereuse pour lutter contre les discriminations.

Je cite un dernier philosophe de la biologie qui avertissait déjà de tout ça il y a 60 ans, pour vous montrer à quel point les biologistes ont insisté sur la dangerosité de ces raisonnements depuis longtemps [62] :

« L’égalité par-delà l’évidence que nous ne sommes pas identiques est un concept quelque peu complexe […]. [Beaucoup de personnes] préfèrent nier la variabilité humaine et assimiler l’égalité à l’identité. […] Une idéologie fondée sur des prémisses aussi fausses à l’évidence ne peut mener qu’à la catastrophe. Sa défense de l’égalité humaine est fondée sur une affirmation de similitude. À partir du moment où il est prouvé que cette dernière n’existe pas, les arguments en faveur de l’égalité disparaissent de la même manière. »

On a parlé de sexisme, on pourrait parler de racisme aussi. Certains de mes collègues chercheurs ont pris l’habitude de lutter contre le racisme en minimisant les différences génétiques entre humains. Par exemple, ils vont dire que les différences génétiques entre deux populations humaines géographiquement éloignées sont beaucoup plus petites que les différences génétiques entre deux races de chiens. Soit. C’est parfaitement vrai. Mais pourquoi on devrait prendre les chiens pour référence ? Qu’est-ce qui se passe si demain un raciste débarque et affirme que les différences génétiques que l’on observe entre humains, bien que plus petites que celles entre chiens, sont suffisantes pour parler de races ? Hé bien on l’aura dans l’os, puisque l’on parle
de chiens. Chacun peut se faire sa définition d’une race comme il veut, donc essayer de com battre le racisme en minimisant les différences entre humains, c’est, pour moi, une très mauvaise stratégie.

Comme le dit le généticien du comportement John Loehlin [63] :

« Si quelqu’un défend la discrimination raciale sur la base de différences entre les races, il est plus prudent d’attaquer la logique de cet argument que d’accepter l’argument et nier l’existence de différences. Cette deuxième stratégie peut conduire à se retrouver dans une situation extrêmement inconfortable si une telle différence est par la suite démontrée. »

Et le moyen d’attaquer la logique de cet argument, c’est toujours le même : faire remarquer qu’on ne peut pas sauter du descriptif au normatif, qu’on ne peut pas justifier des discriminations sur la base de différences. L’argument souvent entendu que « le racisme est injustifié parce que la science a invalidé le concept de race » est à mon avis un très mauvais argument. Même si c’est vrai que le concept de race n’est plus utilisé en science, cette information n’a aucune pertinence pour conclure quoi que ce soit sur le racisme. Ce qu’on devrait dire, c’est tout simplement « le racisme est injustifié parce que discriminer est injustifié ». La science n’a rien à voir là-dedans. Et dans un sens, c’est une très bonne nouvelle ce que je suis en train de vous dire ! C’est une très bonne nouvelle que la science n’ait rien à dire sur la question du racisme. Ça veut dire que quels que soient les résultats passés et futurs de la science, on pourra continuer à essayer de construire des sociétés qui traitent tous leurs membres de la même façon.

Dit autrement, pour être un peu plus provoc, à chaque fois que vous affirmez que le racisme doit disparaître parce qu’il n’existe pas de races humaines, vous êtes en train de reprendre à votre compte le biais de raisonnement des racistes qui pensent qu’on peut directement sauter d’une observation d’un état du monde à des jugements de valeurs. À chaque fois que vous pensez qu’une étude scientifique est dangereuse parce qu’elle a des implications racistes, ça veut dire que vous n’êtes pas vous-même convaincu que la science n’a pas de leçons à donner en matière de morale.

Alors évidemment, je sais que toutes les personnes qui emploient cette stratégie de la minimisation des différences sont bien intentionnées. C’est très normal que les chercheurs en génétique aient envie que leurs recherches qui montrent qu’il n’y a pas trop de différences entre humains servent pour de bonnes causes. Et je sais également que c’est extrêmement dur pour
un chercheur de débarquer à la radio ou à la télé et d’affirmer qu’il existe bien des différences génétiques entre populations, tout simplement parce que pour certaines personnes, reconnaître des différences c’est déjà être raciste ou sexiste. On a pendant tellement longtemps combattu le racisme en disant que les différences génétiques n’existaient pas ou en les minimisant qu’aujourd’hui, n’importe qui qui avance que des différences génétiques existent est suspecté de racisme. On a complètement oublié que le racisme, ce n’est pas juste reconnaître des différences, mais ajouter que ces différences justifient des discriminations. Le racisme c’est la hiérarchisation sur la base de différences, pas la simple reconnaissance de différences. Et donc, même si je sais que les gens qui minimisent les différences sont bien intentionnés et qu’il est difficile de faire autrement dans le contexte social actuel, il faut penser aux conséquences à long terme de ces stratégies argumentatives.

On va passer à autre chose, mais je répète le message important encore une fois : si vous luttez contre les discriminations en niant les différences ou en les minimisant, vous vous tirez une balle dans le pied, parce que des différences entre les gens, il y en a toujours eu et il y en aura toujours, et que la taille de ces différences est complètement subjective. En niant les différences, vous contribuez à diffuser l’idée que la science pourrait avoir un avis à donner sur le bien-fondé du racisme et du sexisme, et vous reprenez à votre compte les erreurs de raisonnement des réactionnaires. Vous utilisez un mauvais argument pour défendre une bonne cause. À la place, je vous propose plutôt de reconnaître qu’il existe des différences entre les humains mais de vous battre pour que ces différences ne servent jamais de justifications à des discriminations, comme on le fait déjà dans de nombreux autres domaines. La gauche a toujours célébré la diversité culturelle et corporelle, il me paraît important qu’elle se mette aussi à célébrer la diversité génétique. Comme le dit le biologiste Theodosius Dobzhansky, qui s’est lui-même longtemps battu contre le racisme [55] :

« La diversité génétique est la ressource la plus précieuse de l’humanité, pas un regrettable écart à un état idéal de monotone uniformité. ».

2.5 La génétique ne change pas grand-chose en matière de lutte contre la dis crimination

Pour certaines personnes, les différences cognitives sont plus dangereuses que les différences physiques parce qu’elles sont plus facilement hiérarchisables. Par exemple, s’il est assez difficile de justifier en quoi avoir la peau blanche serait intrinsèquement mieux qu’avoir la peau noire, il semble beaucoup plus facile de justifier pourquoi être très intelligent serait mieux que l’être peu. Comme l’intelligence est une capacité socialement valorisée et utile dans de nombreux domaines, on voit très bien comment certains pourraient s’en servir pour attribuer plus de droits aux uns qu’aux autres.

Mais cette peur ne semble pas être si justifiée que ça quand on y réfléchit. D’abord, de façon très concrète, pas grand-monde ne trouve ça normal qu’on accorde plus de droits aux gens intelligents. Einstein n’avait pas le droit de glisser 2 bulletins dans l’urne, et si quelqu’un vous double dans la queue de la boulangerie et se justifie par le fait qu’il a un plus gros QI que vous, vous n’aurez aucun remord à le renvoyer derrière. L’intelligence est peut-être une qualité socialement valorisée, mais c’est une question déconnectée de la question des droits.

Ensuite, l’intelligence est bien ça : une qualité *socialement* valorisée, mais qui n’a pas *intrinsèquement* de valeur. Ce sont nos sociétés, et la façon dont elles sont organisées, qui décident en grande partie de la valeur de nos capacités cognitives. Quelqu’un de très intelligent pourrait très bien décider d’utiliser son intelligence pour faire le mal et nuire à la société. L’intelligence n’est pas intrinsèquement positive.

Enfin, ce n’est pas vrai que seules les capacités cognitives peuvent être hiérarchisées. Prenons la beauté par exemple. La beauté est quelque chose de socialement valorisé, et j’imagine que vous, à choisir, vous préfèreriez être beau plutôt que moche. Comme être intelligent, être beau aide à réussir dans la vie [64-68]. Et j’imagine que ce n’est pas trop controversé de dire que la beauté est en partie génétique. Comme l’intelligence, la beauté est donc une qualité socialement valorisée, facilement hiérarchisable, en partie d’origine génétique, et source d’inégalité.

Apprendre qu’il existe des bases génétiques à l’intelligence ne change donc rien en pratique pour nos sociétés, parce que tout ce que ça nous rappelle, c’est que la vie est injuste et que certains naissent mieux dotés génétiquement que d’autres. Mais ça, on le savait déjà, comme le montre l’exemple de la beauté. Et le fait que la beauté soit valorisée, génétique et hiérarchisable ne nous a pas conduit à donner plus de droits aux gens beaux.

Ce n’est pas non plus parce que ces inégalités ont des origines génétiques qu’on devrait se résigner à ne pas intervenir dessus. Si votre sensibilité de gauche vous fait penser que tout le monde devrait avoir les mêmes chances dans la vie, alors vous pouvez compenser les injustices génétiques comme on compense déjà les injustices sociales. Si on le souhaitait, on pourrait mettre en place des politiques sociales pour aider les humains qui ont eu le moins de chance à la loterie génétique. Si on le souhaitait, si on trouvait ça juste et désirable pour nos sociétés, on pourrait même mettre en place des politiques sociales destinées à compenser les gens les moins beaux et les moins intelligents, comme mes abonnés. On peut choisir de lutter contre les inégalités qu’on veut, et le fait que les inégalités aient une origine génétique plutôt que sociale ne change rien à l’affaire pour les politiques de gauche.

Si vous n’êtes toujours pas convaincu·e, imaginez ce que vous feriez si vous appreniez qu’un de vos enfants a un léger retard mental d’origine génétique. Est-ce que cette information vous conduirait à abandonner cet enfant et à lui donner moins de droits qu’à ses frères et soeurs ? Évidemment que non. Au contraire, cette information vous conduirait à renforcer votre attention et vos soins envers cet enfant qui n’a pas été aussi chanceux que les autres à la loterie génétique. Et peut-être qu’il existe quelque part dans le monde des parents qui eux se détourneraient de leur enfant malchanceux. Mais on voit mal en quoi ces potentielles dérives devraient avoir des implications sur ce que nous on décide de faire avec nos enfants, et sur ce que nos sociétés décident de faire avec eux.

Comme le disait dans les années 70 Noam Chomsky, un célèbre intellectuel de gauche, sur le problème des origines des différences de capacité cognitive,

« pourquoi avoir des idées préconçues dans un sens ou dans un autre sur ces questions, et en quoi les réponses à ces questions […] ont-elles un rapport avec […] les pratiques sociales dans une société décente ? » [69]

Ce qu’il ne faut pas oublier non plus, c’est qu’on a déjà en place toutes les lois nécessaires pour lutter contre les dérives. Ces dérives, ce sont des discriminations tout simplement, et on a déjà des lois pour lutter contre ça. Si vous allez sur justice.fr, vous verrez que dans la liste des critères de discrimination interdits, on retrouve en 3e position les caractéristiques génétiques [70]. Le fait que ce soit un critère parmi tant d’autres montre qu’il n’y a pas à avoir particulièrement peur du facteur génétique par rapport aux facteurs sociaux. En sciences sociales, on a découvert que les personnes issues de milieux défavorisés réussissent moins bien à l’université et ont généralement une moins bonne éducation. Cette découverte pourrait mener à des discriminations. Les employeurs pourraient décider de vous embaucher ou non sur la base du quartier où vous avez grandi, et les universités pourraient décider de ne plus accepter les pauvres juste pour améliorer leurs statistiques. Évidemment, ce n’est pas ce qu’on fait, puisqu’aujourd’hui on a plutôt pris l’habitude d’essayer de résoudre les inégalités plutôt que de s’en servir pour discriminer. Et même si certains essaieront toujours de discriminer, on a des lois pour contrôler ça. Dans tous les cas, ces dérives potentielles ne conduisent pas à condamner la recherche en sciences sociales qui a découvert l’importance de la pauvreté sur le niveau d’éducation.

C’est exactement la même chose qui devrait se passer avec la recherche en génétique. Les origines génétiques des comportements ne nous empêchent pas d’essayer de résoudre les inégalités qui en découlent, et s’il existe toujours des risques de discrimination, on a déjà des lois en place pour les minimiser. De façon générale, ce n’est pas parce qu’une petite partie de la population pourrait se servir de certaines informations pour discriminer qu’il faut laisser ces personnes décider de ce qu’on a le droit d’étudier ou pas. Ce serait leur donner beaucoup trop d’importance. Tant que l’on continue à avoir confiance en nos valeurs morales, et tant que l’on maintient en place les lois qu’on a déjà sur la discrimination, il n’y a pas plus de raison de rejeter la recherche sur les origines génétiques des inégalités que la recherche sur leurs origines sociales.

2.6 Les biologistes (aussi) sont de gauche

Les chercheurs en biologie du comportement humain ont souvent été accusés d’avoir un agenda caché. La sociobiologie à son époque a été accusée d’être la création de chercheurs racistes et « prophètes de droite du patriarcat » [71]. La psychologie évolutionnaire a été accusée d’être « non seulement une science, mais la vision d’une morale et d’un ordre social [dont] l’agenda politique fait partie de façon transparente d’une attaque de la droite libertarienne sur la collectivité » [72]. Et à en croire certaines personnes, « le moyen le plus simple de découvrir les penchants politiques de quelqu’un est de lui demander ce qu’il pense de la génétique » [73].

Tout ça ce sont pas des accusations des réseaux sociaux hein, ce sont des accusations faites par des chercheurs contre d’autres chercheurs parfois dans des livres et des revues scientifiques très sérieuses, ça vous montre un peu l’ambiance. Mais évidemment, ces personnes qui accusent s’embarrassent rarement de données pour appuyer leurs dires, et pourtant, ces données existent, alors je vais vous les présenter.

Déjà il faut savoir, au cas où vous n’avez pas fréquenté les bancs de la fac, que le monde universitaire penche très franchement à gauche, que ce soit en France ou à l’étranger. Par exemple, par rapport à un citoyen français tiré au hasard, un universitaire a deux fois plus de chances d’être de gauche [74, 75]. Les universitaires en général sont de gauche, mais qu’en est il des psychologues évolutionnaires ? Peut-être qu’ils sont un îlot conservateur dans un océan socialiste ?

Hé bien les études dont on dispose montrent que ce n’est pas du tout le cas. Les psychologues évolutionnaires ne sont pas plus à droite que les autres chercheurs, et en particulier pas plus à droite que les psychologues *non* évolutionnaires [76, 77]. Pareil chez les étudiants. Dans une étude réalisée en 2008, 90% des étudiants d’un cursus d’anthropologie évolutionnaire déclarent avoir voté pour Obama [78]. 90% ont voté pour la gauche, ou en tout cas n’ont pas voté pour la droite, si en bon français vous considérez que la gauche américaine c’est pas vraiment de la gauche.

J’ajouterais pour la petite anecdote que certains des plus grands noms de la biologie de l’évolution du XXe siècle comme John Haldane, John Maynard-Smith ou Robert Trivers sont connus pour avoir été des membres de la gauche radicale, membres du parti communiste pour les uns, membres des Black Panthers pour les autres [71]. Ce qui fait dire au sociologue Pierre van den Berghe qu’ « une analyse des penchants politiques des leaders de la sociobiologie donnerait plus de crédit à la thèse qu’il s’agit d’une conspiration de communistes », et pas d’une conspiration d’extrême-droite comme certains le pensent [79]. La psycho évo une conspiration de communistes, si c’est pas rigolo ça.

Et puisqu’on en est à parler de qui sont les chercheurs derrière ces disciplines, j’ajouterai que beaucoup de ces chercheurs sont en réalité des chercheuses. La psychologie évolutionnaire par exemple, c’est une discipline très féminine, avec souvent plus de 50% de femmes dans ses effectifs [76, 78]. Ce qui est tout à fait normal puisque la discipline recrute beaucoup en psychologie et en biologie, des domaines des sciences traditionnellement très féminins. Et beaucoup de ces femmes n’hésitent pas à travailler sur le sujet des différences cognitives homme-femme, sur ces mêmes théories que d’autres qualifient de sexistes. Alors je sais ce que vous allez dire, « qu’est-ce qu’il est naïf cet homo fabulus, c’est pas parce que ce sont des femmes qu’elles sont forcément féministes. Peut-être que ce sont des femmes brainwashées par le patriarcat qui ne se rendent pas compte qu’elles sont les artisanes de leur propre domination ». Ce à quoi je répondrais que c’est une possibilité, mais une autre possibilité c’est que ce sont des femmes qui ont choisi librement leur sujet de recherche en comprenant qu’il n’impliquait pas forcément des catastrophes en termes de politiques sociales. Dans tous les cas, c’est une excellente nouvelle pour la santé épistémique de la biologie du comportement qu’il y ait autant de femmes dans ses rangs, car ce sera plus facile de continuer à construire des sciences non biaisées et à débusquer les potentiels biais masculins qui pourraient y subsister.

Enfin, ces personnes qui pensent que tous les chercheurs ont un agenda caché ont souvent une interprétation très personnelle de l’affirmation selon laquelle « la science est politique », donc je voudrais vous dire deux mots sur cette affirmation. Évidemment que la science est politique. La science est faite par des humains, et les humains peuvent se laisser influencer par un ensemble de considérations autres que la recherche d’objectivité. Ils peuvent, à cause de biais idéologiques conscients ou inconscients, envisager certaines hypothèses plutôt que d’autres ou donner plus d’importance à certaines données qu’à d’autres [80]. Tout ça c’est assez trivial. Mais attention à ceux qui ne font que répéter à longueur de journée cette banalité, parce que généralement ils cherchent à faire un peu plus. Ils cherchent à avancer que toutes les recherches sont suspicieuses *de la même façon*, c’est à dire qu’il est impossible que certains travaux puissent être moins idéologisés que d’autres. Et ils cherchent aussi parfois à avancer que la science non seulement est politique mais aussi qu’elle *devrait* l’être, qu’elle devrait servir la politique et que par conséquent il est absurde de vouloir limiter l’influence de l’idéologie sur le travail scientifique [11]. Il y a souvent un glissement de « la science est politique », ce qui est vrai et banal, à « toutes les sciences sont également politiques », et à « toutes les sciences devraient être politiques », deux affirmations qui elles ne vont pas du tout de soi et sont selon moi à rejeter absolument. Donc ne vous laissez pas embobiner par ce « la science est politique ». Même si la science est politique et qu’on n’arrivera jamais à ce qu’elle soit complètement apolitique, ce n’est pas une raison pour ne pas tenter de se rapprocher le plus possible de cet objectif, et de distinguer les chercheurs, théories et disciplines qui font des efforts dans ce sens.

Au final, l’accusation que la biologie du comportement est une science pratiquée par des hommes blancs conservateurs réacs et masculinistes ayant un agenda caché ne tient pas debout une seule seconde. Si vous ne croyez pas les références que je vous ai données, je vous invite à aller faire un stage dans un labo de recherche pour vous en rendre compte par vous-même. Évidemment, ça ne veut pas dire que vous n’allez jamais trouver un chercheur un peu réac qui fait de la biologie du comportement. Sur les milliers de chercheurs dans ce domaine vous en trouverez toujours. Mais en tout cas, ça ne représente pas l’écrasante majorité des effectifs. Les chercheurs en biologie du comportement humain sont majoritairement de gauche, comme tous les chercheurs, et dans un sens moi ça me rassure sur la qualité de notre science de me rendre compte que des chercheurs de gauche produisent des résultats qui sont régulièrement récupérés par la droite. Parce que ça veut dire que les chercheurs qui les ont obtenus ont dû se faire violence et arriver à dépasser leurs biais idéologiques pour les publier. Et de façon rigolote, si beaucoup de gens se méfient des résultats de la biologie quand ils voient qu’ils sont repris par des conservateurs, moi au contraire, j’aurais plutôt tendance à augmenter ma confiance dans ces résultats, précisément parce que je sais qu’ils ont été produits par des chercheurs de gauche ! Dans un sens, les chercheurs en biologie du comportement humain, c’est un peu des chercheurs de gauche qui étudient la possibilité d’hypothèses de droite. Bon « hypothèse de droite » c’est pas très approprié parce que tout le but de cette vidéo c’est précisément de vous montrer que ces hypothèses ne sont ni de droite ni de gauche, il serait plus exact de dire « hypothèses récupérées par la droite dans le contexte actuel ». Mais vous comprenez l’idée. Parce qu’ils sont de gauche, si les chercheurs en biologie du comportement laissaient vraiment leurs idéologies déteindre sur leur travail scientifique, ça les conduirait à produire des résultats qui vont dans une toute autre direction que celle que l’on observe aujourd’hui.

Et donc au final, on se demande parfois si c’est dangereux pour la science que l’écrasante majorité des chercheurs soient de gauche. Si on voit mal en quoi voter Mélenchon pourrait influencer le physicien qui étudie les électrons, les affinités politiques pourraient devenir plus problématiques chez les chercheurs qui ont comme sujet d’étude l’humain et le social. Mon avis à moi c’est que ces dangers sont réels mais pas insurmontables. Il est certain que par idéologie, pour toutes les raisons qu’on a vues aujourd’hui, de nombreux chercheurs de gauche ont eu tendance à sous-estimer les explications génétiques des comportements et surestimer les explications environnementales. Je vous ai déjà parlé dans les vidéos précédentes de chercheurs en génétique qui dans les années 70 sont obligés de publier un communiqué pour dénoncer l’ « environnementalisme orthodoxe » qui régnait dans les universités et les pressions exercées sur ceux qui osaient avancer des explications génétiques des comportements [81]. Et dans la pro chaine vidéo on verra que certains chercheurs n’ont pas hésité à reconnaître publiquement que leur but était de faire de la science compatible avec leur idéologie. Et même si la situation s’est un peu améliorée aujourd’hui, on trouve encore beaucoup de ces biais de gauche dans le monde universitaire, donc c’est quelque chose à surveiller de près. Mais d’un autre côté, être de gauche n’a pas empêché d’autres chercheurs de produire des résultats qui sont aujourd’hui récupérés par la droite, ce qui dans un sens, comme je viens de vous l’expliquer, est assez rassurant. Donc c’est pas non plus parce que vous êtes de gauche que vous allez forcément être incapable de séparer votre travail de recherche de votre idéologie. Il existe une variabilité interindividuelle assez forte sur cette capacité à ne pas céder aux sirènes du politique, et collectivement, la science tient encore à peu près le cap. Y’a un peu de recherche qui est faite sur ces sujets, je vous mets quelques liens en référence si ça vous intéresse [82, 83].

2.7 Les leçons de l’histoire sont ambigües

Dernier point que je voudrais aborder dans cette partie : les leçons qu’on peut tirer de l’histoire. On l’a vu, une des raisons pour lesquelles la biologie du comportement est souvent rejetée, c’est à cause de ses connexions avec les dérives morales du XXe siècle, et notamment l’eugénisme et le nazisme. Alors je ne vais évidemment pas nier ces connexions qui sont documentées [30]. On pourrait toujours questionner la force de ces connexions, car les historiens ne feront jamais passer la théorie de l’évolution devant la misère pour expliquer l’ascension au pouvoir des nazis, et on est fortement en droit de douter qu’Hitler n’aurait pas commis ses crimes si la théorie de l’évolution n’avait pas existé. Mais ce n’est pas de cela que je veux discuter. Ce sur quoi je veux insister, c’est que quand on cherche à tirer des leçons de l’histoire, il faut le faire sans choisir uniquement les exemples qui nous arrangent.

Par exemple, quand on fait une histoire des idées racistes, on la fait souvent commencer au 18e ou 19e siècle, et on donne souvent une place importante aux théories scientifiques
développées à cette époque pour expliquer l’émergence du racisme. Pourtant, évidemment que les humains n’ont pas attendu que le concept de race soit créé par la science du 19e siècle pour se discriminer les uns les autres, se méfier de ceux qui sont différents et se mettre sur la gueule de façon générale [84]. Le racisme, le sexisme et la xénophobie existaient bien avant ces théories scientifiques, et ce n’est évidemment pas en éradiquant la biologie du comportement qu’on en aura terminé avec ces fléaux.

C’est pareil à l’autre bout de la chaîne. Si les détracteurs de la biologie du comportement se font souvent un plaisir de rappeler ses connexions avec le nazisme, ils oublient ensuite de préciser que depuis la chute d’Hitler, on a continué ces recherches sans qu’il ne soit rien passé de notable sur le plan politique. Et pourtant, on a aujourd’hui des connaissances sur l’évolution et la génétique humaine qui sont des milliers de fois plus nombreuses et précises que celles qu’on avait dans les années 50. Si toutes ces recherches étaient réellement connectées à des catastrophes morales, on devrait être repassés depuis longtemps sous un régime totalitaire. Ça va faire 60 ans que la biologie du comportement est accusée de faire le jeu de l’extrême droite et de contribuer au retour du nazisme. Et pourtant, à ma connaissance, pas une seule fois depuis 60 ans la sociobiologie ou la psychologie évolutionnaire ou la génétique comportementale n’a pesé dans le résultat d’une élection.

Et en fait, on nous fait le même coup depuis 150 ans. À chaque fois qu’il y a eu une avancée en génétique ou en biologie du comportement humain depuis 150 ans, des personnes ont prédit que la fin de l’humanité était proche. Quand Darwin a présenté sa théorie de l’évolution, on a eu peur qu’elle ne fasse s’effondrer la société. Dans les journaux en 1871, on écrit que si la théorie de l’évolution est vraie, « la plupart des individus sérieux seront contraints d’abandonner ces principes par lesquels ils ont tenté de mener de nobles et vertueuses existences […]. » [47]. Pourtant, 150 plus tard, nos sociétés sont toujours là et bien plus égalitaires qu’au 19e siècle. Quand la sociobiologie est apparue dans les années 70, rebelote, on a crié au retour du nazisme. Et si c’est vrai qu’il y a eu des récupérations de l’extrême-droite [85], ça n’a pas empêché les progrès sociaux qu’on a connus depuis les années 70. Quand on a lancé dans les années 90 le Projet Génome Humain visant à séquencer tout l’ADN du génome humain, ça a encore provoqué une levée de boucliers de personnes qui ont eu peur qu’on montre que « toutes les caractéristiques d’une personne sont codées en dur dans les gènes » [12]. Une fois de plus, les
catastrophes morales prédites n’ont pas eu lieu. Donc, attention, quand vous regardez vers le passé pour évaluer la dangerosité de ces recherches, vous ne devez pas seulement vous focaliser sur les exemples où ça c’est très mal passé, en passant sous silence les centaines d’autres fois où les craintes alarmistes ne se sont révélées être rien d’autre que, pour reprendre une expression chère à la gauche, de la panique morale. Les leçons de l’histoire sont ambigües.

Et la raison pour laquelle ça s’est très bien passé des centaines de fois, c’est qu’une fois de plus, une politique sociale n’est jamais la conséquence directe de recherches scientifiques. Une politique sociale est toujours la conséquence de recherches scientifiques *additionnées de valeurs morales*. On le voit très bien avec notre prise en charge des troubles cognitifs d’origine génétique par exemple. Notre connaissance des bases génétiques de ces troubles a énormément augmenté, et pourtant, est-ce qu’on s’est servi de ces connaissances pour opprimer ? Pas du tout. On continue au contraire à prendre en charge les patients mieux que jamais. Comme le dit le neuroscientifique Franck Ramus [86] :

« La connaissance ouvre toujours des possibilités dans toutes les directions, les bonnes comme les mauvaises. Mais l’évolution conjointe des connaissances scientifiques et des attitudes sur le long terme incite à croire que mieux on connaît et plus on comprend, plus on respecte. Il n’y a pas grand-chose à gagner dans l’ignorance. »

Fin de cette deuxième partie. Pour résumer, on a vu que les craintes qu’inspire la biologie du comportement humain sont probablement très exagérées, et en grande partie basées sur des malentendus et des erreurs de raisonnement. Un comportement biologique n’est pas impossible à changer. Un comportement naturel n’est pas forcément bon. Un comportement génétique ne nous soustraie pas à notre responsabilité. Il n’y a pas à avoir peur des différences génétiques car l’égalité en droits ne repose pas sur l’absence de différences. Nous avons déjà de nombreuses lois pour contrôler et réprimer les dérives. Au cas où ça devrait avoir de l’importance, les chercheurs en biologie du comportement ne sont pas des hommes racistes et sexistes à l’agenda caché, mais des chercheurs très majoritairement de gauche, qui comptent dans leurs rangs plus de 50% de femmes. Enfin, si on peut trouver dans l’histoire des exemples malheureux de récupérations de théories biologiques, on trouve bien plus d’exemples encore où ces recherches ont cohabité avec des politiques sociales progressistes. Tous ces éléments tendent à faire douter de la réelle dangerosité des recherches en biologie du comportement humain. Et ça, c’est avant même d’avoir
abordé la question de leurs potentiels bénéfices.

(Je profite de cette petite pause pour vous diffuser deux informations : d’abord, je vous rappelle que les vidéos Homo Fabulus sont disponibles en podcast. Il s’agit simplement de la bande son de mes vidéos, donc vous serez parfois largué·e quand je commente un schéma par exemple, mais 90% des informations passent par l’oral, donc si les podcasts sont plus pratiques pour vous, vous serez sûrement content de cliquer sur le lien qui se trouve en description. Si vous écoutez en podcast, n’oubliez pas que derrière chaque affirmation que je fais se trouve une référence, une vidéo comme celle d’aujourd’hui par exemple c’est plus de 150 références, mais vous ne le verrez pas bien sûr dans le podcast. Et ensuite, je vous rappelle que mon livre est toujours en vente, et je crois que je ne vous l’avais jamais dit en vidéo, mais il a gagné le Grand prix du livre sur le cerveau 2022. N’hésitez donc pas à l’acheter, pour Noel ou juste pour me soutenir, même si je préfèrerai toujours que vous me souteniez sur uTip, les revenus provenant de la vente d’un livre étant ridicules quand on ne s’appelle pas Richard Dawkins. C’est tout, je vous laisse quelques secondes pour reprendre une grande inspiration et on est repartis.)

3 Quand la biologie devient l’alliée du progrès social

Avant de démarrer cette partie, je vais repréciser un point important. Yen a peut-être certains d’entre vous qui vont trouver ça bizarre, qu’après avoir défendu l’idée que la science n’avait rien à dire en matière de politique, je vais affirmer que la biologie pourrait aider le progrès social. Mais je n’ai pas dit que la science n’avait rien à dire en matière de politique. J’ai dit que les politiques sont toujours le résultat d’informations sur le monde additionnées de principes moraux [schéma], et que la science n’a rien à dire sur nos *principes moraux*. Par contre, elle a évidemment des choses à dire sur les informations dont on dispose sur le monde.

Par exemple, imaginons une décision politique telle que le versement d’aides financières aux pauvres [schéma]. Cette décision est la conséquence de deux prémisses, une prémisse factuelle, qu’il existe des personnes plus démunies que d’autres, et une prémisse morale, qu’il est juste d’aider les plus démunis. Si vous enlevez une seule de ces deux prémisses, la décision politique n’est plus justifiée.

La science, évidemment, n’a rien à dire en matière de principe moral. Vous ne trouverez jamais d’expérience scientifique qui prouve qu’il est juste d’aider les plus démunis. Par contre,
la science a évidemment des choses à dire sur les prémisses factuelles. C’est la science au sens large qui va nous aider à identifier les personnes les plus démunies et quelles aides sont les plus à même de les sortir de la pauvreté.

C’est dans ce sens-là que je vais essayer de montrer que la biologie peut être une alliée du progrès social. Non pas que la biologie puisse changer nos valeurs morales, mais qu’elle pourrait mettre en lumière des états du monde qui devraient intéresser la gauche, parce qu’ils reflètent des inégalités. Dans le même temps, la biologie pourra fournir des solutions plus efficaces pour résoudre ces inégalités.

3.1 Mauvais arguments pour une bonne cause

Je vais commencer par faire un truc qu’il ne faut pas faire : utiliser des mauvais arguments pour défendre une bonne cause. On a vu tout à l’heure que beaucoup de gens essaient de lutter contre les discriminations en minimisant les différences, et que beaucoup de biologistes ont averti que cette stratégie était non seulement dangereuse, mais en plus pas nécessaire. Puisque je sais que certains d’entre vous continueront quand même à l’utiliser, je vais vous mâcher le travail en insistant sur quelques résultats qui vont dans le sens de la minimisation des différences.

Commençons avec la psycho évo. On la présente souvent comme « la discipline qui étudie les différences cognitives entre hommes et femmes ». Mais c’est oublier que ces recherches ne représentent qu’une petite partie de l’ensemble des recherches. Le but premier de la psycho évo, c’est d’étudier « l’unité mentale de l’humanité », par-delà les différences sexuelles, et en fait, par-delà toutes les différences [87]. La psycho évo veut recenser les programmes cognitifs qui se trouvent dans la tête de tous les humains, exactement comme on peut recenser les organes qui se trouvent dans le corps de tous les humains. Et elle souhaite également comprendre comment ces programmes fonctionnent, un fonctionnement qui est aussi supposé universel. Pour comprendre comment un coeur fonctionne, ça ne sert à rien de savoir que certaines personnes ont des gènes qui rendent leur coeur un peu plus performant que celui du voisin. De la même façon, en psycho évo la variabilité génétique est complètement mise de côté pour se concentrer sur l’universalité fonctionnelle.

Et donc le message premier de la psycho évo c’est que tous les humains possèdent les mêmes programmes cognitifs dans la tête, tout comme ils possèdent les mêmes organes dans le corps.
C’est un message profondément anti-raciste, très rassembleur, à la limite du naïf, y’a même des gens qui ont accusé la psycho évo de verser dans le politiquement correct à cause de ce message. Et ce message rassembleur et anti-raciste pourrait évidemment être mis en avant par la gauche, si elle n’était pas obnubilée par les recherches sur les différences homme-femme.

En génétique du comportement et génétique des populations par contre, on étudie beaucoup plus la variabilité génétique qu’on ne le fait en psycho évo. Mais malgré tout, vous trouverez dans ces champs des données qui devraient plaire à la gauche, comme le fait que la variabilité génétique interne aux populations est souvent plus grande que la variabilité génétique entre différentes populations [88, 89].

Au final, on trouve un peu à boire et à manger dans toutes ces recherches. Si vous pensez que la lutte contre les discriminations doit forcément passer par la minimisation des différences, ce qui je le rappelle est pour moi une grosse erreur, soyez au moins juste dans votre évaluation de ces recherches en ne mentionnant pas que les résultats qui insistent sur les différences.

3.2 Renforcement des acquis sociaux – féminisme en particulier

Si nier ou minimiser les différences entre humains pour lutter contre les discriminations est une stratégie dangereuse, se mettre à les embrasser renforcera automatiquement nos acquis so ciaux. Car plus besoin de craindre qu’une nouvelle étude découvre une différence qu’on ignorait jusque là, et plus besoin de craindre qu’un raciste modifie sa définition des races en une défi nition que la science ne pourra plus rejeter. En embrassant les différences, en les reconnaissant et en rappelant qu’elles n’impliquent rien en matière de discriminations, on se met à l’abri de toute découverte scientifique potentiellement embarrassante, et on coupe par là-même l’herbe sous le pied des mouvements racistes et sexistes.

Pour illustrer ça de façon plus concrète, je vais prendre comme exemple la lutte pour les droits des femmes. On l’a vu, parce que la biologie du comportement a découvert un certain nombre de différences cognitives entre hommes et femmes, que ces différences concernent parfois des sujets sensibles comme la sexualité, et que ces différences vont souvent dans le sens des stéréotypes, de nombreux féminismes se sont complètement désintéressés de ces disciplines et les ont même combattues ardemment [11]. Pourtant, féminisme et biologie du comportement ne sont pas nécessairement incompatibles. Cela fait plus de trente ans que des chercheuses en
sociobiologie et psychologie évolutionnaire s’attachent à montrer qu’un « féminisme darwinien » est possible et qu’une grande partie de l’animosité envers la biologie du comportement est due à des incompréhensions [11, 90-95]. Ces féministes insistent pour dire que non seulement évolution et féminisme ne sont pas incompatibles, mais qu’en plus ils peuvent être alliés. Au contraire, continuer à rejeter et dénigrer plus longtemps ces recherches peut s’avérer très dangereux. Par exemple, la sociobiologiste et féministe Sarah Hrdy avertissait déjà dans les années 90 que [93] :

« Pour les femmes et les hommes qui voudraient changer les règles […], les réactions pas sionnées sans analyse réaliste sont peut-être cathartiques, mais elles sont un luxe qu’on peut difficilement se permettre. Elles repoussent un dialogue qui doit avoir lieu entre les évolution nistes et les féministes si nous voulons construire l’expérimentation actuelle en matière de droits des femmes sur des bases plus solides […] »

Alors qu’est-ce qu’elle peut bien vouloir dire par là ? En quoi la biologie peut donner des bases plus solides au féminisme ? Et en quoi c’est dangereux de continuer à la rejeter plus longtemps ?

Pour vous expliquer ça, je vais vous raconter une petite anecdote personnelle. Pour préparer cette vidéo, je suis allé regarder des vidéos de masculinistes et politiciens d’extrême droite qui utilisent les recherches en psycho évo pour lutter contre le féminisme. En regardant ces vidéos, je m’attendais à trouver du paralogisme naturaliste à la pelle. C’est à dire que je m’attendais à trouver des affirmations du type « les hommes et les femmes sont biologiquement différents DONC ça justifie qu’on les traite différemment ». Et je m’attendais aussi à trouver des affirmations morales du type « les hommes sont supérieurs aux femmes ». Mais figurez-vous que je n’ai quasiment pas trouvé de telles affirmations. La seule chose que ces personnes disent généralement, c’est qu’il existe des différences de comportements entre hommes et femmes qui sont en partie d’origine biologique ou génétique. C’est à dire que ces personnes disent des choses que la plupart des biologistes considèrent comme des banalités. Et pourtant, ça leur suffit pour convaincre leur auditoire que le féminisme c’est du n’importe quoi, précisément parce que beaucoup de branches du féminisme ont pris l’habitude de nier ou minimiser les différences biologiques et génétiques. Autrement dit, les réacs n’ont même plus besoin de faire des sophismes pour convaincre, ils n’ont même plus besoin de faire des affirmations morales dégueulasses, ils ont juste besoin de raconter des banalités scientifiques.

Et c’est précisément pour ça qu’il est important que les féminismes et tous les mouvements pour la justice sociale se réapproprient toutes ces recherches en biologie, parce que sinon ça va devenir beaucoup trop facile pour les réacs de convaincre. C’est actuellement extrêmement facile de discréditer les mouvements pour la justice sociale tellement ces mouvements sont déconnectés de l’état de l’art de la recherche en biologie. Comme le dit la généticienne du comportement Kathryn Paige Harden [96] :

« On ne devrait pas donner aux extrêmistes de droite un avantage rhétorique si facile, en leur permettant de prendre de nouvelles découvertes empiriques pour des victoires morales. »

C’est aussi ça que voulait dire la sociobiologiste Sarah Hrdy. Tout en reconnaissant que les avancées en faveur des droits des femmes sont réelles et importantes, elles restent très fragiles parce que basées sur des théories qui ont pris pour habitude de rejeter la littérature en biologie du comportement.

Et après figurez-vous que ça me retombe sur ma gueule à moi. C’est moi qu’on vient voir et à qui on demande « mais pourquoi tu t’opposes pas aux dernières déclarations de machin et bidule qui utilisent la psycho évo à des fins politiques ? » Pourquoi ? Mais parce que je ne peux pas. La plupart du temps, ces personnes se contentent d’énoncer des choses qui ne sont pas balayables facilement d’un revers de la main. Mais ça, c’est pas ma faute à moi. C’est la faute à ceux qui depuis 50 ans ont fait reposer leurs combats politiques sur des affirmations scientifiques très fragiles, et qui n’ont pas écouté ceux qui demandaient de cesser de faire reposer l’égalité en droit sur l’absence de différences.

Pour moi, ceux qui disent « regardez, ces travaux sont récupérés par des masculinistes, c’est bien la preuve qu’ils sont dangereux et qu’il faut les combattre » se trompent sur le sens de la causalité. C’est parce que les militants pour la justice sociale ont rejeté ces recherches qu’aujourd’hui les masculinistes sont les seuls à les reprendre, et qu’ils sont donc les seuls à s’en servir pour convaincre. La dangerosité des récupérations s’explique par la désertion de la gauche sur ces sujets. Comme le dit la féministe Griet Vandermassen :

« Je pense que les contre-offensives réactionnaires ont beaucoup à voir avec la perte de crédibilité des penseurs de gauche, [qui sont] dans un déni total des différences biologiques entre les hommes et les femmes. » [97].

Cette situation est d’autant plus triste qu’une fois de plus, le féminisme n’avait pas besoin
de ça. Le féminisme n’a pas besoin de nier ou minimiser les différences biologiques pour défendre l’égalité homme-femme. Je trouve ça tellement triste qu’une cause aussi importante puisse être dégommée d’une pichenette par l’extrême droite simplement parce qu’on la fait reposer sur des hypothèses scientifiques fragiles.

Avant de conclure cette partie, et tant que j’en suis à parler de féminisme, je rajoute quelques mots sur les raisons pour lesquelles féminisme et psychologie évolutionnaire sont loin d’être des ennemis. Je vous ferai peut-être une vidéo entière là-dessus un jour, mais il faut pour ça que j’arrive à m’entourer des bonnes personnes. D’ici là, je vous donne juste 2-3 éléments.

D’abord, il faut savoir que la psycho évo est en accord avec le féminisme sur un grand nombre de constats. En particulier, la psycho évo est d’accord avec le constat que partout autour du monde, les hommes ont tendance à vouloir contrôler les ressources et le pouvoir, à vouloir contrôler les femmes et leur vie sexuelle en particulier. Ces observations ont été faites par des féministes, mais elles sont aussi le point de départ des psychologues évolutionnaires qui étudient les relations homme-femme [98].

Comme je vous l’ai déjà dit, de nombreux psychologues évolutionnaires sont aussi féministes, qu’ils choisissent de le dire publiquement ou non. De nombreux textes ont été écrit sur ces sujets, dès les années 80/90, je vous en mets quelques-uns en référence [11, 91, 99-102]. Et rappelons-le, de nombreux chercheurs dans ces domaines sont des chercheuses, dont la présence a déjà permis de débusquer des biais masculins qui s’y cachaient [93].

Donc les chercheurs en psycho évo partagent une grande partie des observations des féministes, et beaucoup partagent aussi leurs objectifs. C’est déjà pas mal. Là où ces chercheurs s’écartent des théories féministes traditionnelles par contre, c’est sur les explications de l’origine de la domination masculine. En psycho évo, la domination masculine n’est pas uniquement considérée comme un produit culturel, mais également comme le produit de stratégies reproductives évoluées qui servent les intérêts reproductifs des hommes. Dit plus simplement, en psycho évo, en sociobiologie et en écologie comportementale, on considère qu’au cours de l’évolution, les hommes ont eu un intérêt à essayer de contrôler la sexualité des femmes, parce que ça maxi misait la propagation de leurs gènes. D’ailleurs, quand on regarde chez nos cousins primates, on se rend compte qu’on est pas la seule espèce dans laquelle les mâles tentent de contrôler la sexualité des femelles [91]. Mais, et c’est là que ça devient intéressant, ça n’est pas systématique. Il existe certaines espèces chez qui on ne trouve aucune domination, et d’autres espèces dans lesquelles la domination va dépendre des conditions environnementales. Il se trouve que malheureusement, pour différentes raisons sur lesquelles je ne m’étends pas, l’espèce humaine a longtemps vécu dans des conditions qui favorisaient cette domination. Mais ça ne veut absolument pas dire qu’on ne peut rien y faire ! Au contraire, en nous comparant à d’autres espèces, on peut plus finement comprendre et détecter les conditions qui nous permettront de réduire cette domination. Et c’est une énième illustration du fait que ce n’est pas parce que quelque chose est évolué ou biologique qu’on ne peut pas le changer. Même si les hommes ont évolué des programmes cognitifs qui les poussent à essayer de contrôler la sexualité des femmes, comme c’est le cas dans d’autres espèces de primates, ça ne veut absolument pas dire qu’on ne pourra rien y faire et encore moins que cette domination est justifiée. Comme le dit l’anthropologue Barbara Smuts [91] :

« la perspective évolutionnaire est en accord avec les perspectives qui considèrent que la coercition des femelles par les mâles est conditionnelle plutôt qu’inévitable ».

Enfin, pour les personnes qui pensent que le contenu des hypothèses étudiées en psycho évo est révélateur de si la discipline est sexiste ou pas, je vais attirer votre attention sur quelques résultats. On a l’habitude de penser que la psycho évo est sexiste parce qu’elle dit que les performances cognitives des hommes sont meilleures que celles des femmes. Mais ce n’est pas du tout ce qu’elle dit. D’abord, d’un point de vue théorique, il n’y a aucune raison pour que les performances cognitives des hommes et des femmes soient tout le temps différentes. La psycho évo ne postule des différences que dans les domaines où, au cours de l’évolution, les hommes et les femmes n’auront pas été confrontés exactement aux mêmes problèmes de survie, ou à la même intensité de problème. Étant donné qu’énormément des problèmes de survie et de reproduction ont été les mêmes pour les hommes et les femmes, on s’attend à ce que les hommes et les femmes soient en grande partie identiques d’un point de vue cognitif. Mais surtout, quand la psycho évo montre qu’il y a des différences, elles ne sont pas toujours en faveur des hommes. C’est faux et mensonger de présenter la psycho évo comme « la discipline qui montre que les hommes sont supérieurs aux femmes cognitivement parlant ». Parfois les hommes sont meilleurs pour effectuer une tâche, mais parfois ce sont les femmes. Une fois de plus, tout dépend des problèmes de survie et de reproduction. À chaque fois qu’il aura été plus important pour les femmes de résoudre un certain problème de survie ou de reproduction au cours de l’évolution, on pourra s’attendre à ce que leur psychologie soit plus performante pour réaliser la tâche cognitive associée.

C’est la même chose pour les stéréotypes. On a parfois tendance à penser que la psycho évo ne fait que confirmer les stéréotypes négatifs sur les femmes. Mais elle confirme tout autant les stéréotypes négatifs sur les hommes, et elle déconstruit parfois des stéréotypes négatifs sur les femmes. Par exemple, la psycho évo et la sociobiologie ont montré que les femmes ne sont pas les êtres passifs et sans défense qu’on a parfois dépeints [11, 93, 103]. Notamment en matière de choix de partenaire sexuel, ce sont souvent les femmes qui ont la main, au moins dans les sociétés où leurs droits ne sont pas réduits au minimum. C’est quelque chose qui avait marqué la féministe Carla Fehr, qui raconte qu’à son premier cours de psycho évo à la fac, elle avait été choquée et émerveillée d’entendre une théorie scientifique qui présente les femmes comme actives et dont les choix sont importants, alors que dans son éducation on lui avait toujours présenté les femmes comme passives et absentes [104].

La psycho évo a aussi confirmé plein de stéréotypes négatifs sur les hommes. En fait, s’il y a un sexe dont la psycho évo donne une mauvaise image, ça serait plutôt le masculin [11, 105] ! La psycho évo a montré que les hommes étaient plus violents que les femmes, plus agressifs, qu’ils avaient plus tendance à prendre des risques stupides, ou à être infidèles.

Malheureusement, ces résultats sont très largement ignorés dans les milieux féministes, parce que dire que les hommes sont naturellement plus infidèles par exemple, ça ressemble à une forme de justification. On a peur que ça permette aux hommes de se déresponsabiliser. Ce qui fait qu’au final, quand la biologie du comportement peint un portrait positif des hommes, on crie au sexisme, mais quand elle peint un portrait négatif des hommes, on crie aussi au sexisme. Peu importe ce que montre la biologie du comportement, elle sera accusée de sexisme. Donc si vous voulez vraiment évaluer toutes ces recherches de façon juste, il faut absolument vous sortir de tous les biais et incompréhensions que l’on a vus en première partie.

Voilà 2-3 trucs que je voulais vous dire sur ce sujet du féminisme. Pour aller plus loin je ne peux que vous encourager à lire des féministes darwiniennes dans le texte, et notamment ce livre de Griet Vandermassen [11], qui a une histoire intéressante puisqu’elle a commencé par être une féministe carrément hostile à la biologie du comportement, avant de changer d’opinion
et de devenir féministe darwinienne. Et je lui laisse donc le dernier mot sur ce sujet [11] :

« En lisant des travaux de biologie de l’évolution et de psychologie évolutionnaire, je me suis rendu compte que j’avais été mal informée par les écrits féministes sur le sujet. De plus, j’avais le sentiment que la psychologie évolutionnaire pourrait nous aider à mieux comprendre […] le patriarcat, l’identité de genre, les rôles de genre et la sexualité, sans être pour autant le moins du monde une défense du statu quo. »

3.3 Amélioration des politiques publiques

Les apports de la biologie du comportement aux politiques publiques peuvent se diviser en deux catégories. Les apports qui relèvent plus du domaine de la science fiction à l’heure actuelle, mais qui sont quand même à garder dans un coin de la tête. Et les apports qui sont beaucoup plus concrets et pourraient être obtenus dès demain.

Dans la catégorie science fiction, on trouve tout ce qui est éducation et médecine personnalisée, c’est à dire les espoirs d’offrir une éducation ou des soins plus adaptés à chaque individu en ayant pris connaissance de son génome.

Commençons par l’éducation. Actuellement, le postulat qui sous-tend nos politiques éducatives, c’est que tous les humains sont les mêmes à la naissance d’un point de vue cognitif. C’est pour ça qu’on donne la même éducation à tout le monde, car cela devrait suffire à donner à tout le monde les mêmes chances dans la vie. Mais imaginez que les humains ne naissent pas égaux cognitivement parlant et que des différences génétiques expliquent en partie ces différences cognitives. Dans ce cas, donner la même éducation à tous n’est plus suffisant pour donner les mêmes chances à chacun dans la vie. Une politique de gauche devrait plutôt essayer de compenser ces inégalités génétiques de la même façon qu’on compense déjà les inégalités sociales [36, 62]. Donner la même éducation à chacun ne ferait que conserver les inégalités présentes au départ. Comme le dit le philosophe Thomas Nagel [106] :

« L’idée de gauche de même traitement pour tous […] garantit que l’ordre social reflètera et probablement amplifiera les distinctions initiales produites par la nature. »

Du coup, vous vous demandez peut-être, est-ce vrai qu’on ne naît pas tous égaux cognitivement parlant et que ces différences sont en partie causées par des gènes ? Et la réponse est oui. On a trouvé des allèles, c’est à dire des versions de gènes, qui sont associés à des variations
de l’intelligence ou du niveau d’étude [107-111]. C’est assez compliqué de vous expliquer en quelques mots ce que veut dire exactement cette phrase. Il s’agit de recherches dans le domaine de la génétique comportementale et j’aurais besoin d’une série de vidéos aussi longue que celle sur la psycho évo pour vous expliquer ce qui se fait là-dedans. Vous pouvez aller voir la chaîne de Cent gènes si vous voulez une bonne introduction à ces sujets. (https ://www.youtube.com/channel/UCgVyAE5H8UsMn0LqVPma5bw)

Mais j’essaie quand même de vous donner rapidement quelques clés. D’abord, faut bien prendre conscience qu’on a pas trouvé un seul gène ou quelques gènes associés au niveau d’étude, on en a trouvé des milliers. Et chacun de ces gènes, ou plutôt chacun de ces allèles, a un effet minuscule. Un allèle typique va être associé à une augmentation de la durée d’étude de quelques jours seulement. Mais, quand on additionne les effets de ces milliers d’allèles, on observe au final des variations importantes du niveau d’étude entre ceux qui ont beaucoup de tels allèles et ceux qui en ont peu. Ensuite, on a très peu d’informations sur comment ces allèles impactent le niveau d’étude. Ça pourrait être par des voies très directes comme la modification des circuits neuronaux, mais ça pourrait aussi être par des voies beaucoup plus indirectes et dépendantes de la présence d’un certain environnement social, parce que, comme j’espère que c’est clair maintenant pour vous, les environnements sont toujours importants pour déterminer la façon dont un gène va s’exprimer. Donc, une fois de plus, ce ne sont pas des études qui doivent nous rendre pessimistes sur la possibilité d’améliorer le niveau d’étude. En fait, comme on va le voir dans deux secondes, l’environnement reste toujours prépondérant pour expliquer le niveau d’étude. Ce que disent simplement ces recherches, c’est que les gènes ne comptent pas non plus pour du beurre. Ces recherches ne veulent pas non plus dire que si vous naissez avec beaucoup d’allèles associés à un fort niveau d’étude, vous allez forcément faire beaucoup d’études. Il y a tellement de paramètres qui entrent en jeu qu’on ne peut pas avoir de certitudes en ce qui concerne la trajectoire d’un humain en particulier. Exactement comme tout à l’heure je vous disais que « naturel » ne veut pas dire « dont l’issue est certaine », « génétique » ne veut pas dire non plus « dont l’issue est certaine ». On parle de tendances statistiques, pas de certitudes. Ces résultats sont aussi extrêmement localisés, dans le sens où ils ne sont valables que dans l’environnement et sur la population qu’on a testés. Si demain on refait la même étude dans un autre environnement ou sur une autre population, peut-être qu’on trouvera que ce sont des allèles complètement différents qui expliquent le niveau d’étude. Enfin, je précise au cas où ce serait nécessaire qu’on ne fait pas ces recherches parce qu’on pense que les gens qui ont fait des longues études ont plus de valeur que les autres, ou qu’ils seront nécessairement plus heureux dans la vie. On les fait simplement parce que le niveau d’études est une variable importante en sciences sociales qui est corrélée avec d’autres choses importantes comme la santé, les revenus, ou l’espérance de vie [112].

Tout ceci étant dit, l’affirmation qu’on a trouvé des milliers d’allèles associés à une plus grande probabilité de faire de longues études reste vraie. Quand on additionne les effets de tous ces allèles, on arrive à expliquer entre 10 et 15% de la variation du niveau d’étude dans une population donnée. Et il est probable que quand la science aura encore un peu progressé, on arrivera à expliquer jusqu’à 20% de la variation totale [107]. Certains d’entre vous vont sûrement se dire, 20% c’est très peu, ça laisse à l’environnement 80% de la force explicative. Et c’est tout à fait vrai. Sauf que, d’après vous, quelle est la part de variabilité que permet d’expliquer une variable sociale que l’on considère généralement très importante comme les revenus du foyer ? 7% à 10% [109]. Un paramètre social que l’on considère avoir un impact majeur sur le niveau d’étude, comme les revenus, explique 2 à 3 fois *moins* de variabilité que les gènes.

Donc si ces résultats ne peuvent actuellement pas servir pour faire de l’éducation personnalisée, ce n’est pas parce que les gènes ont une toute petite influence, mais parce que cette influence n’est tout de même pas assez grande pour qu’on arrive à prédire si un enfant va réussir à l’école ou pas rien qu’en se basant sur ses gènes. C’est ce que je vous disais juste avant : il y a tellement de paramètres qui entrent en jeu qu’à l’heure actuelle, si vous essayiez de deviner si un enfant va réussir à l’école sur la base de ses gènes, vous auriez énormément de chances de vous tromper. Et c’est pareil pour n’importe quel facteur explicatif en fait : un chercheur en sciences sociales est tout aussi mauvais pour prédire la trajectoire scolaire d’un enfant sur la base du revenu de ses parents qu’un chercheur en biologie est mauvais pour la prédire sur la base de ses gènes. Il faut absolument rester modeste dans les conclusions qu’on peut tirer sur ces sujets à l’heure actuelle.

Néanmoins, on ne peut pas exclure que dans un futur plus lointain, on soit capable d’être beaucoup plus précis dans nos prédictions. Et c’est bien pour ça que la gauche devrait garder
un oeil sur toutes ces recherches, car si la gauche se caractérise par un souhait de remédier aux inégalités, la génétique est un outil puissant pour déceler de telles inégalités. Pour vous présenter les choses d’une façon peut-être un peu plus émouvante, tous les jours s’assoient sur les bancs de l’école des enfants qui possèdent des versions de gènes qui diminuent leur chances de succès, et actuellement, on ne fait rien pour les aider. Ou alors, on attend qu’ils aient des problèmes pour les aider. Y’en a qui pensent que c’est déjà bien suffisant, mais ça reste très discutable : généralement, plus un problème est décelé tôt, plus il est facile d’y remédier. Pour lutter contre le cancer, on ne se satisfait pas d’attendre de voir qui va développer un cancer : on fait de la prévention active chez les personnes les plus à risques. On pourrait décider de faire la même chose dans le domaine de l’éducation, même si, je le répète une fois de plus, pour l’instant c’est vraiment de la science fiction.

Les mêmes possibilités et conclusions s’appliquent dans le domaine de la santé. La médecine personnalisée, à part dans quelques cas particuliers, ce n’est pas encore pour demain. Pourtant, il est certain que nous ne sommes pas tous égaux génétiquement face à la maladie. D’ailleurs, c’est une autre raison pour laquelle il faut cesser de vouloir minimiser les différences à tout prix. Au sein des féminismes, il y a un certain paradoxe à affirmer d’un côté que les cerveaux des femmes et des hommes sont parfaitement identiques, et d’un autre côté à vouloir que la recherche thérapeutique prenne mieux en compte les spécificités féminines. Si vous pensez que les cerveaux des hommes et des femmes sont vraiment les mêmes, ça devrait vous conduire logiquement à donner les mêmes médicaments aux hommes et aux femmes. Bien sûr, si les cerveaux des femmes et des hommes ne sont pas les mêmes, cela devient injuste et parfois criminel de donner les mêmes médicaments à tout le monde.

À nouveau, la médecine personnalisée, c’est pas pour demain, mais vous comprenez l’idée. La biologie est importante pour la gauche parce qu’elle permet de déceler des inégalités d’origine génétique qui étaient jusque là passées inaperçues. Et ce n’est pas parce que ces inégalités sont d’origine génétique qu’on ne peut rien y faire, j’espère que c’est maintenant clair.

Donc ça c’était pour la partie science fiction. On passe maintenant à la raison pour laquelle la biologie du comportement et la génétique en particulier pourraient être utiles dès demain à nos politiques publiques, et pourraient nous faire économiser des centaines de millions d’euros. Je ne sais pas si vous vous rappelez, dans la vidéo sur les relations gènes-environnement, on
avait vu que parce que les gènes et les environnements sont souvent corrélés, les déductions de causalité étaient très dures à faire. Par exemple, si vous observez que les enfants qui ont des problèmes de lecture à l’école viennent de familles où les parents lisent peu d’histoires, vous ne pouvez pas en conclure que le déficit d’histoires a causé les problèmes de lecture. Il existe une explication alternative, qui est que les comportements des parents et des enfants sont causés par des gènes. En fait, comme les gènes se transmettent des parents aux enfants, il est tout à fait normal de retrouver au sein de mêmes familles des parents qui lisent peu et des enfants qui ont des problèmes de lecture, si tous ces problèmes ont été causés par des gènes. Avant de pouvoir conclure que des comportements différents ont été causés par des environnements différents, vous devez vérifier la composition génétique des personnes présentes dans ces environnements.

Malheureusement, à l’heure actuelle, énormément d’études en sciences sociales ne font pas ça. À la fois pour des raisons techniques, parce que jusqu’à peu c’était un peu dur à faire, mais aussi pour des raisons idéologiques, parce que les explications génétiques des comportements sont un peu taboues en sciences sociales, pour toutes les raisons qu’on a vues aujourd’hui. Mais là où ça devient vraiment embêtant, c’est quand ensuite on s’appuie sur ces études pour lancer des politiques publiques. Parce qu’évidemment, si un politicien apprend que les enfants à qui on lit peu ont des problèmes de lecture, il va s’empresser de mettre en place des politiques pour résoudre ce problème, en achetant des livres aux familles ou en coachant les parents par exemple. Mais tant qu’on n’aura pas contrôlé pour la variable génétique, on n’aura aucune assurance que ces politiques fonctionnent réellement. On aura gaspillé du temps et de l’argent qui auraient pu être mieux utilisés ailleurs. C’est évidemment très problématique, car comme le dit la généticienne Kathryn Page Harden [36] :

« Il n’existe pas une quantité infinie de volonté politique et de ressources à dépenser pour améliorer les vies des gens ; nous n’avons pas de temps et d’argent à perdre sur des solutions qui ne marchent pas. ».

Vous pensez peut-être que j’invente, mais cet exemple des problèmes de lecture n’est en fait pas du tout fictif. Il existe réellement une corrélation entre les problèmes de lecture des enfants et le nombre de mots auxquels ils sont exposés au début de leur vie [113]. Mais est-ce qu’un lien de causalité se cache derrière cette corrélation ? On n’en sait rien. Et pourtant, aux Etats-Unis, on a lancé des programmes gouvernementaux et on a créé des fondations à plusieurs millions
de dollars pour résoudre ce problème par des changements d’environnements [114, 115]. En fait, quand on prend du recul, on se rend compte que moins de 10% des interventions qu’on met en place pour augmenter le niveau d’éducation fonctionnent [116]. Moins de 10%. Et quand ces interventions fonctionnent, les tailles d’effet sont minuscules, c’est à dire que les interventions ont très peu d’impact [117]. Pourquoi ? On n’en sait trop rien. Mais il est certain que le paramètre génétique doit figurer tout en haut de la liste des suspects. C’est de notre responsabilité de chercheurs de ne pas promettre plus à la société qu’on est capable de fournir, on est pas là pour vendre du rêve [118]. Avant de proposer que nos travaux de recherche servent de base à des politiques publiques, il faut s’assurer que ces travaux soient solides et permettent réellement de conclure des choses en matière de causalité. Actuellement, c’est très loin d’être le cas.
J’ajouterais, pour les étudiants ou chercheurs en sciences sociales qui m’écoutent, que vous ne devez pas vous sentir menacés le moins du monde par la recherche en génétique du comportement. D’abord parce que, comme on l’a vu, les explications ne sont pas un jeu à somme nulle, et que le génétique n’empêche pas le social. Mais aussi parce que les études en génétique vont enfin vous permettre de vous débarrasser d’un facteur confondant qui vous empêche depuis des dizaines d’années de pouvoir tirer des conclusions claires. Les études en génétique ne vont pas vous faire perdre du pouvoir explicatif, elles vont vous en faire gagner.

Comme le dit la généticienne Kathryn Page Harden [36] :

« Les données génétiques permettent d’écarter une source de différences entre humains, rendant l’influence de l’environnement plus facile à voir. »

C’est ça que vous devez voir en premier dans les études en génétique. « Génétique du comportement » ne doit pas vous faire penser à « eugénisme », « déterminisme », « impérialisme » ou « réductionnisme », mais à « variable contrôle qui permet de faire des meilleures inférences ». La génétique est une alliée pour les sciences sociales, pas une ennemie.

Donc voilà à quoi peut servir de façon très concrète et dès demain la recherche en biologie du comportement humain. À arrêter de gaspiller notre argent et notre énergie dans des politiques qui ne fonctionnent pas. De façon générale, la biologie du comportement est importante pour la gauche parce que si vous voulez changer le monde, vous avez d’abord besoin de comprendre comment il fonctionne [45].
C’est Francis Bacon qui a résumé cette idée de la façon la plus simple et élégante qui soit [119] :

« On ne commande à la nature qu’en lui obéissant. »

Si la nature, au sens large, incluant les sociétés humaines, vous dérange, si vous voulez la changer, le seul moyen de le faire est d’abord de comprendre comment elle fonctionne. Et comme les sociétés humaines sont les produits de l’activité d’êtres vivants, vous ne pourrez pas faire l’économie de la biologie pour cela.

3.4 Lutte contre l’idée de mérite

La biologie peut aussi être l’alliée de la gauche sur la question du mérite. La gauche a souvent tendance à dire que personne ne mérite réellement son succès, et que ceux qui croient ne devoir leur succès qu’à eux-mêmes ne se rendent pas compte de tout ce qu’ils doivent à la société. Ce à quoi les self-made men répondent généralement que leur succès est plutôt dû à leur force de travail, leur abnégation, leurs sacrifices, leur prise de risque, etc. Ils vont dire, « Même si la société a été importante, j’ai quand même dû me lever chaque matin pour aller bosser, et me mettre des coups de pied au cul les jours où d’autres seraient restés sur leur canapé. » Et vous voulez que je vous dise quoi ? Ces self-made men ont entièrement raison. Leur succès est bien en partie dû à leurs qualités intrinsèques, à leur force de travail, leur courage, leur abnégation, leur ténacité et leur intelligence.

Mais ce que ces self-made men oublient, c’est qu’ils n’ont absolument rien fait pour mériter ces qualités intrinsèques, puisqu’elles leur viennent entièrement de leur génétique et de leur environnement. Et évidemment, on ne mérite pas ses gènes plus que l’environnement dans lequel on naît. Absolument toutes les capacités cognitives que l’on mobilise pour réussir dans la vie sont en partie déterminées par des gènes. C’est un résultat qui va peut-être en surprendre certains d’entre vous parce que c’est un autre sujet tabou en France, mais chaque aspect de notre psychologie, et même chaque aspect de notre vie est en partie déterminé par nos gènes. C’est ce qu’on appelle « la première loi de la génétique comportementale », qui fait consensus depuis au moins vingt ans dans le domaine [37]. Le caractère et la personnalité ? En partie déterminés par des gènes. Le bien-être dans la vie ? En partie déterminé par des gènes. L’âge au premier rapport sexuel ? En partie déterminé par des gènes. La probabilité de faire une dépression ? En partie déterminée par des gènes. Et évidemment, comme on vient de le voir, le niveau d’études et le salaire sont aussi en partie déterminés par des gènes [107-110]. Absolument tous les aspects de nos vies sont en partie déterminés par des gènes, tout simplement parce que tout ce qu’on fait dans la vie, on le fait avec un corps et un cerveau, et que ces tas de matière sont influencés par des gènes.

Et donc même toutes ces qualités qui sont mises en avant par les personnes qui ont réussi, la ténacité, la prise de risque, la résilience face à l’échec, le contrôle de soi, et la capacité à lever son cul du canapé, toutes ces qualités sont en partie déterminées par des gènes. Votre succès dans la vie ne vous est pas tombé tout seul dessus, vous avez bien dû travailler pour l’obtenir, mais toutes les capacités cognitives que vous avez mobilisées pour faire ce travail sont la conséquence de gènes et d’environnements que vous n’avez rien fait pour mériter. N’en déplaise aux coachs en liberté financière, personne ne mérite son succès. Quand Christiano Ronaldo dit « qu’avec du travail dur et de l’acharnement, tu peux réussir tout ce que tu veux », il se fourre le doigt dans l’oeil. Non seulement parce que s’il était né en Somalie plu tôt qu’au Portugal il n’aurait jamais pu devenir ce qu’il est devenu, mais également parce que s’il était né au Portugal avec des gènes un peu différents, il n’aurait jamais pu non plus devenir ce qu’il est devenu. Non seulement le physique mais également le mental de Christiano Ronaldo, sa persévérance, sa capacité à travailler, à supporter la douleur, sont sous l’influence de gènes qu’il n’a rien fait pour mériter. Le succès est bien une affaire de chance.

Et donc, puisque le mérite est un concept qu’on oppose souvent aux tentatives de redistribution des richesses, il est très facile de voir en quoi la biologie sera une alliée précieuse pour la gauche dans ce combat. Tant que la gauche continuera à affirmer que le succès des riches est entièrement dû à l’environnement dans lequel ils ont grandi, les riches pourront rétorquer qu’il est aussi dû à leurs qualités intrinsèques. Et ils auront parfaitement raison. Le seul moyen de faire sauter ce dernier bastion du mérite, c’est de reconnaître que le succès est effectivement dû à des qualités intrinsèques, mais d’ajouter dans la foulée que ces qualités sont le produit de gènes et d’environnements que l’on a rien fait pour mériter. Et c’est chez Darwin lui-même que l’on trouvait déjà cette idée, puisqu’il avait un jour déclaré en réfléchissant au problème du déterminisme :

« cette vue devrait inspirer une humilité profonde, personne ne mérite aucun
crédit pour quoi que ce soit. » [120].

La conclusion, c’est payez vos impôts avec le sourire, et n’ayez pas peur de massivement taxer les bénéfices de ceux qui ont réussi, il n’y a aucune faute morale à ça. Et après, on va venir dire que la biologie du comportement, c’est un truc de droite.

3.5 Déculpabilisation

Une expérience de pensée intéressante à faire pour comprendre ce que peut apporter la biologie en matière de justice sociale, c’est de réfléchir à ce qui se passerait si elle n’existait pas. Imaginez qu’on mette les recherches en biologie du comportement à la poubelle, ou au même niveau que celles faites en géologie. Avec quoi on se retrouve ? On ne se retrouve pas sans aucune théorie, on se retrouve avec les théories qui pensent que les comportements trouvent entièrement leur origine dans l’environnement ou la socialisation. Or, ces théories, ce ne sont pas des théories « neutres » qui n’ont aucune implication sociale. Une des implications les plus directes de ces théories c’est de se mettre à penser qu’on peut modifier les comportements à sa guise. Cette idée peut avoir des conséquences dramatiques.

Un exemple classique ce sont les thérapies de conversion des homosexuels. Pendant une grande partie du XXe siècle, on a essayé de changer l’orientation des homosexuels parce qu’on croyait que cette orientation était la conséquence d’un choix, ou de l’internalisation de pressions sociales. On a essayé de convertir les homosexuels avec des méthodes « douces » entre guillemets, comme leur recommander qu’ils se fassent plein d’amis du sexe opposé, mais aussi avec des méthodes bien plus violentes, comme les chocs électriques ou la lobotomie [121].

Et je dis « au XXe siècle », mais aujourd’hui encore certains pays et certaines personnes essaient de « convertir » les homosexuels. En 2014, le président de l’Ouganda a promulgué une loi pour durcir les peines contre l’homosexualité dans son pays parce qu’il était persuadé que l’homosexualité avait des origines, je cite, même si ça ne veut pas dire grand-chose, « comportementales, pas génétiques » [122, 123]. Même aux Etats-Unis, l’arrêt de ces conversions est tout récent. Pendant 40 ans, une organisation a essayé toutes sortes de méthodes pour convertir les homosexuels, avant de se résoudre à fermer en 2012 devant ses échecs à répétition, en s’excusant pour toute la douleur et les souffrances qu’elle avait causées [124].

Et c’est là que la biologie vole au secours des opprimés, en faisant remarquer que non, ces
orientations sexuelles ne sont pas des choix ni le résultat d’une socialisation, mais en grande partie déterminés biologiquement [123, 125-128]. Alors vous ça vous surprend et ça vous choque peut-être d’entendre ça, parce qu’en France c’est un autre sujet tabou. Mais aux Etats-Unis par exemple, l’idée que l’homosexualité est en grande partie d’origine biologique a été accueillie à bras ouvert par la gauche et par des associations qui se servent de ce caractère « naturel » pour défendre les droits des LGBT, avec un certain succès [129]. Les études montrent que les gens qui pensent que l’homosexualité est en partie génétique ont en général plus tendance à défendre les droits des homosexuels [130, 131]. C’est le fameux argument du « born this way », « je suis né ainsi », que je suis sûr vous avez déjà dû entendre [extrait lady gaga]. Je dis pas que c’est forcément la meilleure manière de défendre les droits des LGBTs, parce que c’est à nouveau un exemple de paralogisme naturaliste, une application de l’idée que « ce qui est naturel est bon ». Mais ce que j’essaie de montrer, c’est que les théories et les résultats en biologie peuvent aussi bien être utilisés pour faire le bien que le mal, car ils sont très utiles pour s’opposer aux théories du tout-culturel qui donnent l’impression de pouvoir transformer les humains à leur guise [86]. En fait, en fonction des traits que vous considérez, ce sont parfois les gens de gauche et parfois les gens de droite qui donnent de l’importance aux explications génétiques [132, 133].

L’exemple de l’homosexualité montre aussi que les chercheurs ne pourront jamais éviter les récupérations. Si les chercheurs montrent que l’homosexualité est génétique, certaines per sonnes essaieront de discriminer les homosexuels sur la base de ces gènes. Mais si les chercheurs montrent que l’homosexualité est le résultat d’une socialisation particulière, d’autres essaieront de convertir les homosexuels en les socialisant d’une autre manière. Comme le dit le neuroscientifique Franck Ramus [86] :

« Il ne sert à rien de reprocher aux chercheurs leurs résultats et leurs implications présu mées : quoi qu’ils trouvent, certains s’en serviront pour faire avancer leur propre programme idéologique. »

Autrement dit, l’intolérance précède la connaissance : ceux qui veulent discriminer trouveront toujours dans la science des justifications. La seule parade possible à toutes ces récupérations, c’est encore une fois ce qu’on a vu dans la partie précédente : rappeler que le fait d’aimer un humain du même sexe n’est pas une faute morale, que ce principe est inattaquable par la science, et qu’il est complétement indépendant de ce qu’on pourrait découvrir dans le futur
sur les bases biologiques de l’homosexualité. Peu importe ce que la science a découvert ou va découvrir sur ce sujet, cela n’aura en soi aucune conséquence sur nos politiques sociales. Un peu dans le même genre d’idées, tout à l’heure on a vu que certaines personnes ont peur de la génétique du comportement parce qu’elle pourrait « déresponsabiliser ». Mais si au lieu de dire « déresponsabiliser », on disait « déculpabiliser » ? Je pense par exemple aux parents, qu’on a l’habitude de beaucoup faire culpabiliser pour l’éducation de leurs enfants. Si parmi vous il y a des parents qui ont l’impression d’avoir donné exactement la même éducation à tous leurs enfants, mais qui se sont retrouvés avec un enfant très doué à l’école, et l’autre pas, ou un enfant avec un caractère de cochon, et l’autre pas, ou un enfant qui décide d’étudier la géologie, et l’autre pas, vous n’avez pas besoin de culpabiliser pour ces différences. Vos enfants sont le produit de l’éducation que vous leur avez donnée, mais pas seulement. Ils sont aussi le produit de leurs gènes, sur lesquels vous n’avez aucun contrôle. Inutile de vous flageller si Kylian a moins bien réussi que Capucine.

En parlant de culpabilisation, on ne peut pas passer sous silence les errements de la psychanalyse, et de son traitement de l’autisme en particulier. Dans les années 50-60, on accusait les mères d’enfants autistes d’être responsables de cet état, et on les accusait en particulier de ne pas avoir donné assez d’affection à leurs enfants [134, 135]. Y’avait même un petit mot consacré pour désigner ces mères, c’est le mot « mère réfrigérateur », parce qu’elles étaient soit-disant trop froides affectivement parlant. Un truc bien dégueulasse. Et on pourrait ajouter d’autres tentatives de culpabilisation : les ordres contradictoires qui causeraient la schizophrénie, le manque de cadre qui causerait l’anorexie, l’indifférence du père qui causerait l’homosexualité [136],… Une nouvelle fois, dans tous ces exemples, la biologie peut jouer un rôle salvateur en venant rappeler que nous ne sommes jamais uniquement la conséquence de notre environnement social. Au final, on se rend bien compte que les théories génétiques ne sont pas automatiquement connectées au Mal, et les théories environnementales ne sont pas nécessairement associées au Bien.

3.6 Lutte contre certaines formes de totalitarisme

La notion de nature humaine a souvent été crainte et rejetée par la gauche. Toujours pour la même raison : la crainte que les conservateurs ne se servent de cet argument pour justifier
le statu quo et rejeter les comportements qui seraient « contre-nature ». Pourtant, le concept de nature humaine est non seulement très utilisé en science et philosophie [137], mais il est également un outil qui peut être utile à la gauche. Et pour vous expliquer pourquoi, je dois vous raconter une petite histoire.

On est en 1976, un an après la sortie du livre Sociobiology, le livre fondateur de la discipline éponyme qui a fait scandale pour avoir suggéré qu’on pouvait mieux comprendre le comporte ment humain à la lumière de la théorie de l’évolution [71]. Pour essayer de contrer cette discipline naissante, des chercheurs et militants forment des groupes de travail qui se réunissent sur les campus d’université. Un de ces groupes de travail, modestement intitulé « groupe d’étude de la sociobiologie pour la science et pour le peuple », décide d’inviter un des intellectuels de gauche les plus renommés de l’époque, en la personne de Noam Chomsky. Chomsky, je vous en ai déjà parlé, c’est un linguiste très important qui est considéré comme un des pères fondateurs des sciences cognitives. Mais, pour ce qui nous intéresse, c’est avant tout un intellectuel de gauche, très engagé, qui s’est notamment opposé à la guerre menée au Vietnam par les États-Unis.

Donc ce groupe de lutte contre la sociobiologie se dit, tiens, on va inviter Chomsky. À coup sûr, une figure de la gauche radicale comme lui va démonter cette pseudo discipline scientifique raciste et sexiste en un tour de main. Chomsky est invité et il est prévu qu’il donne une petite conférence. La salle est bondée pour l’occasion et la tension est palpable, on se délecte à l’avance de la curée qui va suivre. Mais là, à la surprise générale, Chomsky affirme qu’il trouve la sociobiologie potentiellement utile pour la gauche. Pourquoi ? Parce que pour lui, pour créer de meilleures sociétés, il faut forcément se faire une idée de la nature humaine. Sans vision de la nature humaine, non seulement on ne saura pas quels types de sociétés construire pour subvenir aux besoins de tous, mais en plus des régimes totalitaires pourront se lancer dans des grands chantiers d’ingéniérie sociale pour transformer les gens au prétexte qu’ils n’ont pas de nature.
Comme Chomsky l’écrit lui-même en 1975 [138] :

« Si les gens sont, en fait, malléables et plastiques sans aucune nature psychologique essentielle, pourquoi ne pourraient-ils pas être contrôlés et forcés par ceux qui se réclament d’une autorité, d’une connaissance spéciale, et d’une vision unique de ce qu’est le mieux pour ceux qui sont moins éclairés ? »

Et si cet argument fait mouche, c’est parce qu’il semble bien s’appliquer aux régimes totalitaires d’URSS et d’Asie qu’on a connus au XXe siècle, comme la Russie de Staline, le Cambodge de Pol Pot, ou la Chine de Mao Zedong. Ces régimes totalitaires se réclamaient parfois de courants méfiants sur l’idée de nature humaine. Marx a par exemple écrit à une époque que

« l’Histoire toute entière n’est qu’une transformation continue de la nature humaine » [139],

et s’il y a plusieurs façons d’interpréter cette phrase, il est facile de comprendre pourquoi certains l’ont interprétée comme l’affirmation d’une absence totale de nature humaine.

Et le problème, c’est que quand vous commencez à penser que la nature humaine n’existe pas et que ce sont les conditions sociales qui façonnent intégralement l’humain, vous allez avoir tendance à vous engager dans des grands chantiers d’ingéniérie sociale, à essayer de changer les gens contre leur gré [140]. L’écrivain russe Maxime Gorky, proche de Lénine, dira par exemple que « les classes ouvrières sont pour Lénine ce que le minérai est pour le métallurgiste » [141], c’est à dire des trucs à façonner, de la matière première. On retrouve la même idée chez Mao Zedong qui soutient que « c’est sur une page blanche que s’écrivent les plus beaux poèmes » [142]. L’idée de base de ces régimes totalitaires de gauche, c’est de créer un homme nouveau, de changer la nature humaine pour la rendre non-individualiste [143]. Et tous ces régimes totalitaires sans exception ont conduit à des catastrophes en terme de vies humaines perdues. Même s’il n’existe pas 36 000 films d’Hollywood dessus, et même si beaucoup d’intellectuels de gauche ont eu tendance à fermer les yeux sur ces massacres au XXe siècle, ces idéologies ont conduit, comme le régime nazi, à des dizaines de millions de morts [144].

Donc c’est très important que vous reteniez ça : dire que l’humain n’a pas de nature et n’est que le produit de conditions sociales peut devenir aussi dangereux que de dire que l’humain a une nature qui trouverait ses racines dans la biologie. C’est ça que voulait dire Chomsky. En fait, penser qu’il n’existe pas de nature humaine, c’est toujours avoir une certaine idée de la nature humaine. Ce que veulent dire ceux qui avancent qu’il n’existe pas de nature humaine, c’est en fait que la nature humaine est infiniment malléable. Et cette vision n’est pas moins dangereuse qu’une autre. Et c’est pourquoi, pas plus que le déterminisme génétique n’est une idée de droite, l’idée de nature humaine n’est une idée de droite.

En fait, parfois quand j’y réfléchis, je me dis que l’association de la biologie à des doctrines de droite n’est due qu’à une contingence de l’histoire, et qu’il s’en est fallu de très peu pour
qu’elle ne soit associée à la gauche. En remontant dans le passé on se rend compte que la biologie a très souvent été utilisée pour défendre des politiques progressistes. Darwin et John Stuart Mill par exemple ont essayé de s’opposer au darwinisme social sur la base de travaux en biologie. Darwin écrit qu’

« il y a trop de misère dans le monde. Je ne peux pas me convaincre qu’un Dieu bienfaisant et omnipotent aurait créé la guêpe Ichneumon avec l’intention expresse qu’elle se nourrisse des entrailles de chenilles » [145].

Cet argument est repris par les défenseurs de Darwin, comme Thomas Henry Huxley, qui proclame en 1894 :

« Comprenons, une fois pour toutes, que le progrès éthique de la société ne se fera pas en imitant le processus cosmique, encore moins en essayant de lui échapper, mais en le combattant. » [146].

John Stuart Mill avait la même analyse. « S’il existe des marques d’un dessein particulier dans la création », écrit-il, « l’une des plus évidentes est qu’une grande partie des animaux doivent passer leur existence à tourmenter et à dévorer d’autres animaux ». Par conséquent, pour Mill,

« la Nature est un schéma destiné à être amendé, pas imité » [51].

Ce que ce exemples montrent, c’est qu’à partir du moment où on a les bonnes valeurs morales, on peut se servir des travaux en biologie non pas pour imiter la nature, mais pour s’en éloigner.

À l’inverse, d’autres gauchistes de la même époque ont fait remarqué qu’on trouve aussi énormément de coopération et d’altruisme dans la nature. L’anarchiste Kropotkine utilise ses connaissances en biologie pour justifier la solidarité entre tous les humains [147], tandis qu’en France Émile Gautier essaie de remplacer le slogan de la « lutte pour la survie » par « l’entraide pour la survie » [148]. Si les darwinistes sociaux voulaient vraiment imiter la nature, nous disent tous ces gens, ils devraient mettre en place des politiques d’entraide plutôt que des politiques du laisser-faire. Jusque dans la deuxième partie du XXe siècle des scientifiques de gauche continuent de se servir de la biologie comme d’une arme contre les idées de droite. Robert Trivers, un des plus grands biologistes de l’évolution du XXe siècle, a par exemple reconnu que les théories de la réciprocité qu’il avait développées lui donnaient un certain réconfort en pensant qu’elles pourraient lutter contre la conception de la loi du plus fort [149].

Même l’eugénisme ne peut être automatiquement associé à la droite ou à l’extrême droite, parce qu’historiquement il a d’abord été associé à la gauche [150]. Quand j’étais en licence de biologie, un prof qui nous donnait un cours sur l’eugénisme m’avait marqué en disant que
si j’avais été un scientifique de gauche dans les années 1920-1930, j’aurais probablement été eugéniste, tout simplement parce que la plupart des scientifiques de gauche l’étaient [151]. Et c’est pas dur de comprendre pourquoi : l’eugénisme recherche le progrès social et la transformation de la société par une intervention forte de l’état. Ce sont des idées très de gauche et auxquelles beaucoup de conservateurs de l’époque étaient opposés. Les tests de QI, c’est pareil. Aujourd’hui ils sont pas mal décriés par la gauche, mais à la base les tests de QI étaient censés aider le progrès social, parce qu’ils permettaient de repérer les enfants doués qui n’avaient pas de parents assez riches pour leur payer d’études [152, 153].

Donc tout au long de l’histoire, la biologie a été utilisée pour défendre des politiques conservatrices comme des politiques progressistes. Ce que ça illustre une nouvelle fois c’est qu’il n’y a pas de connexion directe entre la recherche scientifique sur ces sujets et les politiques sociales. Les politiques sociales sont toujours le résultat de recherches scientifiques additionnées de valeurs morales, pas de recherches scientifiques seules.

Je pense qu’il n’y a pas de meilleur moyen d’illustrer ça que de réinsister une dernière fois sur le régime nazi et le régime de l’URSS. C’est quand même incroyable que les deux idéologies qui ont mené aux deux plus grandes catastrophes morales du XXe siècle étaient motivées par des théories qui font des affirmations diamétralement opposées sur la nature humaine. Le troisième Reich était motivé par l’idée qu’il existe une nature humaine véritable et que certains humains sont plus proches de cette nature que d’autres, tandis que l’URSS était motivée par l’idée qu’il n’existe pas de nature humaine et que les humains sont malléables à merci. Des théories complètement différentes d’un point de vue scientifique, qui ont mené aux mêmes atrocités en terme de destruction de vies humaines.

3.7 Lutte contre le relativisme

Le concept de nature humaine aide aussi à lutter contre le relativisme culturel. C’est à dire à lutter contre les gens qui disent, « on ne peut pas reprocher ce comportement à cette population, parce que c’est dans leur culture ».

Pour certaines personnes, le fait qu’un comportement soit culturel constitue une sorte de passe-droit. Prenons par exemple l’excision, l’ablation des parties génitales féminines. C’est une pratique encore courante dans certains pays, une pratique qui fait partie de la culture, des traditions de ces pays. Or, si on apprenait qu’aujourd’hui en France une personne avait maintenu au sol une petite fille pour lui couper les parties génitales puis les recoudre en ne laissant qu’un trou pour laisser passer l’urine et les règles, on serait tous horrifiés. Mais bizarrement, quand des millions de personnes font ça en même temps et depuis des centaines d’années, on appelle ça une « culture », et alors que ça devrait devenir plus atroce encore, certains trouvent que ça en devient plus acceptable [12].

Ce passe-droit accordé à la culture et aux traditions est très connecté avec l’idée que nos comportements sont le résultat d’une internalisation de normes sociales. Si vous pensez que tout ce que les humains font, aiment ou trouvent moral de faire n’est que le résultat d’une socialisation, alors vous n’avez aucune légitimité pour aller dire aux autres cultures ce qu’elles doivent faire, parce que votre socialisation ne vaut pas mieux que la leur. Vous auriez beau essayer d’avancer qu’il existe un principe universel qui recommande de ne pas faire de mal aux gens, on vous demandera d’où vient ce principe. Vous aurez beau avancer qu’il vient de la Raison, on vous répondra que la Raison n’est apparue qu’au XVIIe siècle et représente une « masculinisation de la pensée » [154]. Vous aurez beau dire qu’il vient de l’utilitarisme, on vous répondra que l’utilitarisme est une création de la bourgeoisie anglaise du XIXe siècle.

L’idée de socialisation est donc connectée au relativisme culturel, et ce relativisme peut conduire à tolérer des tragédies morales. Ce n’est pas une crainte complètement fictive sortie de mon chapeau. Regardez ce documentaire sur la guerre au Vietnam. Sont juxtaposés l’extrait d’un enfant vietnamien qui pleure son père décédé et la déclaration d’un général américain. Écoutez bien les propos de ce général.

[ « Hé bien l’oriental ne donne pas la même valeur élevée à la vie comme le fait l’occidental. La vie est abondante, la vie est bon marché en orient, et comme la philosophie de l’orient l’exprime, la vie n’est pas importante. »]

Voilà les dangers du relativisme culturel dans toute sa splendeur. Comme le dit le psychologue Steven Pinker [136],

« Si les préférences exprimées par les gens étaient juste une sorte d’inscription effaçable ou du brainwashing reprogrammable, n’importe quelle atrocité pourrait être justifiée ».

Et c’est dans ces moments-là que la biologie et la notion de nature humaine en particulier peuvent voler à notre secours. La nature humaine fournit un contre-argument tout trouvé au
relativisme, en affirmant qu’il est dans la nature humaine de ne pas aimer se faire oppresser, agresser, ou charcuter les parties génitales. La nature humaine permet d’assoir les droits hu mains sur des bases non arbitraires, en tout cas beaucoup moins arbitraires que ne permettra jamais de le faire la culture.

Ceux d’entre vous qui militent pour la cause animale auront peut-être reconnu ici un argument familier. Quand vous essayez de défendre les droits des animaux, une des questions qu’on vous pose souvent, c’est : « pourquoi ? ». « Pourquoi on irait donner plus de droits aux animaux ? ». Et une réponse que l’on donne souvent, c’est que les animaux partagent une même nature avec nous, qu’ils sont capables de ressentir des trucs, et en particulier qu’ils ressentent la douleur. L’argument de la sentience est un exemple d’utilisation du concept de nature pour lutter contre la discrimination. On insiste alors sur l’existence d’une nature animale plus qu’une nature humaine, mais l’idée est la même. Voilà pourquoi l’idée de nature est si plaisante pour des intellectuels de gauche, qu’ils soient de gauche radicale comme Noam Chomsky ou de gauche libérale comme Peter Singer. Singer est d’ailleurs non seulement un défenseur de la cause ani male mais également un défenseur de la biologie du comportement humain face à toutes les attaques qu’elle a subies de la gauche. Il a même écrit un bouquin sur ce sujet [13].

Donc une fois de plus, l’idée de nature humaine n’est pas néfaste en soi et n’est pas automatiquement associée à des politiques conservatrices. On peut se servir de la nature humaine pour faire le bien comme le mal, car une nouvelle fois, les politiques sociales sont toujours le résultat de connaissances scientifiques additionnées de valeurs morales, pas de connaissances scientifiques seules. Si une partie de la gauche a peur du concept de nature humaine, c’est parce qu’elle se focalise uniquement sur les exemples historiques qui ont mal tourné.

3.8 Vers des sociétés plus épanouies

Je voudrais terminer en revenant sur quelque chose qu’a dit Noam Chomsky, que la biologie du comportement pourra nous aider à identifier les besoins humains. C’est vrai pour les besoins basiques, mais c’est vrai également pour identifier de façon plus générale ce qui rend les gens heureux.

Pour illustrer ça, on va prendre un dernier exemple pas du tout sensible, je suis plus à ça près, la moindre représentation des femmes dans les métiers scientifiques et techniques.

Vous n’êtes probablement pas sans savoir que les femmes sont fortement sous-représentées dans les métiers d’ingénieur, d’informaticien, et dans de nombreux domaines de la science. On attribue généralement cette sous-représentation à des stéréotypes qui poussent les femmes à croire qu’elles ne sont pas bonnes en science, au fait qu’on leur offrait des poupées et pas des mécanos quand elles étaient petites, au manque de femmes scientifiques célèbres auxquelles s’identifier, et à du sexisme et de la discrimination tout au long de leur carrière et de leur formation. En bref, la sous-représentation des femmes ne serait due qu’à des facteurs sociaux et environnementaux.

Il est certain que ces facteurs font partie de l’explication. Par exemple, en ce qui concerne la discrimination, encore en 2022 les femmes sont moins créditées que les hommes pour leur travail scientifique [155]. On s’est aussi rendu compte que les femmes arrivaient mieux à obtenir certains postes scientifiques lorsque les candidatures à ces postes étaient anonymisées [156]. Les discriminations conscientes ou non existent donc bien et toute politique visant à les réduire est bonne à prendre. Néanmoins, ces explications environnementales ne doivent pas nous empêcher d’envisager d’autres hypothèses, et en particulier que les hommes et les femmes puissent naturellement avoir des préférences différentes en matière d’activités et de métiers. Le mot naturel, une fois de plus, ne transporte pas de connotation de valeur, ni de connotation d’impossibilité de changement.

En fait, on a même déjà de bonnes raisons de penser que des explications biologiques pour raient être pertinentes [6, 22]. Je vous en donne une seule, qui est l’observation que les pays les plus avancés du point de vue de l’égalité des sexes sont aussi ceux qui ont le moins de femmes dans les filières scientifiques et techniques [157, 158]. Vous m’avez bien entendu : dans les pays où les droits des femmes sont les plus avancés, comme en Finlande, en Suède ou en Norvège, il y a *moins* de femmes qui choisissent de faire des maths, de la science ou de l’ingéniérie. Et vous ne pouvez même pas accuser les chercheurs derrière ces études d’être sexistes, parce qu’ils montrent dans le même temps que la plupart du temps, les femmes sont aussi fortes que les hommes dans ces disciplines. Les femmes sont aussi fortes en maths et en science que les hommes, mais elles décident de ne pas suivre de carrières scientifiques et techniques.

Alors tout ça c’est de la recherche en cours, je ne vais pas faire comme si on avait tout compris, y’a différentes interprétations de ces observations [159]. Mais une des interprétations favorisées c’est
clairement que quand on fout la paix aux femmes, quand on ne leur dit pas quelles études faire et qu’elles vivent dans un pays où avoir un bon salaire n’est pas si important que ça pour bien vivre, elles se dirigent vers les métiers qui leur plaisent naturellement le plus, qui ne sont pas les métiers scientifiques et techniques.

(Alors attention je fais une petite précision au montage, on retrouve beaucoup de femmes dans des domaines des sciences comme la biologie, les sciences sociales ou la médecine. Le critère important ne serait donc pas « est-ce que c’est une science ou pas », mais le *type de sujet* que cette science étudie. Je vous renvoie vers les réfs si vous voulez creuser cet aspect [157, 158].)

Alors qu’au contraire, dans les pays où les femmes sont moins libres et où le niveau de vie est pas top, elles se dirigent vers des métiers qui leur plaisent moins mais qui sont plus rémunérateurs.

Si cette interprétation est correcte, vous imaginez le renversement de perspective ? Ça voudrait dire que la sous-représentation des femmes dans les filières scientifiques et techniques ne devrait plus être considérée comme un indicateur de discrimination mais au contraire comme un indicateur de bien-être social, un indicateur que les femmes vivent dans un pays où on leur fout la paix [160]. Pour dire les choses autrement, si cette interprétation est correcte, en France, dans les années à venir, au fur et à mesure que les discriminations envers les femmes vont continuer à diminuer, on ne va pas observer une augmentation de la représentation des femmes dans ces filières mais une diminution. Incroyable non ?

À nouveau, je reprécise que tout ça ne veut pas dire qu’il n’y a aucune discrimination et aucune raison sociale qui puisse aussi expliquer cette sous-représentation. Les explications ne sont pas un jeu à somme nulle. Et il n’est pas possible de conclure, si vous êtes une femme, que vous allez forcément moins aimer la science qu’un homme tiré au hasard dans la population. Je suis bien placé pour le savoir, puisque la totalité de mes collègues vulgarisatrices et chercheuses sont des femmes qui non seulement aiment plus la science mais sont également meilleures en science que l’homme moyen que vous croisez dans la rue. Donc si vous êtes une femme et que vous aimez la science, foncez vers ces métiers, ce que je raconte ne change rien pour vous.

Mais tout ça illustre en quoi la biologie peut être utile à nos sociétés : elle éclaircit les objectifs à atteindre. Actuellement, beaucoup de gens semblent penser que l’objectif à atteindre c’est une représentation égale parfaite des sexes dans tous les domaines. Mais peut-être que cet
objectif ne représente pas du tout la répartition qu’on trouverait dans une société épanouie sans contraintes et sans discriminations [160]. Et savoir si on se trompe ou pas sur les objectifs à atteindre, c’est quelque chose qui devrait intéresser la gauche.

En fait, il y a même un sens à défendre ce point de vue dans une perspective féministe. Certaines féministes pensent qu’en essayant d’atteindre la parité dans tous les domaines, on est en train d’essayer de faire rentrer les femmes dans le même moule que celui des hommes, et à ériger les préférences masculines en modèles à suivre [11]. Comme le dit la féministe Griet Vandermassen,

« En tant que féministes, nous ne devons pas nous laisser piéger par ce que tant d’hommes théoriciens ont fait avant nous : prendre l’esprit et le comportement masculin comme le standard. »

Autrement dit, si les hommes aiment faire joujou avec des clés à molette et des micro processeurs, tant mieux pour eux ! Mais de quel droit érige-t-on ces activités comme des modèles à suivre pour les femmes, en stigmatisant au passage celles qui choisissent de se consacrer à des activités que les hommes ne choisissent généralement pas [97] ?

On retombe sur le bénéfice de déculpabilisation dont je parlais tout à l’heure. Dans un sens, les explications biologiques sont extrêmement apaisantes, parce qu’elles nous permettent de comprendre pourquoi on a tendance en moyenne à se comporter de la même façon que les individus du même sexe que nous, mais aussi pourquoi il existe une certaine variabilité autour de ces moyennes, et, et c’est ça le plus important, le tout sans aucun jugement de valeur. Reconnaître qu’il existe une variabilité de comportements ne s’accompagne d’aucun jugement de valeur en biologie, parce qu’il n’y a pas de valeurs dans la nature. Pour un biologiste, il n’y a pas plus de sens à se demander si l’empathie est supérieure à l’intelligence qu’il n’y a de sens à se demander si la vision nocturne des chouettes est supérieure à l’écholocation des chauve-souris. Il n’y a pas plus de sens à se demander s’il vaut mieux aimer les maths que les lettres qu’à se demander s’il vaut mieux survivre en buvant qu’en mangeant. Et il n’y a pas plus de sens à se demander si les testicules des hommes sont supérieurs aux ovaires des femmes qu’à se demander si l’aile du corbeau est supérieure à la nageoire du dauphin [10]. Tout ce qui existe en biologie, ce sont des traits qui ont évolué parce qu’ils résolvaient un problème de survie ou de reproduction bien spécifique. Mais les valeurs n’existent pas dans la nature, ce
sont nos sociétés qui les ajoutent.

Au contraire, derrière les explications sociales se cachent quasi systématiquement des jugements de valeurs. Quand des gens avancent qu’un comportement a une origine sociale, c’est dans 99% des cas parce qu’ils espèrent pouvoir le changer. Et s’ils espèrent le changer, c’est parce qu’ils pensent que certaines façons de se comporter valent mieux que d’autres. Que re garder des vidéos de science par exemple c’est mieux que regarder des vidéos de maquillage. Les jugements de valeur donc sont omniprésents derrière les explications sociales des comportements. Et c’est pourquoi si vous êtes une femme et que vous en avez marre des injonctions, dans quelque sens que ce soit, les injonctions à plus ressembler aux femmes comme les injonctions à plus ressembler aux hommes, vous allez trouver le cadre explicatif de la biologie très apaisant, très déculpabilisant, très libérateur, précisément parce qu’il est libre de toute valeur.

Comme le dit la féministe Griet Vandermassen [11] :

« La psychologie évolutionnaire renforce les femmes au niveau théorique, mais à un niveau plus personnel aussi : elle montre qu’elles peuvent être aussi féminines et non féminines qu’elles veulent. Elles n’ont pas à craindre que leur “envie de se sentir femme” soit considérée comme une faiblesse de caractère. Elles peuvent juste être comme elles le souhaitent : féminines ou pas, hétérosexuelles ou pas, attentionnées ou pas. »

Et évidemment, même si j’insiste sur les injonctions faites aux femmes, tout ce que je dis s’applique de la même façon aux injonctions faites aux hommes.

Donc vous voyez, accepter que les hommes et les femmes soient naturellement différents en moyenne, dans leurs goûts, leurs intérêts, leurs besoins, leurs capacités, ça n’implique rien en terme de politiques. On peut très bien se servir de ces informations pour construire des sociétés plus justes et plus tolérantes. Des sociétés qui n’essaient pas de faire rentrer tout le monde dans le même moule. Des sociétés qui accompagnent les femmes dans leurs choix plutôt que de sans cesse les pousser à rentrer dans les critères de succès des hommes. Des sociétés qui mettent en avant que, pour un homme comme pour une femme, être ingénieur n’est pas plus glorieux qu’être infirmier, préférer les maths n’est pas plus cool que préférer les lettres, et préférer faire carrière n’est pas mieux que préférer s’occuper de sa famille. De façon générale, la biologie nous aidera à créer des sociétés plus épanouies, parce que ces sociétés se connaîtront mieux elles-mêmes.

Comme le disait l’anthropologue Margaret Mead, qui, pour ceux qui ne le savent pas, était une anthropologue qui prônait la supériorité de la culture sur la biologie :

« Si nous voulons réaliser une culture plus riche, riche de valeurs contrastées, il faut re connaître toute la palette des potentialités humaines, et construire ainsi un tissu social moins arbitraire dans lequel chaque don humain si divers soit-il trouvera sa place. » [161].

Je suis entièrement d’accord avec ça, mais ça ne coûte rien de reconnaître que si les potentialités humaines sont si diverses, c’est en partie parce que les humains sont génétiquement divers.

(Je profite de cette dernière pause pour vous rappeler que votre soutien sur utip et tipeee est toujours de la plus haute importance pour moi, en particulier pour réaliser ce genre de vidéo qui demande des mois et des mois de travail. Ya pas de ptits dons, même un euro compte. Allez bonne fin de vidéo, vous y êtes presque.)

4 Résumé et conclusion

Je vais essayer de vous résumer tout ça et de conclure du mieux que je peux. Nous avons vu que les recherches en biologie du comportement souffrent d’une mauvaise réputation dans certains milieux de gauche. Il n’est pas difficile de comprendre pourquoi. Dire qu’un comportement est biologique, génétique, évolué, naturel ou inné fait tout de suite surgir plusieurs craintes. D’abord, la crainte qu’on ne puisse pas changer ce comportement. Ensuite, la crainte qu’on ne *doive* pas le changer, puisque ce qui est « naturel » est souvent associé à « ce qui est bon ». Enfin, la crainte de la déresponsabilisation, c’est à dire que l’on se serve de la biologie pour justifier des mauvais comportements.

En jetant un coup d’oeil à l’histoire, il est facile de se rendre compte que la biologie a souvent servi à défendre des politiques conservatrices. En particulier, les affirmations sur l’existence de différences naturelles entre hommes et femmes a souvent servi à discriminer les femmes, et aujourd’hui encore les recherches en biologie du comportement sont récupérées par des masculinistes et suprémacistes blancs. Les tragédies morales du 20e siècle comme l’eugénisme et le nazisme sont là pour nous rappeler que ces récupérations peuvent tourner à la catastrophe si on n’y prend pas garde.

Ces craintes politiques expliquent en grande partie ce qu’on a vu dans la dernière vidéo :
qu’on fait dire à la psycho évo des choses qu’elle n’a jamais dit, qu’on la caricature, qu’on lui demande un niveau de preuve bien plus élevé qu’aux autres sciences. Si vous êtes sur les réseaux sociaux, vous avez pu observer les réactions épidermiques et la violence verbale qui se déchaînent rien qu’à l’évocation du mot « evopsy ». Ce sont évidemment les préoccupations politiques qui les expliquent. Et c’est également la politique qui explique comment il est possible de qualifier de pseudoscience une discipline qui publie dans les meilleurs journaux, a convaincu des centaines de chercheurs et est à l’origine d’innombrables découvertes empiriques depuis trente ans. Comme le dit le philosophe des sciences Larry Laudan, le qualificatif de pseudoscience est une « machine de guerre » utilisée dans les batailles politiques pour discréditer la partie adverse, car il permet de rejeter en bloc toute une discipline qui dérange [162]. Les critiques de la psycho évo n’ont pas cherché à évaluer la discipline mais à la combattre [71], et certains ne s’en cachaient même pas, comme on le verra dans la prochaine vidéo. Au-delà de la psycho évo, c’est toute la biologie du comportement humain qui est considérée comme l’ennemie à abattre dans ces milieux militants.

Pourtant, nous avons vu que ces préoccupations politiques semblent, si ce n’est complète ment injustifiées, au moins fortement exagérées. D’abord parce que c’est une idée fausse de croire que ce qui est génétique, inné ou évolué est impossible à changer. Ensuite parce que c’est une erreur de raisonnement que de penser que ce qui est naturel est bon. Aussi parce que sur le plan théorique comme pratique, il est très douteux que les explications biologiques des comportements changent quoi que ce soit en matière de droit pénal. Nos acquis sociaux ne dépendent pas directement de ces recherches car l’égalité en droits ne repose pas sur l’absence de différences. Si on ne peut jamais complètement écarter la possibilité de discriminations, nous avons déjà des lois en place pour les réprimer. Pour ceux pour qui ça a de l’importance, les chercheurs derrière ces travaux sont très majoritairement de gauche et dans leurs rangs se trouvent de nombreuses femmes, engagées depuis des dizaines d’années dans le combat féministe. Enfin, en ce qui concerne les leçons de l’histoire, il faut faire attention à ne pas sélectionner unique ment les exemples qui nous arrangent. La biologie a certes été associée à des dérives morales, mais d’innombrables fois les craintes qui avaient été exprimées se sont révélées infondées. En particulier, ces 60 dernières années, nos connaissances en génétique et évolution humaine ont explosé, et cela n’a pas empêché le progrès social de continuer.

Tout ceci montre que la biologie du comportement n’est que très faiblement connectée à des
politiques conservatrices : plus exactement, cela montre que les politiques sociales que l’on met en place sont toujours la conséquence de découvertes scientifiques additionnées de principes moraux, et pas uniquement de découvertes scientifiques.

La biologie du comportement humain possède aussi de nombreuses conséquences positives. D’abord, elle renforce les acquis sociaux. Actuellement, il est beaucoup trop facile pour les conservateurs de convaincre, parce qu’ils n’ont qu’à énoncer des banalités scientifiques pour discréditer la gauche. Simplement reconnaître qu’il existe des différences cognitives d’origine génétique suffit à discréditer de nombreux mouvements pour la justice sociale, parce que ces mouvements se sont construits sur l’hypothèse d’une origine exclusivement sociale de ces différences. Aller récupérer la biologie des mains de ces conservateurs augmentera donc automatiquement la crédibilité de la gauche et des mouvements progressistes sur ces questions. La biologie du comportement aidera aussi à améliorer nos politiques publiques, à la fois en mettant en évidence des inégalités génétiques qui étaient jusque-là passées inaperçues, mais également en aidant à créer des politiques publiques qui fonctionnent réellement. Pour pouvoir changer le monde, il faut d’abord comprendre comment il marche, et avoir plus d’informations sur la façon dont nous fonctionnons ne sera jamais dommageable. La biologie du comportement servira aussi la gauche sur la question du mérite, et par ricochet, à faire accepter ses politiques de redistribution des richesses. Si la gauche a raison de dire que personne ne mérite son succès, ce n’est pas parce que le succès est entièrement dépendant de l’environnement, mais parce que même les gènes qui le permettent ne sont pas mérités. La biologie du comportement permet de lutter contre le relativisme extrême en rappelant qu’il existe un socle commun de besoins, désirs, et préférences chez tout être humain. Elle lutte aussi contre l’idée que les humains sont infiniment malléables, idée qui a poussé des régimes totalitaires de gauche à s’engager dans des campagnes d’ingéniérie sociale aussi catastrophiques que celles des nazis. Elle permet également de déculpabiliser tous les gens qu’on a tenus pour responsables des malheurs qui leur arrivait. De façon générale, la biologie du comportement pourrait nous aider à créer des sociétés plus tolérantes et épanouies, où les préférences de chacun pourront s’exprimer et les différences reconnues sans être associées à des différences de valeurs.

Au final, si non seulement les conséquences négatives de ces recherches sont exagérées, mais qu’en plus elles possèdent de nombreuses conséquences positives, le rejet dont elles font
l’objet d’une partie de la gauche ne paraît plus justifié. Contrairement à certaines technologies dangereuses que l’on a interdites comme le clonage humain, la biologie du comportement n’est pas une technologie qui nous permet de transformer le monde mais une science qui nous permet de le comprendre. Si cette science n’est pas complètement dénuée de conséquences négatives, ces conséquences ne peuvent être atteintes qu’en empruntant des chemins tortueux qui dépendent intégralement de la possession de valeurs morales douteuses. La biologie du comportement n’est connectée ni au bien ni au mal, elle est connectée à ce qu’on décidera d’en faire, sur la base de nos valeurs morales. Et quand on regarde l’histoire récente de nos sociétés, il semblerait qu’on ait plutôt décidé dernièrement de s’en servir pour mieux soigner que pour discriminer, pour déculpabiliser plutôt que déresponsabiliser.

Interdire la biologie du comportement pour ses conséquences négatives indirectes serait comme interdire la mécanique quantique parce qu’elle est utilisée pour convaincre du bien-fondé de certaines médecines alternatives. On pourrait même défendre l’idée que les recherches en mécanique quantique sont à l’heure actuelle bien plus dangereuses que les recherches en biologie du comportement, puisqu’elles poussent chaque jour des gens à ne pas bien se soigner. Mais si ces effets néfastes sont réels, le lien qui les relie à la mécanique quantique est suffisamment ténu pour que l’on refuse de trouver pertinent l’arrêt des recherches dans ce domaine. C’est pour la même raison que l’arrêt des recherches en biologie du comportement est généralement déclaré non pertinent.

Quand bien même on déciderait de les arrêter, ça ne ferait pas disparaître ce qu’on a déjà découvert pour autant. Ce qu’on connaît déjà de la nature humaine est largement suffisant pour permettre à ceux qui veulent discriminer de le faire. Pire, de nos jours même des personnes sans aucune formation scientifique peuvent découvrir des choses potentiellement dangereuses sur la nature humaine. Il existe par exemple des algorithmes utilisables par n’importe qui et capables de deviner avec une bonne probabilité des choses intimes sur les humains rien qu’à partir d’une photo de leur visage. Ce dont on a besoin aujourd’hui, ce n’est donc pas de gens qui essaient d’enterrer ces recherches, mais au contraire de personnes qui peuvent les expliquer et expliquer ce qu’elles signifient, ou plutôt ce qu’elles ne signifient pas, d’un point de vue moral et politique.

Vous devez maintenant mieux comprendre pourquoi les biologistes qui bossent sur ces sujets ne sont pas spécialement inquiets des implications de leurs recherches. Ce n’est pas, comme on
essaie de le faire croire parfois, qu’ils n’ont aucune conscience politique. C’est plus banalement qu’ils n’effectuent pas le calcul des conséquences de leurs recherches de la même manière que le fait cette gauche bruyante dans le paysage médiatique.

Mais cette gauche bruyante n’a pas le monopole de la gauche. Si elle a tendance à se présenter comme le dernier rempart contre les conservateurs et les réactionnaires de tout poil, la réalité, c’est que derrière ces polémiques, ce sont deux visions de la gauche qui s’affrontent. Deux gauches qui ne calculent pas les conséquences de la même façon. C’est pour ça que dans la vidéo d’aujourd’hui j’ai employé le plus souvent l’expression « une certaine partie de la gauche » pour désigner les détracteurs de la biologie du comportement. Nous sommes en présence d’une de ces guerres intestines qu’affectionne particulièrement la gauche, comme dans le domaine de l’écologie où les différentes façons d’évaluer les avantages et les inconvénients des moyens de production d’énergie se traduisent par des débats houleux et des idées diamétralement opposées sur les meilleures politiques à adopter.

Pour répondre au titre de cette vidéo, « peut-on être de gauche et aimer la biologie du comportement humain ? », la réponse est évidemment que oui on le peut, mais qu’en plus, si les arguments que je vous ai donnés aujourd’hui vous ont convaincu, qu’on le *doit*. Et si la gauche qui pense autrement a tendance à considérer qu’elle n’a personne sur sa gauche, on est en droit d’en douter. La stratégie d’avoir cherché à systématiquement minimiser ou discréditer les recherches en biologie du comportement depuis 50 ans est en train de se retourner contre les mouvements progressistes, parce que les conservateurs n’ont aujourd’hui qu’à énoncer des banalités scientifiques pour convaincre. Même s’il n’y a pas de pire insulte que vous pourrez leur faire, il y a donc un sens à dire que cette gauche fait le jeu de l’extrême droite. Et on pourrait donc avoir des mots beaucoup plus forts que ceux que j’ai eus aujourd’hui pour qualifier cette gauche qui a complètement abandonné la biologie aux mains des conservateurs depuis des dizaines d’années, alors que d’autres stratégies existaient. Je vous laisse refaire le parallèle avec l’écologie et la diabolisation de certaines sources de production d’énergie qui pourrait s’avérer très contreproductive dans les années qui viennent.

Outre une façon bien particulière de calculer les conséquences, d’autres facteurs expliquent pourquoi cette gauche a choisi la stratégie du rejet de ces recherches. J’en citerai juste deux. En premier lieu, il s’agit souvent de personnes qui ont du mal à accepter que la science puisse
se faire sans arrière-pensées politiques [71]. Or, s’il est certain que la science ne sera jamais complètement séparée du politique, ce truisme n’a pas besoin de tourner à la paranoïa. Peut être que ces personnes ne sont pas capables de mettre la politique de côté quand elles font de la recherche, mais ce n’est pas une raison pour penser que tout le monde en est autant incapable.

Ensuite, cette gauche n’est pas exempte des biais cognitifs qu’elle prétend combattre. Comme nous l’avons vu, il est très dur de se sortir des biais cognitifs et du paralogisme naturaliste en particulier. De mon expérience, si tant de personnes à gauche ont peur de la biologie du comportement, c’est parce qu’elles sont réellement convaincues que certaines découvertes scientifiques pourraient remettre en question certains de nos principes moraux. Ces personnes ne sont pas réellement convaincues que ce qui est n’a pas d’implications sur ce qui doit être, comme le disait Hume. Le biologiste de l’évolution Theodosius Dobzhansky l’avait déjà remarqué il y a 60 ans, lorsqu’il écrivait [55] :

« De façon bizarre, certaines personnes de gauche en arrivent quasiment à être d’accord avec les conservateurs hardcore, en ce sens qu’elles acceptent que s’il était montré que les gens sont divers génétiquement, alors les tentatives d’améliorer leur sort par des politiques sociales, économiques et éducatives seraient futiles, et peut-être même “contraire à la nature”.»

Il y a même des exemples documentés de ce phénomène. Un jour, alors qu’on demandait à un critique de la sociobiologie ce qu’il ferait si un jour on obtenait la preuve irréfutable qu’il existe des différences génétiques entre populations humaines, il répondit :

« Alors je devrais évidemment devenir raciste, parce que je devrais croire les faits » [71].

C’est assez incroyable d’entendre ça. Quelqu’un d’engagé dans la lutte anti-raciste depuis des années avoue qu’il pourrait devenir raciste du jour au lendemain simplement sur la base d’une nouvelle découverte scientifique. Cette anecdote illustre qu’une partie de l’animosité envers ces recherches est due à des biais cognitifs, à des gens qui, même s’ils sont de gauche, ont du mal à distinguer le naturel du désirable et le différent de l’inférieur. L’emprise du paralogisme naturaliste sur nos psychologies est extrêmement puissante, que l’on soit de droite ou de gauche.

J’espère quand même vous avoir convaincu aujourd’hui que s’extraire de ces biais était possible et la seule voie intéressante sur le long terme pour le progrès social. Pas besoin de tomber dans les travers de la droite à faire des inégalités génétiques des obstacles insurmontables et à penser que tout ce qui est naturel doit être imité. Mais pas besoin non plus de tomber dans les travers de la gauche à nier en permanence les origines génétiques des comportements, comme si les reconnaître allait faire de nous tous des racistes et des sexistes du jour au lendemain.

Si vous choisissez d’emprunter cette voie alternative, soyez assuré·e que ça ne sera pas facile. Vous allez vous faire attaquer de tous les côtés, par la gauche comme par la droite. À gauche, à force de se battre contre les discriminations en niant ou minimisant les différences, on a fini par associer tous ceux qui reconnaissent l’existence de différences à des racistes et des sexistes. Certains gauchistes se feront donc un plaisir de vous affubler de ces petits noms, et quand votre réputation aura été publiquement salie, ne comptez pas recevoir beaucoup de soutiens, puisque rien que remettre en question que quelqu’un soit vraiment raciste est considéré comme suspect par beaucoup [71]. Cette gauche opposée à la biologie du comportement est aussi célèbre pour avoir, ces cinquante dernières années, utilisé tous les moyens à sa disposition pour parvenir à ses fins [163], que ce soient les moqueries et les injures bien sûr, mais aussi la diffamation et les menaces, comme je peux en témoigner régulièrement. C’est d’ailleurs ce qui explique que la plupart des chercheurs qui bossent sur ces sujets ne s’expriment pas en public : ils ont peur de se faire accuser de choses ignobles juste pour avoir évoqué la possibilité de différences biologiques. Il y a, dans le milieu universitaire à l’heure actuelle, une peur de communiquer sur ces sujets due à ce climat politique délétère. Quand on est chercheur, il faut vraiment être stupide ou inconscient pour s’exprimer sur ces sujets, ou, comme dans mon cas, les deux à la fois.

Et à côté de ces attaques d’une partie de la gauche, vous allez vous faire attaquer par la droite pour… exactement les mêmes raisons. Les conservateurs, comme cette gauche qui rejette la biologie du comportement, ne comprendront pas que vous puissiez dire qu’il existe des différences génétiques sans en conclure quoi que ce soit au niveau politique. Ils vous accuseront donc de ne pas aller au bout de votre raisonnement, d’être mou, d’être un bisounours. Et peut-être pire encore pour ceux d’entre vous qui sont de gauche, quand vous ne serez pas attaqué·e par la gauche, ni attaqué·e par la droite, vous serez récupéré·e par la droite, et parfois même par l’extrême droite. C’est à dire que vous allez être récupéré·e par des bords politiques que vous aviez l’habitude de combattre, et qui se serviront de vos propos pour montrer que la gauche raconte n’importe quoi. Ça va vous faire très bizarre, et c’est dans ces moments-là que mentalement il va falloir tenir. La solution la plus simple sera alors de vous désavouer publiquement et reconnaître que finalement, la recherche en biologie du comportement humain est bien raciste et sexiste. Cette simple petite phrase suffira à prouver à vos camarades que vous êtes dans le bon camp et vous fera tout de suite vous sentir mieux avec vous-même.

Mais évidemment, votre engagement de gauche n’a pas pour but de vous faire vous sentir bien, ni de vous faire des amis sur Twitter. Si cette vidéo vous a convaincu qu’il est important que la gauche reprenne à son compte les travaux en biologie du comportement, votre inconfort mental sera le prix à payer pour atteindre cet objectif. La bonne nouvelle, c’est que cette situation inconfortable peut disparaître du jour au lendemain si une masse critique de sou tiens est atteinte. Le jour où suffisamment d’hommes et de femmes de gauche reconnaîtront publiquement que les résultats en biologie du comportement sont à prendre au sérieux et pas automatiquement associés à des politiques de droite, les conservateurs ne pourront plus décrédibiliser la gauche aussi facilement qu’ils le font aujourd’hui, et la gauche cessera d’accuser ses propres membres de racisme et de sexisme. Est-ce que cette masse critique sera atteinte dans deux ans ou dans trente ans, cela ne dépend que de vous.

[FIN]

Je donne quelques livres pour ceux qui veulent continuer à creuser ces sujets. Pour ceux qui veulent avoir un aperçu historique de ces batailles politico-scientifiques, et d’à quel point la critique de la biologie du comportement est intimement mêlée à des préoccupations politiques, je recommande le très bon « Defenders of the truth » de la sociologue Ullica Segerstrale. C’est une sociologue qui a passé 20 ans de sa vie à interviewer les protagonistes des polémiques autour de la sociobiologie, qui sont un copier-coller des polémiques actuelles autour de la psychologie évolutionnaire.

Si c’est la question du féminisme qui vous intéresse particulièrement, je vous recommande la lecture de Griet Vandermassen, « who’s afraid of Charles Darwin ? », « qui a peur de Charles Darwin ? ». Je l’ai citée à de nombreuses reprises dans cette vidéo, et son parcours est intéressant parce que comme je vous l’ai dit elle a commencé par être hostile à la biologie du comportement avant de devenir féministe darwinienne.

Vous pouvez également lire Peter Singer, qui a écrit un petit livre qui s’intitule « une gauche darwinienne » [13]. C’est très rapide à lire, et c’est important de donner la parole à des intellectuels de gauche qui ne versent pas dans le biologie-bashing habituel. Dans ce livre, il écrit par exemple que :

« Une gauche darwinienne devrait accepter qu’il existe une telle chose qu’une nature humaine, et chercher à en savoir plus sur elle, afin que les politiques publiques soient basées sur les meilleures données de ce que les humains sont. »

Et je rajouterais « The blank slate » de Steven Pinker, qui lui a été traduit en français, contrairement aux livres précédents, sous le titre « Comprendre la nature humaine », qui vous donnera un peu plus de contexte sur les raisons des oppositions aux recherches sur la biologie du comportement humain [12].

Un énorme merci à lafeedhiver, Léandre Simioni, Toytle, batmac, z alex science et aux dizaines de personnes qui me soutiennent financièrement sur utip et tipeee et me permettent de produire du contenu à mon rythme, ce genre de vidéos n’aurait évidemment aucune chance de voir le jour sans un soutien sur le long terme comme celui que vous m’apportez là-bas.

Un gros merci également à mes relecteurs qui ne pensaient certainement pas devoir poser un jour de RTT pour relire mon script lorsqu’ils ont accepté.

Je vous dis enfin deux mots de la prochaine vidéo, elle vous présentera tout le contexte qui existe autour des critiques de la psycho évo. Parce que, comme le disent les sciences sociales, connaître le contenu des textes c’est bien, mais leur contexte de production est toujours aussi important pour mieux les comprendre. Je vais donc vous présenter les principales personnes qui étaient derrière ces critiques, et pour quelles raisons elles les ont produites. Et vous verrez que si certains chercheurs mettent un point d’honneur à ne pas laisser leur idéologie déteindre sur leur recherche, d’autres se sont ouvertement vantés de vouloir faire le contraire. Arrivés à ce niveau dans cette série sur la psycho évo, vous avez maintenant toutes les bases pour vous rendre compte par vous-même de la pertinence des critiques. On ira donc faire un petit tour du côté des philosophes des sciences qui se présentent parfois comme les gardiens de la logique et de la raison mais qui ont très souvent produit un traitement catastrophique de ces sujets, à nouveau probablement pour des raisons politiques. Si vous pensiez que les chercheurs étaient des gens sérieux qui se renseignent sur les disciplines qu’ils critiquent et se comportent de façon honnête dans un débat scientifique, vous allez tomber de haut. Beaucoup de choses anormales se sont passées ces trente dernières années, et si ces événements sont bien connus du monde universitaire, il me semble important que vous en entendiez aussi un peu parler pour vous faire un avis un peu plus informé sur toutes ces histoires. Enfin, je vous donnerai mon ressenti
très personnel sur ce que ça fait de faire de la recherche à une époque où les consensus en biologie peuvent être remis en question simplement parce qu’une hypothèse alternative caresse l’idéologie du moment dans le sens du poil. Encore une vidéo qui s’annonce animée, donc.

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L.) 111-127 (Springer Netherlands, Dordrecht, 1983). isbn : 978-94-009-7055-7. https://doi.org/10.1007/978-94-009-7055-7_6.
163. Dreger, A. Galileo’s Middle Finger : Heretics, Activists, and One Scholar’s Search for
Justice Reprint édition. isbn : 978-0-14-310811-5 (Penguin Books, 2015

3 réactions à “Peut-on être de gauche et aimer la biologie du comportement humain ? psycho évo #8”

  1. Hédi

    26 Oct 2022

    à 15:15

    Bonjour.
    J’ai l’impression que le lien sur lequel renvoie la note 120 ne fonctionne plus.

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  2. Hédi

    26 Oct 2022

    à 15:15

    Vous avez très bien expliqué les conséquences dramatiques qu’on eut les idéologies qui voulaient produire un homme nouveau. Que penser de l’idéologie transhumaniste qui, à sa façon, veut également créer un homme nouveau ? Un homme à l’image d’une certaine idéologie progressiste. La laideur ou la bêtise sont des inégalités. Donc peut-on éthiquement, si la technologie le permet, produire des humains plus beaux, plus intelligents, plus performants ?

    Reply to this comment

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