Pourquoi achète-t-on des capotes ? – Psycho Évo #2

351 lectures. Publié le 18 February 2021 par dans la catégorie Psychologie évolutionnaire

Pourquoi achète-t-on des capotes ? – Psycho Évo #2

Deuxième vidéo de ma série sur la psycho évo, où je vous présente quelques concepts de base tout en vous expliquant pourquoi les humains achètent des capotes.

Pour ceux qui préfèrent le texte, transcription de la vidéo :

D’un côté, on a la psychologie évolutionnaire qui postule que nos comportements ont évolué
parce qu’ils augmentent nos chances de survie et de reproduction. Et de l’autre, on a les humains
qui achètent des capotes et toutes sortes de contraceptifs, un comportement qui semble avoir
l’effet exactement opposé à celui d’augmenter nos chances de reproduction. C’est bien la preuve
que la psychologie évolutionnaire se plante sur toute la ligne.

Dans cette vidéo je vous propose de vous présenter quelques concepts importants pour la
psycho évo, qui nous permettront de voir comment ses fondateurs ont réfléchi à la meilleure
façon d’utiliser la théorie de l’évolution pour étudier l’humain, et permettront au passage de
lever quelques incompréhensions sur le sujet, comme la raison pour laquelle les humains achètent
des capotes. Grosse vidéo, accrochez-vous, c’est parti.

1.1 Spécialisation fonctionnelle

Un premier concept très important est celui de spécialisation fonctionnelle. Dans la vidéo
précédente, je vous avais dit que la psycho évo était à la recherche des organes de l’esprit, à
la recherche de la façon dont la sélection naturelle a organisé notre esprit en organes, de la
même façon qu’elle a organisé notre corps en organes. Dans la littérature scientifique, vous
entendrez certains chercheurs appeler ces organes des modules, d’autres des sens, ou encore des
algorithmes comme je l’ai fait dans ma série sur la morale. Aucun de ces termes n’est parfait,
tous peuvent prêter à confusion, on reviendra là-dessus plus tard, mais pour la psycho évo,
la seule idée importante à retenir derrière la métaphore de l’organe de l’esprit, c’est l’idée de
spécialisation fonctionnelle, c’est à dire l’idée que le cerveau est constitué d’un ensemble de
petits programmes qui sont chacun spécialisés dans la réalisation d’une tâche particulière, par
opposition à l’idée que le cerveau serait constitué d’un seul programme généraliste qui sait tout
faire à la fois.

Et c’est pas très surprenant que le cerveau soit organisé ainsi. Vous êtes-vous déjà demandé
pourquoi le corps humain est divisé en organes ? Pourquoi avons-nous un coeur d’un côté, des
poumons de l’autre, et un estomac encore ailleurs ? Pourquoi est-ce qu’on n’aurait pas un seul
organe qui sait à la fois faire circuler le sang, respirer et digérer ? Allons encore plus loin,
pourquoi n’aurions-nous pas un seul organe qui sait faire absolument TOUT ce que notre corps
sait faire, non seulement pomper le sang, respirer et digérer, mais aussi détoxifier l’organisme,
produire des gamètes, se débarrasser de ses déchets, se déplacer, attraper des objets, capter les
rayons lumineux ?

Si nous n’avons pas un seul organe bon à tout faire, c’est parce que ce n’est pas un moyen
efficace de réaliser des fonctions différentes. Le moyen le plus efficace de réaliser des fonctions
différentes c’est de confier la réalisation de chaque fonction à un outil particulier et spécialisé [1,
2].

C’est un principe classique d’ingéniérie. Demandez à un ingénieur de vous construire un outil
qui permet de dévisser des vis, il va vous fournir un tournevis. Demandez à un ingénieur un
outil qui peut couper le saucisson, il va vous fournir un couteau. Demandez-lui un outil qui peut
décapsuler des bières, il vous fournira un décapsuleur. Mais demandez-lui un outil qui sache
bien faire les trois choses à la fois, et il ne saura rien faire de mieux et de plus pratique que de
créer un couteau suisse. C’est à dire que pour produire un outil qui sait faire plusieurs choses,
l’ingénieur est généralement obligé de rassembler différents outils qui ne savent faire qu’une
seule chose chacun. Ceci pour une raison d’efficacité : plus un outil est spécialisé, meilleur il est
pour réaliser une tâche. Inversement, plus un outil est généraliste, moins il devient efficace sur
chacune des tâches qu’il est censé faire. Si vous partez d’un outil spécialisé comme un tournevis
et que vous le modifiez pour lui donner une autre fonction, comme décapsuler, ce tournevis
deviendra moins efficace pour visser et dévisser.

J’ai pris l’exemple du couteau-suisse, mais on pourrait aussi prendre l’exemple de nos ordinateurs.
Quand vous achetez un ordinateur, c’est parce que vous avez des besoins. Vous avez
besoin de pouvoir prendre des notes avec, besoin d’envoyer des emails, besoin d’écouter de la
musique ou de regarder des vidéos éducatives. Et pour répondre à ces différents besoins, les
programmeurs n’ont pas créé un seul logiciel qui sait tout faire. Ils ont créé un logiciel de traitement
de texte, un logiciel de messagerie, et un lecteur de musique ou de vidéos. Des besoins
différents mènent à des solutions différentes. À chaque besoin sa solution.

Et c’est pour la même raison que la sélection naturelle a organisé notre corps en différents
organes qui sont chacun spécialisés. Notre corps est composé de plein d’organes différents parce
que c’est le moyen le plus efficace de réaliser toutes les fonctions qu’un corps doit réaliser pour
survivre. Un organe qui essaierait à la fois de respirer, de digérer, et de faire circuler le sang
serait beaucoup moins performant que différents organes effectuant chacun une de ces tâches.
À trop vouloir exceller dans différents domaines, on en devient médiocre partout.

Et si la sélection naturelle a organisé notre corps ainsi, il n’y a pas de raison qu’elle ait fait
autrement pour notre cerveau. Dans le domaine de la cognition aussi, la spécialisation constitue
le meilleur moyen de réaliser des fonctions. Et tout comme vous ne pouvez pas respirer avec
votre estomac ou dévisser un écrou avec un tournevis, vous ne pouvez pas utiliser un certain
programme cognitif pour faire quelque chose de complètement différent de ce qu’il a évolué
pour faire.

Par exemple, imaginons que vous ayez dans la tête un programme cognitif qui vous aide à
choisir quoi manger. Hé bien ce programme cognitif sera inutile pour vous aider à choisir avec
qui vous reproduire, tout simplement parce que ce qui est bon dans le domaine de la nourriture
ne l’est pas dans le domaine de la reproduction. Un bon partenaire n’est pas la même chose
qu’un bon repas – sauf dans quelques cas particuliers que la bienséance m’empêche d’évoquer.
Nos programmes cognitifs ont évolué parce qu’ils étaient adaptatifs, c’est à dire parce qu’ils
contribuaient à augmenter les chances de survie et de reproduction de nos ancêtres, mais ce qui
est adaptatif dans un domaine ne l’est généralement pas dans un autre, il n’y a aucun critère
général de ce qui est adaptatif [3].

L’idée de la spécialisation fonctionnelle c’est donc que la matière biologique qui constitue
notre cerveau est organisée comme la matière biologique dans le reste de notre corps : elle
est organisée fonctionnellement, pour servir la survie et la reproduction. Pas plus qu’il n’y a
d’organes à tout faire, il n’y a de mécanismes psychologiques à tout faire, qui sachent à la fois
compter, parler, percevoir, apprendre, etc.

Tout ça ce sont des arguments théoriques, des arguments de biologiste de l’évolution si vous
voulez, mais si vous n’aimez pas les arguments théoriques, les arguments empiriques sont aussi
nombreux. En fait l’idée de spécialisation fonctionnelle existe depuis le XIXe siècle et reste bien
acceptée aujourd’hui encore en sciences cognitives, notamment à cause des troubles neuropsychologiques,
dont je vous ai déjà parlé à plusieurs reprises. Dans la vidéo sur le syndrôme de
Capgras, on avait vu qu’on a dans la tête un algorithme dont le seul but est d’associer un visage
à une personne que l’on connaît déjà. Dans la vidéo « De battre mon cerveau s’est arrêté », on
avait vu qu’on a dans la tête un algorithme dont le seul but est de nous donner l’impression
que notre propre corps nous appartient. Et ce ne sont que deux exemples parmi des centaines,
la neuropsychologie est remplie d’exemples qui nous rappellent qu’un cerveau qui fonctionne
bien en temps normal effectue des centaines de fonctions dont on n’aurait même pas soupçonné
l’existence. Pour ceux qui voudraient creuser, le livre « L’homme qui prenait sa femme pour
un chapeau » est un classique sur le sujet, c’est d’ailleurs pour ça que je ne l’ai jamais lu.
Et si on ne soupçonne pas l’existence de toutes ces fonctions en temps normal, c’est parce
qu’elles sont exécutées en arrière-plan, de manière non-consciente et automatique. On arrive
à détecter leur présence seulement quand elles se mettent à dérailler, dans le cas de troubles
neurologiques par exemple ou de traumatismes crâniens. On se rend alors compte que ce qu’on
prenait pour acquis, pour trivial, tellement trivial qu’il n’y avait rien à expliquer, comme avoir
la sensation que notre corps nous appartient, était en fait dépendant d’un petit algorithme
spécialisé pour réaliser cette fonction bien précise.

Combien de telles spécialisations fonctionnelles nous avons dans la tête, vous vous demandez
peut-être ? On ne sait pas bien, mais comme nous le montre la neuropsychologie, si vous pensez
à quelques-unes, ou quelques dizaines seulement, vous sous-estimez très probablement la réalité.
Là encore, la comparaison avec le corps humain est éclairante. Si je vous demande combien de
fonctions nous avons dans le corps, vous allez sûrement me répondre quelques-unes. On a la
fonction de digérer, la fonction de respirer, la fonction de faire circuler le sang, la fonction de
purifier le sang, la fonction de produire des gamètes… Ce sont les grandes fonctions auxquelles on
pense tout de suite et qui sont chacune associées à un organe bien identifiable. Mais s’arrêter là,
ce serait oublier que chacune de ces fonctions est elle-même divisée en plusieurs sous-fonctions,
elles-mêmes divisées en plein d’autres fonctions.

Prenons le coeur. Sa fonction générale est de pomper le sang. Mais le coeur est divisé
en plusieurs sous-parties ayant chacune une fonction précise : les ventricules et oreillettes qui
se contractent, les valves qui servent à ce que le sang ne revienne pas en arrière, les artères
et les veines qui font communiquer les différents compartiments… Et si on zoome sur une
de ces parties, on observe encore une spécialisation fonctionnelle, on observe différents tissus
spécialisés. Sur l’oreillette droite vous trouverez un tissu musculaire classique qui assure la
contraction, mais aussi un tissu fibreux qui constitue le squelette du coeur, et un tissu nodal qui
génère des courants électriques. Et si on zoome sur les cellules musculaires, on se rend compte
qu’elles sont encore spécialisées, elles sont différentes des cellules musculaires qu’on trouve
partout ailleurs dans le corps, parce qu’elles peuvent se contracter dans différentes directions
de l’espace et qu’elles ne peuvent pas rester contractées très longtemps, ce qui est très utile pour
un muscle comme le coeur. Et si on zoome encore sur une de ces cellules, on se rend compte
qu’à l’intérieur, tout est encore spécialisé fonctionnellement. Il existe à l’intérieur de chaque
cellule des dizaines de voies métaboliques, c’est à dire d’ensembles de réactions chimiques qui
construisent et détruisent les différents constituants de notre corps. Ces voies métaboliques
sont organisées fonctionnellement : certaines produisent de l’énergie, certaines créent des acides
aminés, certaines débarrassent notre corps de composés toxiques. Et si on zoome encore, on
voit que ces voies métaboliques sont permises par des enzymes spécialisées, des protéines qui
ont la fonction de créer un produit bien précis à partir de substrats bien précis. Et combien
d’enzymes on a dans le corps d’après vous ? 10, 20, 30, 40 ? Non non, des milliers.

Tout ça pour vous dire que notre corps est extrêmement, extrêmement spécialisé fonctionnellement.
Des milliers de fonctions sont réalisées en permanence à l’intérieur de votre corps
sans que vous ne vous en rendiez compte. Les jours où vous n’aurez rien foutu de la journée,
vous pourrez vous dire ça pour vous remonter le moral, vous verrez que ça ne fonctionne pas
du tout.

De la même façon, on peut supposer que notre activité mentale est aussi le résultat de centaines,
peut-être de milliers d’algorithmes spécialisés qui travaillent de concert en permanence.
Les grandes fonctions cognitives auxquelles on pense tout de suite, comme les émotions, la
mémoire ou la conscience, peuvent être divisées en dizaines ou centaines d’autres, comme le
coeur peut être divisé en dizaines ou centaines de sous-parties.
Prenons par exemple une émotion particulière comme la peur. On pourrait penser que la
peur est une unique capacité cognitive qui nous permet d’apprendre à éviter certains objets ou
certaines situations. Mais ce que les expériences montrent, c’est qu’on n’a pas une seule capacité
générale qui nous permet d’apprendre à avoir peur de tout et n’importe quoi, mais plusieurs
capacités chacune spécialisée pour apprendre à avoir peur de stimuli particuliers. Un de ces
stimuli est les serpents : de nombreuses expériences montrent qu’il est beaucoup plus facile,
non seulement pour nous humains mais pour la plupart des primates, d’apprendre à avoir peur
d’un serpent que d’un autre stimulus quelconque comme une fleur par exemple [4-6]. Comme
s’il existait un programme cognitif spécialisé dans l’apprentissage de la peur des serpents… à
côté d’autres spécialisés par exemple dans l’apprentissage de la peur des araignées [7, 8] ou de
la peur du vide [9].

La peur n’est donc pas une seule capacité cognitive unitaire, elle peut être sous-divisée en
différentes spécialisations. Et chacune de ces spécialisations est à son tour elle-même divisable
en plusieurs sous-fonctions : quand vous avez peur en apercevant un serpent, c’est d’abord
parce que vous avez réussi à identifier l’objet devant vous comme étant un serpent, à partir de
ses propriétés visuelles comme les ondulations, mais c’est aussi parce que vous avez réussi à
évaluer la distance qui vous en sépare, puisqu’un serpent au loin ne fait pas aussi peur qu’un
serpent proche, et c’est aussi parce que vous avez réussi à faire le lien entre ce stimulus visuel
et un ressenti déplaisant… Et on pourrait encore sous-diviser toutes ces fonctions : évaluer les
distances demande par exemple de comparer l’image reçue de l’oeil gauche avec l’image reçue
de l’oeil droit, de faire de la trigonométrie intuitive, etc…

Et tout ça, c’est rien que pour la peur des serpents. Mais l’humain a été confronté à des
dizaines d’autres problèmes au cours de l’évolution : réguler sa température interne, éviter les
prédateurs, éviter les pathogènes, se trouver un partenaire, s’occuper de ses enfants, s’occuper
de ses proches, éviter les conflits, se défendre contre les agressions, trouver à manger, trouver
à boire… Ces dizaines de problèmes spécifiques nécessitent des solutions spécifiques, des
algorithmes spécialisés faisant chacun appel à des dizaines d’autres algorithmes spécialisés.
Voilà donc un premier concept important en sciences cognitives et par extension en psychologie
évolutionnaire, le concept de spécialisation fonctionnelle. Les solutions générales n’existent
pas, ou en tout cas sont rares, parce que les problèmes généraux n’existent pas. Chaque problème
a ses spécificités, et nécessite une solution adaptée [10]. C’est ce que nous disent les
ingénieurs, les programmeurs, et ce que nous dit la sélection naturelle quand on observe la
façon dont elle a organisé le corps humain. Aucune raison que la cognition humaine ne soit pas
non plus elle aussi organisée et spécialisée fonctionnellement, ce qui est très bien confirmé par
les données empiriques en neuropsychologie.

1.2 Spécificité du domaine

Un autre concept lié à celui de spécialisation fonctionnelle c’est celui de spécificité du domaine,
qui lui est un peu plus débattu en sciences cognitives. La spécificité du domaine, ça
désigne à quel point un programme cognitif peut travailler sur une gamme large de stimuli. La
question c’est de savoir si nos spécialisations fonctionnelles sont toujours restreintes à traiter un
type d’information en particulier, ou s’il existe des programmes qui peuvent traiter de l’information
de nature très différente. On a touché du doigt ce problème quand on a parlé de la peur
des serpents : a-t-on dans la tête un seul programme cognitif qui nous permet d’apprendre à
avoir peur dans plein de domaines différents, ou a-t-on au contraire plein de petits programmes
qui nous apprennent à avoir peur dans un domaine particulier ?

On peut se poser la même question pour toutes nos autres capacités mentales : a-t-on une
seule mémoire qui nous permet de retenir des informations de nature très différente, ou a-ton
plein de petites mémoires qui sont chacune spécialisée pour retenir un type d’information
particulier ?

Idem pour le raisonnement : avons-nous une seule capacité de raisonnement généraliste que
l’on peut appliquer à plein de domaines, ou avons-nous des capacités spécialisées pour raisonner
sur des domaines particuliers ?

Intuitivement, on a plutôt tendance à penser que nos capacités mentales sont généralistes.
On pense en effet souvent que l’on n’a qu’une seule capacité de raisonnement qu’on est capable
d’appliquer à des situations très diverses, que l’on a qu’une seule intelligence applicable à
des situations très diverses, ou que l’on a qu’une seule attention que l’on peut porter sur des
situations très diverses. En plus, du matin au soir, on a qu’un seul fil de pensée. Du moment
où on se réveille au moment où on se couche, on a l’impression de ne faire mentalement qu’une
seule chose à la fois, on n’a pas l’impression d’appliquer des raisonnements différents à des
situations différentes, d’avoir des dizaines de programmes qui chacun s’applique à une situation
particulière. Notre fil de pensée unique, on l’applique à des milliers de choses différentes au cours
de la journée : on l’utilise pour jouer aux cartes, lire le journal, choisir ce qu’on va manger, jouer
au foot et analyser des cartes géologiques… Pour faire toutes ces activités, on a l’impression que
seules quelques capacités cognitives suffisent : un peu de perception, un peu de raisonnement,
un peu de mémorisation, et l’affaire est pliée. L’idée intuitive que l’on a de notre cognition
quand on s’introspecte, c’est qu’on ne possède que quelques capacités cognitives généralistes
et qu’elles peuvent s’appliquer à des domaines très différents. D’ailleurs, du point de vue de
l’évolution on pourrait penser que la généralité est bénéfique, parce qu’elle permet de se sortir
d’une plus grande variété de situations.

C’est d’autant plus normal d’envisager la cognition de cette façon-là que c’est la vision qui
a été longtemps défendue par certains chercheurs, et qui l’est encore parfois. Par exemple, les
psychologues qui ont étudié le raisonnement ont longtemps étudié les procédures logiques, c’est
à dire les moyens de produire des conclusions vraies à partir de prémisses MAIS sans faire
référence à aucun moment au contenu de ces prémisses. En logique on utilise d’ailleurs souvent
des lettres pour montrer que le contenu n’est pas important : on dit, « si P implique Q, et si
on n’a pas Q, alors on n’a pas P », sans dire ce à quoi font référence P et Q. Le raisonnement
bayésien est un autre exemple de raisonnement qui s’applique à n’importe quel domaine. La
formule de Bayes s’écrit avec des lettres sans faire référence au contenu précis de ces lettres.
Et en économie ou psychologie, ce qu’on appelle les heuristiques ou les routines cognitives,
c’est à dire des façons de penser plus ou moins automatiques, ce sont également des modes de
raisonnement au domaine très large ; par exemple, un économiste va dire que nous sommes très
influencés par les informations qui nous sont immédiatement disponibles en mémoire, mais à
aucun moment il ne va faire référence au contenu précis de ces informations.

Tout ça rend l’idée de capacités cognitives au domaine large assez intuitive. Mais vous devez
vous méfier de votre introspection, ce n’est pas parce que vous avez l’impression d’avoir une
seule capacité de raisonnement ou une seule capacité de mémorisation que c’est effectivement le
cas. Il y a plusieurs trucs qui ne vont pas avec cette idée de programmes cognitifs généralistes.
D’abord, c’est une idée pas très compatible avec la spécialisation fonctionnelle. On le voit très
bien avec les outils du bricoleur du dimanche : un tournevis qui est spécialisé pour dévisser ne
peut que agir sur des vis, pas sur des clous, ni sur des boulons. C’est à dire que le domaine
d’action du tournevis est uniquement le domaine des vis, pas celui des clous ni des boulons. On
le voit aussi très bien avec les organes : le domaine d’un coeur c’est le sang. Si vous changez
certains paramètres du liquide que le coeur doit pomper, comme sa viscosité, vous allez voir que
votre coeur va très vite s’arrêter de fonctionner. Et on le voit aussi très bien avec certains de nos
programmes cognitifs. Le sens de la vue est fait pour ne traiter qu’une gamme de stimuli très
restreints dans l’univers, des ondes électromagnétiques, et encore des ondes situées dans une
toute petite gamme de fréquences comparé à toutes les fréquences qui existent dans l’univers.
Nous n’avons pas de sens qui permet de percevoir *en général*, nous n’avons que des sens qui
permettent de percevoir *un domaine en particulier* : le domaine des ondes électromagnétiques
pour la vue, le domaine des molécules dans les aliments pour le goût, le domaine des vibrations
de l’air pour l’audition.

Penser que nous n’avons qu’une seule capacité d’apprentissage qui nous permet de tout
apprendre, ou une seule capacité de raisonnement qui nous permet de raisonner sur tout, ce
serait donc la même chose que de dire que nous n’avons qu’une seule capacité perceptive qui
nous permet à la fois de sentir, voir, écouter, goûter et toucher. Ce serait une très grosse bêtise.
D’un point de vue théorique, la raison pour laquelle la généralité n’est pas prédite est
toujours la même : plus de généralité veut souvent dire moins bonne performance. Si vous
partez d’un tournevis et que vous essayez d’augmenter son domaine, de le transformer pour
qu’il soit aussi capable de dévisser des écrous, vous allez le rendre moins pratique pour dévisser
des vis.

Et c’est pareil avec nos capacités cognitives. Pour interagir avec d’autres humains par
exemple, vous avez besoin de compétences spécifiques, comme l’identification de leurs états
mentaux, savoir ce à quoi ils pensent en ce moment, quelles émotions ils ressentent. Ces compétences
sont par contre tout à fait superflues pour analyser la trajectoire d’une pierre qui tombe,
ce qui fait qu’il y a vraiment très peu de chances pour que ce soit la même capacité cognitive
qui nous permet de raisonner sur le monde physique et de raisonner sur le monde social.
Les systèmes généralistes souffrent aussi du problème qu’on appelle problème de l’explosion
combinatoire, bien connu des ingénieurs et des programmeurs [1]. Lorsque les paramètres
d’entrée d’un système sont trop nombreux, ça rend impossible le bon fonctionnement de ce
système.

Prenons le mécanisme cognitif qui associe une intoxication alimentaire à un dégoût prolongé
pour un aliment. Il vous est peut-être déjà arrivé de faire un jour une intoxication alimentaire,
après avoir mangé du kouign-amann par exemple, et depuis ce jour-là, vous êtes absolument
incapable de remanger le même aliment, ni même de le voir en peinture. C’est pas un dégoût que
vous avez développé consciemment, c’est un dégoût permis par un programme cognitif quelque
part dans votre cerveau qui fait le lien entre un aliment mangé et une nausée ressentie, et qui
produit en réponse une aversion prolongée pour cet aliment. Beaucoup d’animaux non-humains
développent aussi le même genre d’aversion [11].

Ce programme peut-il être généraliste et être capable de nous dégoûter de n’importe quel
stimulus, que ce soit un aliment, un son ou une image ? C’est hautement improbable. Parce
que vous avez peut-être remarqué que quand on fait une indigestion, on met parfois plusieurs
heures avant de commencer à vomir ses tripes. Un système généraliste n’aurait aucun moyen
de déterminer que c’est le repas qui a eu lieu deux heures plus tôt qui vous a rendu malade,
plutôt que la vidéo que vous avez regardée sur Youtube 2 minutes avant. En fait, votre vie
entière a précédé chacune de vos nausées, et un système généraliste devrait potentiellement
suspecter chaque odeur, vision, son, action comme cause potentielle de la nausée. Mais en
pratique, le principal suspect, c’est ce que vous avez ingéré, même plusieurs heures auparavant,
ce qui montre que le programme cognitif chargé de créer ces aversions a un domaine restreint
au domaine de la nourriture. Si on est capable d’associer une nausée à un stimulus qui a eu lieu
plusieurs heures avant, c’est parce que la sélection naturelle a contraint le programme cognitif
chargé de créer ces aversions à suspecter la nourriture avant toute chose, pour des raisons
évolutionnaires évidentes puisque c’est de là que vient une grande partie de nos infections.
On a aussi déjà parlé du programme de la peur des serpents. Nous n’avons pas une capacité
générale qui nous permet d’apprendre à avoir peur de n’importe quoi, mais une capacité
spécifique qui nous apprend à avoir peur du domaine des serpents en particulier, et d’autres
domaines qui auront représenté des menaces au cours de notre histoire évolutive.

De façon plus générale, les sciences cognitives nous montrent que nous naissons avec un
cerveau qui a des attentes sur le monde, un cerveau qui s’attend à trouver certaines choses dans
le monde. Par exemple, nous venons au monde équipés d’une physique intuitive, c’est à dire
d’une compréhension intuitive de la physique des objets qui nous entourent. Si vous montrez
à un bébé de quelques mois seulement un objet qui traverse un autre objet, le bébé va être
surpris [12]. Les bébés s’attendent aussi à ce qu’un objet ne puisse pas être à deux endroits
à la fois. Et si vous montrez à un bébé un objet qui ne tombe pas quand il est laché, il sera
généralement choqué. Alors que le bébé a une expérience du monde physique très restreinte à
cet âge-là, il sait déjà que dans notre univers, certaines choses sont physiquement possibles, et
d’autres ne le sont pas.

Autre exemple, on sait maintenant qu’on a des programmes cognitifs différents qui s’activent
en fonction de si on observe un être vivant ou un objet, c’est à dire un artefact créé par l’humain
comme un outil ou une maison [13]. Mais cette distinction entre psychologie du domaine du
vivant et psychologie du domaine des objets est encore beaucoup trop grossière. Les êtres vivants
sont traités par des programmes cognitifs différents en fonction de s’ils bougent ou pas, donc
en fonction de si ce sont des plantes ou des animaux. Les animaux activent un algorithme qui
les identifie comme des objets animés [14], et un autre algorithme qui les identifie comme des
objets doués d’intentions [15]. Au sein des animaux, on observe différentes activations neuronales
en fonction de si les animaux observés sont gros, et donc potentiellement des prédateurs, ou
petits comme des insectes [16]. Au sein des objets créés par l’humain, on observe des activations
spécifiques en fonction de si ces objets sont manipulables ou non, c’est à dire s’ils sont des outils
par rapport à des maisons [17]. Les outils activent en plus des régions motrices, en particulier
celles impliquées dans la manipulation manuelle, ce que ne font pas les maisons.
Tout ces résultats montrent que beaucoup de nos mécanismes cognitifs travaillent sur un
domaine très précis : non seulement le domaine du vivant, mais aussi le domaine des animaux,
ou le domaine des animaux qui font une certaine taille. Dans un sens métaphorique, on peut
dire que la cognition humaine contient des concept a priori, comme le concept d’être vivant, le
concept d’agent, mais aussi des concepts plus précis comme le concept de prédateur, le concept
de serpent, le concept de visage ou le concept d’outil [2]… Bien sûr on ne parle pas de concepts
conscients bien définis dans le sens que si vous demandez à un bébé encore tout fripé s’il sait
ce que c’est un serpent ou un visage il saura répondre à cette question, mais dans le sens que
les cerveaux des nouveaux-nés sont déjà préparés à repérer des stimuli qui ressemblent à des
serpents ou à des visages, et à les traiter d’une certaine façon.

Et tous ces résultats sont en parfait accord avec une analyse évolutionnaire du cerveau.
C’est pas très utile d’avoir une psychologie qui discrimine grossièrement entre le monde vivant
et le monde inerte par exemple, parce qu’au sein du monde vivant, vous avez plein d’organismes
avec qui vous pouvez avoir des interactions très différentes. Vous avez les plantes qui sont pas
très dangereuses tant que vous ne les mangez pas, les animaux pas très gros comme les insectes
qui vont pas vous bouffer mais peuvent être vecteurs de maladie ou être venimeux, et puis
les animaux un peu plus gros qui peuvent à la fois vous bouffer mais aussi être une source de
nourriture, et puis vous avez un type d’animal encore plus particulier que sont vos confrères
humains, qui eux doivent être analysés encore plus finement que tous les autres animaux, à qui
il faut en particulier prêter attention au visage, parce que c’est sur ce visage que vous arriverez
à lire leurs émotions et donc à anticiper comment ils vont se comporter…

Tous ces domaines différents représentent des problèmes évolutionnaires différents, et il est
donc attendu que beaucoup de nos programmes cognitifs aient un domaine restreint. C’est
beaucoup plus efficace de travailler comme ça. C’est bien mieux d’avoir un programme cognitif
qui a déjà intégré le concept de serpent pour nous apprendre à nous méfier de ce qui est
dangereux. À partir du moment où les serpents venimeux ont existé dans notre environnement
pendant des centaines de milliers d’années, la sélection naturelle aura eu tendance à favoriser
des spécialisations fonctionnelles qui intègrent déjà le concept de serpent pour repérer ce danger.
Au final, la vision qui semble émerger des sciences cognitives ces 30 dernières années, c’est
que nous viendrions au monde avec un cerveau qui fait des suppositions sur la façon dont le
monde est organisé, et que ces suppositions sont utilisées pour traiter l’information que l’on
reçoit, diriger notre attention, structurer nos connaissances et guider nos raisonnements [13].

Là vous allez peut-être me dire, ok, les intoxications alimentaires, les serpents, les prédateurs,
la reconnaissance des visages, c’est des trucs assez basiques, je veux bien accepter que les
programmes qui s’occupent de ces affaires aient un domaine très restreint. Mais des trucs de
plus haut niveau entre guillemets comme l’attention, ou la morale ? Est-ce que ce sont aussi
des capacités au domaine restreint ?

J’ai pas de réponse générale à vous apporter, on est obligés de faire du cas par cas. Pour
l’attention, on a effectivement des mécanismes généralistes qui nous permettent de focaliser
notre attention sur des choses de nature très différente. Mais à coté de ces mécanismes généralistes
existent aussi des mécanismes activés par des domaines particuliers, par exemple les
visages [18], la direction du regard [19] ou les prédateurs. Vous allez repérer plus facilement un
animal qui disparait de votre champ de vision qu’une voiture par exemple [20]. Ce qui est assez
fou quand on y pense, parce que toute notre vie on nous a appris à nous méfier de ces gros
tas de ferrailles qui roulent très vite dans les rues, et pourtant malgré toutes ces années d’apprentissage,
notre attention est toujours beaucoup plus réactive à des stimuli qui ressemblent
à des animaux qu’à des stimuli qui ressemblent à des voitures. Mais l’idée n’est donc pas de
dire que les mécanismes généralistes n’existent pas, mais il ne faut pas croire que nous n’avons
que ça, et peut-être pas croire non plus que nous avons surtout ça. Les mécanismes généralistes
seraient l’exception plus que la règle.

Pour la morale, la spécificité du domaine est aussi débattue, mais elle pourrait être moins
généraliste qu’on ne le croit. Les sciences sociales traditionnelles ont souvent postulé que la
morale n’est qu’une affaire de normes internalisées, que ce qui est moral c’est ce qui est approuvé
socialement [21]. Ça voudrait dire que la morale est produite par un mécanisme d’apprentissage
généraliste qui fait de l’internalisation de normes, indépendamment du contenu de ces normes.
Mais je vous ai montré dans la série sur la morale que quand on y regarde bien, la morale
semble être quelque chose de beaucoup plus précis que ça. Par exemple on sait très bien faire
la différence entre des normes conventionnelles comme ne pas rouler à gauche de la route et des
normes spécifiquement morales comme ne pas taper quelqu’un [22]. Certains naturalistes un
peu fous n’hésitent même pas à proposer une définition précise du domaine de la morale, comme
l’ensemble des situations dans lesquelles des coûts d’opportunité ne sont pas remboursés. Mais
remarquez que ça reste un domaine assez large, parce que les situations dans lesquelles des
coûts d’opportunité ne sont pas remboursés sont nombreuses.

En fait, il y a des problèmes sémantiques derrière ces questions, parce que la définition de ce
qu’est un domaine « généraliste » peut être très variable d’une personne à l’autre, en fonction
du niveau de description adopté. Par exemple, je vous ai présenté un dénoyauteur d’olives dans
la vidéo précédente, et des petits malins ont fait remarquer que les olives étaient en fait des
cerises dans l’extrait présenté. Attention les petits malins, je vous ai à l’oeil. Et donc on pourrait
dire que le domaine d’un dénoyauteur d’olives n’est pas si spécifique que ça, qu’un dénoyauteur
peut travailler à la fois sur des olives et des cerises. Mais on pourrait aussi adopter un autre
niveau de description et redécrire le domaine d’un dénoyauteur comme l’ensemble des trucs
mous avec un truc dur à l’intérieur. C’est un domaine plus large que le simple domaine des
olives ou le simple domaine des cerises, mais c’est un domaine encore extrêmement restreint
si on le compare à l’ensemble des objets qui existent dans l’univers. Et c’est d’ailleurs une
définition qu’il faudrait encore restreindre un peu, parce que vous n’arriverez pas à dénoyauter
un abricot avec un dénoyauteur d’olives, alors qu’un abricot est bien un truc mou avec un truc
dur à l’intérieur. Le domaine d’un dénoyauteur d’olives est probablement mieux décrit comme
l’ensemble des trucs mous de moins de 2 cm qui ont un truc dur à l’intérieur. Si vous êtes un
ingénieur en train de concevoir un dénoyauteur d’olives, c’est ça qui va constituer votre cahier
des charges, arriver à enlever un truc dur d’un truc mou qui fait moins de quelques centimètres.
Après, que les gens s’en servent sur des cerises ou des olives vous en avez rien à battre.
Pour la sélection naturelle, c’est un peu pareil. La sélection naturelle façonne des programmes
cognitifs de telle sorte qu’ils soient activés par certaines propriétés statistiques de
certains objets dans notre environnement. Mais après, rien n’empêche que d’autres objets qui
ont des propriétés similaires activent ces mêmes programmes cognitifs. Nous humains on aura
tendance à dire dans ce cas que le domaine de ces programmes n’est pas spécifique, mais c’est
parce qu’on n’aura pas adopté le même niveau de description que celui de la sélection naturelle.

Bref, tout ça pour dire qu’en fonction de la façon dont vous définissez un domaine, en
fonction du niveau de description que vous adoptez, vous pouvez considérer un domaine comme
plus ou moins généraliste. Comme vous pouvez vous en douter, ce sont des débats qui tiennent
bien occupés les universitaires qui bossent sur le sujet.

Et la spécificité du domaine ne veut pas dire que les chercheurs qui ont travaillé sur des
systèmes d’apprentissage généralistes comme l’apprentissage par renforcement ou l’apprentissage
bayésien doivent mettre leurs travaux à la poubelle. La question est plutôt de savoir si
on a dans le cerveau *un seul* processus d’apprentissage par renforcement et *un seul* processus
d’apprentissage bayésien qui s’appliquent à des domaines très différents, ou si ces façons
d’apprendre sont utilisées de façon indépendante par plein de programmes cognitifs chacun
spécialisés pour apprendre *dans un domaine particulier*.

Tout ça nous permet de comprendre le changement de perspective que propose la psychologie
évolutionnaire. La psycho évo nous dit que notre cerveau n’a aucune raison d’être organisé
comme le sont nos matières à l’école, avec la biologie d’un côté et la physique de l’autre. Nos
programmes cognitifs ont au contraire toutes les chances d’être organisés autour de problèmes
évolutionnairement importants, comme la reconnaissance de prédateurs, la reconnaissance de
visages ou l’utilisation d’outils. La psycho évo rejette donc les tables des matières de nos livres
d’école, mais aussi celles des livres de psychologie du XXe siècle. Si vous ouvrez un livre de
psychologie classique, vous verrez qu’il est divisé en différents chapitres qui correspondent aux
grandes fonctions mentales qu’on connait tous : la mémoire, la perception, l’attention, la personnalité,
etc… Mais il est probable que ces divisions ne soient pas les plus pertinentes, parce
que la plupart de ces capacités sont probablement divisées en sous-programmes qui ne peuvent
travailler que sur un domaine particulier. Les psychologues évolutionnaires pensent qu’on ferait
mieux de structurer nos livres de psychologie comme les biologistes structurent leurs livres sur
le comportement animal : en faisant un chapitre sur le problème de la prédation, un autre sur
l’acquisition de ressources, un autre sur la socialité, un autre sur le choix de partenaire, etc…
Si vous ouvrez un livre d’écologie comportementale, une des disciplines qui étudie le comportement
animal, c’est cette table des matières que vous trouverez. Et c’est seulement au sein
de chacun de ces chapitres que se trouverait un sous-chapitre sur la mémoire, l’attention, le
raisonnement, autant de capacités cognitives mises au service de la fonction évolutionnaire sur
un domaine précis.

On a quand même un petit problème à résoudre si on adopte cette vision de spécialisations
fonctionnelles au domaine restreint. Si la majorité des programmes cognitifs que l’on a dans
le cerveau sont spécialisés et restreints à un domaine, comment expliquer qu’on soit capables
de faire autant de choses différentes avec notre cerveau ? On ne devrait savoir faire que des
trucs qui ont été utiles au cours de notre histoire évolutive, comme chasser, manger, avoir peur
des serpents, etc. Ce qui n’est clairement pas le cas ! Avec notre cerveau, on est capables de
jouer aux cartes, lire le journal, créer des opéras, construire des fusées, aller au supermarché,
jouer au foot, piloter des avions, et s’abonner à Géologie magazine. Comment peut-on faire tout
ça si notre esprit n’est constitué que d’un nombre limité de capacités spécialisées au domaine
restreint ?

D’abord, rappelons que si ces capacités sont en nombre forcément limité, elles restent probablement
très nombreuses, probablement des centaines ou des milliers comme on l’a vu auparavant.
Rappelons aussi que je viens juste de dire, et ce serait peut-être bien de m’écouter quand
je parle, qu’il existe aussi des capacités généralistes, mais qu’il ne faut pas supposer qu’elles
soient extrêmement courantes.

Au-delà de ça, il y a deux façons d’envisager les choses.

Premièrement, on peut faire remarquer que si vous donnez à un bon bricoleur juste trois
outils, disons une perceuse, une scie et un tournevis, il va pouvoir construire une infinité de
meubles de formes très différentes. En construisant ces meubles, chaque outil n’aura pourtant
été utilisé que pour s’occuper de son domaine de prédilection. De la même façon que quand
vous vous baladez dans une brocante vous n’avez pas de mal à imaginer que des meubles très
différents aient pu être construits avec un petit nombre d’outils très spécialisés, il est tout à fait
concevable que des activités humaines très variées aient été produites par un nombre limité de
capacités cognitives au domaine restreint.

Prenons l’exemple du foot, puisque je suis sûr que vous êtes tous de grands sportifs. On
n’a pas de programme cognitif qui a évolué spécifiquement pour nous permettre de jouer au
foot. Mais quand on joue au foot, on réutilise des programmes qui ont évolué pour d’autres
raisons spécifiques. On réutilise des programmes qui calculent la trajectoire des objets, d’autres
qui attribuent des états mentaux aux autres, d’autres qui nous font prendre du plaisir à jouer
comme tous les mammifères [23], d’autres qui nous font ressentir un devoir moral envers nos
coéquipiers, et plein d’autres choses encore. Je sais, on dirait pas, mais les footeux font tout ça
quand ils tapent dans le ballon. À chaque fois, chacun de leurs programmes cognitifs ne traite
que du domaine pour lequel il a évolué, mais cela n’empêche pas de créer au final une activité
humaine nouvelle.

La 2e façon d’expliquer la diversité des activités humaines c’est de dire que même si la
plupart de nos programmes cognitifs ont un domaine spécifique, ces domaines restent assez
larges pour être appliqués à des activités nouvelles. On retombe un peu sur la question du
niveau de description dont je vous ai parlé avant. Si vous prenez un tournevis plat, son domaine
de prédilection c’est les vis plates, mais vous allez aussi pouvoir vous en servir sur les vis
cruciformes. Ça marchera moins bien, parce que l’outil n’est pas fait pour ça à la base, mais ça
restera possible.

Un exemple de telle réutilisation d’adaptation en psychologie c’est peut-être le langage [24].
Bien que l’on ait évolué une capacité de langage spécifique au langage *oral*, cette capacité
peut être réutilisée pour apprendre à lire et à écrire. Ça nous demande un certain effort cognitif
et plusieurs mois d’apprentissage, mais on y arrive. Lire et écrire sont des activités humaines
récentes, on ne peut donc pas avoir de capacités cognitives spécifiques pour ces activités, mais
elles sont tout de même supportées par des mécanismes spécialisés évolués.

Mais remarquez que si on peut dévisser des vis cruciformes avec un tournevis plat, on ne
peut pas faire l’inverse, on ne peut pas dévisser de vis plates avec un tournevis cruciforme. Donc
imaginez que la sélection naturelle ait d’abord, dans l’ordre chronologique, été confrontée au
problème de dévisser des vis cruciformes. Par accumulation graduelle de mutations successives,
elle aura permis l’évolution d’un tournevis cruciforme, qui est le plus adapté pour résoudre ce
problème. Mais si ensuite elle se retrouve confrontée au problème de dévisser des vis plates,
elle ne pourra pas réutiliser cet outil. Soit il faudra modifier le tournevis cruciforme pour
qu’il ressemble un peu plus à un tournevis plat, mais dans ce cas l’outil deviendra moins
efficace sur les vis cruciformes. Soit il faudra recréer un outil de zéro, la seule solution qui
permette réellement d’exceller dans deux domaines différents, et on retombe donc sur l’idée de
spécialisations fonctionnelles au domaine très restreint.

C’est d’ailleurs là une des limites de la comparaison avec l’ingéniérie et la création humaine
d’outils. Un ingénieur, s’il est pas trop débile, il peut prévoir les problèmes auxquels il va être
confronté, donc il peut essayer de créer des outils qui ont des domaines larges en regardant
dans le futur. La sélection naturelle elle est aveugle et ne peut pas faire ça. Un ingénieur
peut aussi créer des outils qui sont inutiles pris séparément mais utiles quand on les met
ensemble. La sélection naturelle ne peut pas faire ça, pour qu’un outil soit conservé il faut
qu’il soit immédiatement bénéfique. On peut faire beaucoup de parallèles entre ingéniérie et
sélection naturelle, mais n’oublions pas que la métaphore n’est pas parfaite, et que le fait que la
sélection naturelle soit aveugle et incrémentale lui donne des spécificités notamment en matière
de généralité du domaine.

1.3 Centralité de l’environnement

Répétez après moi : la psychologie évolutionnaire met l’environnement au centre de l’étude
du comportement. La psychologie évolutionnaire met l’environnement au centre de l’étude du
comportement.

Dans la tête des gens, généralement, biologie ça veut dire gènes, et là où y’a du gène, y’a
pas de plaisir. Dans la tête des gens, qui dit gènes dit négation du rôle de l’environnement.
C’est une des idées reçues les plus répandues sur la biologie de l’évolution que de penser qu’elle
ne se préoccupe pas d’environnement, et pourtant c’est une idée on ne peut plus fausse.
La raison est toute simple. Pour un biologiste de l’évolution, un cerveau, à la base, c’est
simplement un truc qui permet d’adapter son comportement à son environnement. Un cerveau
ça sert juste à ça : adapter un comportement à un environnement, avec le mot « comportement »
compris au sens large, réguler sa température corporelle par exemple je prends ça comme un
comportement, et le mot « environnement » aussi compris au sens large, ça inclut les objets
et personnes qui se trouvent autour de vous mais aussi votre culture, votre éducation, votre
environnement économique et social.

Les biologistes de l’évolution sont forcés de donner une grande importance à l’environnement,
parce qu’ils étudient les adaptations, et qu’on n’est jamais adapté tout court. Un comportement
est toujours adapté à une situation particulière, à un environnement particulier. Par exemple,
ça n’a aucun sens de dire que le comportement « courir » est adapté. Le comportement de
courir n’est ni bon ni mauvais en soi pour la survie. Si vous courez pour vous éloigner d’un lion,
ou d’un géologue, c’est cool, vous augmentez vos chances de survie. Mais si vous courez vers
un lion, vous vous faites bouffer. Donc savoir si le comportement de courir est adapté demande
de savoir vers quoi on court. On n’est jamais adapté tout court. On est toujours adapté à
quelque chose dans l’environnement. C’est pourquoi c’est une des erreurs les plus grosses que
vous puissiez faire de penser que la psychologie évolutionnaire nie le rôle de l’environnement.
Plus précisément, quand la sélection naturelle façonne notre cerveau, quand elle crée les
spécialisations fonctionnelles dont on a parlé, il faut se rendre compte qu’elle est en train
d’agir non pas sur les comportements directement mais sur la relation qu’il existe entre un
environnement et un comportement. C’est extrêmement important de comprendre ça. Si vous
avez d’un côté l’environnement lion, et de l’autre les comportements « courir vers le lion » ou «
courir dans la direction opposée », la sélection naturelle va travailler pour diminuer la force du
premier lien et renforcer celle du deuxième. La sélection naturelle travaille sur le *lien* entre
un environnement et un comportement.

Et c’est d’ailleurs pour ça que la vision du cerveau comme un système de traitement de l’information,
cette vision si chère aux sciences cognitives, c’est une vision centrale en psychologie
évolutionnaire. On a besoin de cette notion que les programmes cognitifs sont des algorithmes
qui travaillent sur des entrées pour produire des sorties, notion que je vous ai présentée dans
la série sur la morale. Pour comprendre le comportement, il faut non seulement comprendre le
cerveau et ses programmes cognitifs, mais il faut aussi comprendre les informations qui rentrent
dans ces programmes, c’est à dire l’environnement.

Et non seulement la psycho évo se préoccupe d’environnement, mais elle s’en préoccupe plus
que les autres sciences sociales, parce qu’elle s’en préoccupe à trois niveaux. L’environnement
influe sur nos programmes cognitifs à trois niveaux : le niveau immédiat, le niveau développemental
et le niveau évolutionnaire. D’abord, le niveau immédiat. Pour que votre algorithme de
peur des serpents s’active, il faut bien sûr qu’il y ait un serpent devant vous. C’est la première
intervention de l’environnement. Mais il faut aussi avoir appris à avoir peur des serpents : le
programme de la peur des serpents est un programme d’*apprentissage*, un programme qui
permet d’*apprendre* plus facilement à avoir peur des serpents que d’autres stimuli. C’est le
deuxième niveau d’intervention de l’environnement : le niveau développemental. Et le troisième
niveau, c’est le niveau évolutionnaire. Si les primates sont équipés d’un programme cognitif qui
leur facilite l’apprentissage de la peur des serpents, c’est parce qu’ils ont évolué pendant des
centaines de milliers d’années dans un environnement qui comportait des serpents dangereux.
Idem pour des trucs plus compliqués comme la morale. Ceux qui voudront caricaturer la
psycho évo diront qu’elle postule l’existence d’un lien direct entre les gènes et le fait de penser
que certaines choses sont mal. Mais ce lien est tout sauf direct. Comme on l’a vu dans la série sur
la morale, les jugements moraux sont le résultat d’un programme cognitif qui fait des calculs à
la volée, à partir des informations immédiatement disponibles dans l’environnement. Mais avant
ça il a fallu que notre sens moral mature et se développe pendant l’enfance, une maturation
guidée par l’environnement. Et avant ça encore, la raison pour laquelle on est pré-câblés à la
naissance pour devenir moraux c’est parce qu’on a évolué dans un environnement dans lequel
cette capacité était utile.

La psychologie évolutionnaire prend donc en compte l’environnement à trois niveaux : le
niveau immédiat, le niveau développemental, et le niveau évolutionnaire, alors que les sciences
sociales traditionnelles se contentent généralement d’étudier les deux premiers.
Et je vais vous dire une chose, en fait c’est une connerie de diviser l’environnement en trois.
Je le fais pour vous simplifier la présentation, parce que je sais que vous avez des capacités
cognitives limitées, mais ces divisions n’existent pas dans la nature. L’environnement immédiat
est le prolongement de l’environnement de notre enfance qui est le prolongement de l’environnement
dans lequel nos ancêtres ont vécu. Et nos gènes, ce sont des morceaux de matière qui
essaient de se répliquer du mieux qu’ils peuvent dans cet environnement continu. Pour eux,
ça implique forcément de prendre en compte l’environnement lointain de nos ancêtres, parce
que cet environnement lointain renseigne sur l’environnement présent, mais ça implique aussi
de prendre en compte l’environnement pendant l’enfance, qui renseigne encore un peu mieux
sur l’environnement présent, et ça implique évidemment de prendre en compte l’environnement
immédiat. C’est une fois de plus un exemple de la beauté de l’application de la théorie de
l’évolution à la compréhension de l’humain, parce qu’elle dissout les barrières conceptuelles
auxquelles on s’était habitués.

1.4 Environnement ancestral

Oui je sais ce que vous êtes en train de vous dire, vous voulez savoir pourquoi on achète des
capotes, on y arrive, encore un peu de patience. Pour l’expliquer, on a encore besoin de parler
un peu d’environnement.

Si je veux prédire les logiciels qui sont installés sur votre ordinateur, j’ai besoin de connaître
les problèmes auxquels vous êtes confrontés dans la vie. Si je sais que votre problème principal
c’est de pouvoir prendre des notes en cours, je peux prédire qu’il y aura sur votre ordi un logiciel
de traitement de texte. Si votre problème dans la vie c’est de pouvoir écouter de la musique,
je peux prédire la présence d’un lecteur de musique. Si votre problème c’est de décompresser
ou de vous distraire, je peux prédire la présence de jeux particulièrement grisants comme le
démineur.

Hé bien pour savoir quels logiciels sont installés dans nos cerveaux, c’est pareil, on a besoin
de savoir à quels problèmes nos cerveaux sont confrontés. Sauf que, différence majeure avec les
ordinateurs, il faut savoir à quels problèmes nos cerveaux ont été confrontés *dans le passé*.
Parce que si pour installer un nouveau logiciel sur votre ordinateur, ça prend quelques secondes,
pour installer un nouveau logiciel dans nos cerveaux, ça prend des dizaines de milliers d’années.
Pour comprendre les logiciels actuels de nos cerveaux, il faut donc s’intéresser aux problèmes
qu’ont dû résoudre les cerveaux des humains du passé. Il faut connaître les problèmes de survie
et de reproduction auxquels ont été confrontés nos ancêtres, et pour ça on a besoin de connaître
l’environnement dans lequel ils ont évolué.

Généralement, on cite le Pléistocène comme environnement de référence, qui est une période
très large qui va de -2,6 millions d’années à -10 000 ans. Les dates exactes ne sont pas hyper
importantes, ce sont une nouvelle fois des frontières créées par l’humain dans lesquelles il ne
faut pas s’enfermer, mais il y a quand même des bonnes raisons pour lesquelles on cite souvent
ces dates.

D’abord, pourquoi s’arrêter à -10 000 ans ? Si on fait s’arrêter l’environnement ancestral
important à -10 000 ans, ce n’est pas parce qu’on pense que l’humain a cessé d’évoluer depuis.
L’humain évolue toujours. Au niveau physiologique, l’exemple classique est celui de la
lactase [25], l’enzyme qui nous permet de digérer le lait. La plupart des humains comme la
plupart des mammifères ne digèrent le lait que dans l’enfance et perdent cette capacité à l’âge
adulte. Mais il y a quelques milliers d’années, une mutation a permis à cette enzyme de continuer
à exister à l’âge adulte, et cette mutation s’est rapidement répandue dans les populations
d’Europe du Nord et du Moyen orient. L’exemple de la lactase nous montre que l’humain évolue
toujours, qu’il continue de s’adapter à son environnement, *mais* il s’agit là d’une adaptation
très simple. La persistance d’une enzyme à l’âge adulte, c’est généralement codé par un ou
quelques gènes. Et en plus de ça, c’est une adaptation qui augmente fortement les chances de
survie, ce qui explique qu’elle se soit répandue très vite en moins de 10 000 ans. Pour évoluer des
adaptations plus complexes, qui nécessitent l’interaction de dizaines ou de centaines de gènes,
ça prend beaucoup plus de temps, ça ne peut pas se faire en 10 000 ans. On n’a pas évolué de
troisième oeil depuis dix mille ans, aucune raison non plus de penser qu’on a évolué un nouvel
organe mental.

On se rend bien compte du temps que ça prend d’évoluer des adaptations complexes quand
on tombe sur un être vivant qui n’est plus adapté à son environnement. En biologie, un exemple
classique est celui des fruits géants d’Amérique centrale [26]. Si vous allez vous balader en
Amérique centrale, vous pourrez tomber sur ces gros fruits du Calebassier (Crescentia alata),
qui ressemblent à des boulets de canon, avec une peau externe très dure. Et c’est bizarre de
trouver des fruits si gros à la peau si dure, parce qu’il n’existe pas d’animaux assez gros pour
les manger en Amérique centrale. Normalement, un fruit, c’est fait entre guillemets pour être
mangé par un animal qui va disperser les graines qui se trouvent à l’intérieur. Un fruit, c’est la
solution qu’a trouvé la sélection naturelle pour favoriser la dispersion des graines d’un arbre.
L’arbre produit un organe très riche en sucres, avec beaucoup de chair à manger, mais en même
temps il cache à l’intérieur des graines, qui sont en fait les embryons de l’arbre. Un peu comme
un vendeur de brocolis qui chercherait à écouler ses stocks en les enrobant de chocolat.

Les fruits, c’est le même principe : c’est un subterfuge évolué par sélection naturelle, qui
s’appuie sur la gourmandise des animaux pour disséminer les graines des arbres. Sauf que
dans le cas de nos fruits de calebassiers, il n’y a pas d’animaux assez gros dans les parages
pour les manger. Quand les fruits tombent de l’arbre, ils restent sur place et pourrissent, et la
fermentation finit par tuer les graines. Les fruits ne jouent pas du tout leur rôle de disperseur.
On a donc l’impression que l’arbre n’est pas adapté à son environnement. Sauf si… on se rappelle
qu’il y a encore 10 000 ans se promenaient en Amérique centrale des ours, des chevaux, des
éléphants, et des paresseux géants, et non je ne parle pas de vous sur votre canapé, il y avait
réellement des paresseux géants en Amérique centrale. Cette mégafaune était probablement la
destinataire de ces fruits, les seuls animaux qui arrivaient à casser son enveloppe, à manger la
pulpe à l’intérieur et à disséminer les graines [26]. Manque de bol pour nos arbres, ces animaux
ont aujourd’hui tous disparu, et les arbres se retrouvent donc avec des fruits inadaptés, ou plus
exactement des fruits adaptés à une autre époque, des fruits-anachronismes on pourrait dire.
Tout ça nous montre qu’évoluer ou désévoluer une adaptation complexe, que ce soit un fruit
ou une capacité cognitive, ça prend du temps, ça ne se fait pas en quelques dizaines ou centaines
de générations. Si vous voulez comprendre les adaptations du calebassier, vous devez étudier
son environnement d’il y a 10 000 ans. Pour l’humain c’est pareil. Si vous voulez comprendre ses
adaptations, vous devez étudier son environnement ancestral, son environnement de chasseurcueilleur.
C’est d’autant plus important de se focaliser sur l’environnement humain *passé* que
cet environnement a évidemment beaucoup changé : je vous fais pas un dessin, vous voyez la
différence entre une soirée au clair de lune dans la brousse et une soirée à Pampelune dans la
mousse.

Voilà pourquoi on fait généralement s’arrêter l’environnement ancestral pertinent à -10 000
ans. D’une part on ne pense pas qu’il y ait eu assez de temps pour évoluer des adaptations
*complexes* depuis, et d’autre part l’environnement a trop changé pour qu’on s’en serve comme
d’un indicateur fiable des problèmes rencontrés par nos ancêtres.

Maintenant, pourquoi faire démarrer cet environnement il y a 2,6 millions d’années et pas
plus tôt ? Ça peut paraître pas très malin, parce qu’il y a forcément des adaptations qui sont
apparues avant 2,6 millions d’années. Par exemple, au niveau du corps, on partage beaucoup de
nos organes avec d’autres animaux, donc ces organes sont sûrement apparus avant 2,6 millions
d’années. De la même façon, des dizaines de nos adaptations psychologiques sont probablement
partagées avec d’autres animaux, notamment toutes celles qui concernent la défense contre
les prédateurs, les soins apportés aux bébés ou le choix de partenaires sexuels. Mais cela ne
remet pas en cause le choix du Pléistocène comme période de référence, à cause d’un truc qu’on
appelle la sélection stabilisante [27]. L’idée c’est que si des adaptations sont apparues avant le
Pléistocène, il y a plus de 2,6 millions d’années, mais qu’on les retrouve encore aujourd’hui, c’est
qu’elles ont continué à être utiles au cours du Pléistocène. S’il n’y a pas eu d’évolution visible
de ces adaptations, c’est parce que les mutations qui les ont affectées ont eu tendance à être
néfastes et à être éliminées par la sélection naturelle. On dit de ces adaptations qui n’évoluent
plus mais qui ne disparaissent pas non plus qu’elles sont sous sélection stabilisante. Si jamais
une adaptation a traversé tout le Pléistocène sans être détricotée, ça veut dire qu’elle est
restée utile pendant cette période. 2,6 millions d’années c’est normalement largement suffisant
pour détricoter un truc qui ne sert plus à rien. Ça s’est déjà vu dans d’autres domaines, par
exemple, nous sommes les primates avec les plus petites molaires comparé à notre taille, et
nos intestins sont plus petits et 60% plus légers que ce qui serait attendu d’un primate de
la même taille [28]. Cette particularité est probablement due à notre alimentation très basée
sur la viande, et surtout à notre utilisation du feu qui permet de cuire la viande et faciliter
l’extraction des nutriments. Lorsque l’on a commencé à domestiquer le feu, notre long intestin
de primate est devenu moins utile et trop coûteux à maintenir, et la sélection naturelle a fait la
même chose que vous lorsque vous résiliez votre abonnement à la salle de sport : elle arrête les
frais lorsqu’un truc ne lui sert plus. La perte d’une adaptation ne se fait pas en deux jours, on
l’a vu avec l’exemple des fruits d’Amérique centrale, mais 2,6 millions d’années c’est largement
suffisant pour détricoter des adaptations qui ne serviraient plus à rien. Voilà pourquoi on peut
faire démarrer l’environnement ancestral à -2,6 millions d’années : même si des adaptations ont
évolué avant, si elles ont été conservées au Pléistocène c’est que l’environnement du Pléistocène
n’était pas si différent de l’environnement d’avant.

Après comme je vous disais il ne faut pas non plus trop se focaliser sur ces dates exactes. Il
faut plutôt voir l’environnement ancestral comme un environnement statistique, une distribution
de probabilité sur toutes les pressions de sélection, c’est à dire sur tous les problèmes de
survie et de reproduction que nos ancêtres ont rencontrés. L’idée importante c’est surtout que si
vous voulez comprendre les programmes cognitifs qui équipent nos cerveaux, vous avez besoin
de connaître les problèmes qu’ils ont évolué pour résoudre, et pour connaître ces problèmes
vous devez étudier l’environnement passé.

Une question qu’on peut se poser maintenant, c’est connaît-on suffisamment bien cet environnement
ancestral et la façon dont les humains y vivaient ? D’un côté, c’est certain qu’il
y a encore beaucoup de choses qu’on ignore. On étudie généralement les sociétés humaines du
passé à travers des fouilles archéologiques et paléontologiques, et en se basant sur les travaux
d’anthropologues qui sont allés étudier les sociétés de chasseurs-cueilleurs à partir du XIXe
siècle. On a des données sur quelques centaines de sociétés de chasseurs-cueilleurs, dont une
cinquantaine ont été bien étudiées [29]. C’est toujours mieux que rien, mais ces données restent
fragmentaires, et on ne peut pas exclure que le mode de vie des chasseurs-cueilleurs du XIXe
et XXe siècle était déjà différent de celui de nos ancêtres du Pléistocène.
Mais malgré ça, l’environnement auquel s’intéresse le psychologue évolutionnaire est beaucoup
plus large que l’environnement auquel s’intéresse le paléontologue ou l’archéologue. Par
exemple, savoir qu’on vivait dans un environnement où les mêmes lois physiques qu’aujourd’hui
s’appliquaient est intéressant pour le psychologue évolutionnaire, parce que ça va lui permettre
de chercher des programmes cognitifs qui ont pour fonction de comprendre et manipuler cet
environnement, et déboucher sur la découverte d’une physique intuitive dont on a déjà parlé.
Et on sait plein d’autres choses sur l’environnement passé, outre le fait que les lois de la
physique n’ont pas changé. On sait que nos ancêtres avaient des yeux, et qu’ils dirigaient ces
yeux vers ce qui les intéressait dans leur environnement, ce qui fait qu’on peut suspecter la
présence d’un programme cognitif qui devine à partir de la direction d’un regard ce qu’une
personne veut [30]. On sait que les humains vivaient dans un environnement où les longueurs
d’onde importantes à discriminer étaient les mêmes qu’aujourd’hui ; on sait que les humains
se faisaient régulièrement bouffer par des prédateurs et qu’ils devaient s’en défendre ; on sait
que des serpents et araignées dangereuses faisaient partie de leur environnement ; on sait que
les humains étaient sujets à toutes sortes de maladies ; on sait que notre espèce était composée
de deux sexes ; que chacun de ces sexes devait choisir un partenaire avec qui se reproduire ;
que si une personne se reproduisait avec un partenaire trop proche génétiquement, ses enfants
allaient avoir des problèmes ; on sait que l’humain produisait des bébés sans défense dont il
faut s’occuper pendant des années avant qu’ils ne soient autonomes ; on sait que l’humain
a eu besoin de se nourrir pour vivre ; que certaines nourritures étaient plus caloriques que
d’autres ; que certaines nourritures étaient plus dures à se procurer que d’autre. Toutes ces
caractéristiques environnementales et des centaines d’autres, triviales pour plein de chercheurs,
sont intéressantes pour un psychologue évolutionnaire, parce qu’elles peuvent constituer des
points de départ pour faire des hypothèses sur les programmes cognitifs qui constituent notre
cerveau.

1.5 Comportements inadaptés

Et on en arrive enfin à la raison pour laquelle vous avez cliqué sur cette vidéo : pourquoi
achète-t-on des capotes ? Pourquoi adopte-t-on des comportements inadaptés, des comportements
qui ont l’air de ne pas maximiser nos chances de survie et de reproduction, de ne pas
maximiser la réplication de nos gènes ?

Alors pour ce qui est des capotes, c’est un exemple de comportement maladaptatif qui
est très souvent pris, mais c’est pas sûr que ce soit vraiment maladaptatif. D’abord parce
que ce comportement protège de maladies, ensuite parce que du point de vue du gène avoir
moins d’enfants est parfois une bonne stratégie, c’est parfois mieux de privilégier la qualité à
la quantité, et enfin parce qu’il y a des moments dans notre vie auquel il est plus opportun
que d’autres de se reproduire. À nouveau d’un point de vue évolutionnaire ça ne sert à rien
d’avoir des enfants si on est pas capable de s’en occuper financièrement ou psychologiquement.
Tout ça ce sont des paramètres qui sont pris en compte par les approches évolutionnaires, et
notamment par un champ qu’on appelle la théorie des traits d’histoire de vie [31, 32].
Donc l’utilisation de contraceptifs, adaptatif ou maladaptatif, c’est pas clair. Probablement
plutôt adaptatif je dirais. J’ai hésité à vous en parler pour ne pas vous embrouiller l’esprit et puis
je me suis dit que ça serait un bon moyen d’illustrer la subtilité des approches évolutionnaires
qui ne postulent pas qu’on cherche à se reproduire en permanence à n’importe quel prix, donc
je l’ai gardé.

Par contre, ce qui est sûr c’est que chaque jour les humains adoptent un tas d’autres comportements
qui semblent clairement maladaptatifs. Fumer par exemple. Pourquoi est-ce que
certaines personnes s’enfilent des paquets de cigarettes et diminuent ainsi volontairement leur
durée de vie ? Pourquoi certaines personnes mangent énormément et deviennent obèses, alors
qu’elles connaissent toutes les maladies associées ? Ou même des trucs encore plus débiles. Pourquoi
on se met à saliver en regardant Philippe Etchebest à la télé, ou plutôt en regardant ses
créations culinaires, alors qu’on sait très bien qu’on est juste en train de regarder des pixels
rouge vert bleu sur un écran et que jamais de la vie on ne pourra goûter à ce qui est présenté sur
cet écran ? Pourquoi on prend le risque de traverser au feu rouge juste avant que les voitures ne
redémarrent alors que ça ne coûterait rien d’attendre 30s de plus ? Et si notre cognition visait
vraiment à maximiser la propagation de nos gènes, qu’est-ce que vous faites à regarder une
vidéo sur Youtube alors que vous pourriez être en train de faire la queue à la banque de sperme
ou la banque d’ovules la plus proche pour donner vos gamètes ? Vous devriez même être prêts à
payer pour qu’on vous prenne vos gamètes [33], et pourtant vous préférez claquer votre argent
sur le dernier gadget que vous avez vu passer sur Facebook.

La réponse à toutes ces questions fait intervenir tous les concepts qu’on a vu jusqu’ici, mais
elle peut se résumer en une phrase, qui est un des slogans de la psychologie évolutionnaire : nous
ne sommes pas des maximisateurs de fitness, nous sommes des exécuteurs d’adaptations [1].
Petit rappel, la fitness en biologie de l’évolution c’est grosso modo le nombre de descendants
laissés à la génération suivante. En français on appelle ça aussi parfois la valeur sélective ou
valeur adaptative. Et donc, ça veut dire quoi qu’on est pas des maximisateurs de fitness mais des
exécuteurs d’adaptation ? Ça veut dire que si on adopte tant de comportements qui semblent
aller à l’encontre de notre succès reproductif, c’est parce que nous ne faisons pas en permanence
des calculs pour savoir quel comportement maximise notre fitness à l’instant présent, mais parce
que nous exécutons des adaptations, c’est à dire qu’on exécute les programmes cognitifs qu’on
a dans la tête. Et ces programmes cognitifs eux ont été façonnés pour maximiser notre fitness
mais, subtilité très importante, pour la maximiser uniquement en moyenne, sur toute une vie,
et surtout, dans l’environnement ancestral dans lequel on a évolué.

Prenons un exemple pour éclaircir tout ça. Imaginez que vous vouliez construire un robot
qui vous apporte une bière quand vous êtes devant la télé. Vous allez écrire un petit programme
informatique qui permet de faire ça, vous allez l’uploader dans la tête de votre robot, vous allez
démarrer le robot, et là, grosse déception… le robot vous ramène une canette de coca à la place
d’une canette de bière. Le robot aura donc eu un comportement inadapté dans un sens, mais un
comportement aussi très compréhensible quand on sait qu’il n’a pas le but conscient de ramener
une bière, mais qu’il exécute simplement un programme qu’il a dans la tête, un programme qui
a probablement du mal à faire la différence entre une canette de coca et une canette de bière.
Le robot est avant tout un exécuteur de programme informatique, et seulement indirectement
un maximisateur de bière dans mon gosier. La différence est très importante. Tous ceux qui
ont un jour codé savent qu’un morceau de code peut faire beaucoup de choses qu’il n’était pas
prévu pour faire à la base, y compris des choses qui sont à l’opposé de ce qu’il était censé faire.
Hé bien les êtres vivants sont comme les robots. On peut dire que les programmes cognitifs
dans la tête des animaux ont comme fonction d’augmenter leur fitness, mais seulement en
moyenne sur toute une vie et dans un environnement particulier, l’environnement ancestral
dans lequel ils ont évolué. Au jour le jour, ces programmes cognitifs ne se traduiront pas
toujours par des comportements qui augmentent la fitness. D’où le slogan : les humains ne
sont pas des maximisateurs de fitness, sous-entendu en toute situation, ce sont avant tout des
exécuteurs d’adaptations.

Et bien sûr, plus l’environnement d’exécution de l’adaptation diffère de l’environnement de
conception de l’adaptation, plus il y a de chances d’observer des comportements inadaptés.
Même si votre robot qui ramène des bières fonctionne bien chez vous, parce qu’il y a plein de
bières chez vous, ça ne veut pas dire qu’il fonctionnera bien si vous le lâchez dans un autre
environnement, par exemple dans une école maternelle. Vous risquez dans ce cas de voir le
robot ramener des pots de crayons à la place des bières, sauf si c’est une école maternelle du
Nord Pas de calais, parce que l’environnement d’exécution est trop différent de l’environnement
de conception. Si les arbres d’Amérique centrale produisent des fruits inadaptés, c’est aussi à
cause d’une histoire de changement d’environnement : c’est parce que l’environnement actuel
ne possède plus la mégafaune de l’environnement passé. On peut aussi penser aux papillons de
nuit qui viennent se brûler les ailes sur nos lumières en été, tels des Icare des temps modernes.
Cette attirance pour la lumière est adaptée quand la lune est la seule source lumineuse dans
la nuit, mais pas quand les humains mettent des lumières partout. On peut aussi penser aux
oiseaux parasités par le coucou dont on a parlé dans la série sur la morale. Si certains oiseaux
s’occupent de bébés qui ne sont pas les leurs, c’est parce qu’ils exécutent, « bêtement » entre
guillemets, les programmes cognitifs qu’ils ont dans la tête qui leur disent de prendre soin des
boules de plume qui sont dans leur nid. Tous ces comportements inadaptés ne remettent pas
en cause la pertinence de la théorie de l’évolution pour comprendre le comportement, comme
certains aimeraient le croire. Ces comportements inadaptés ne font qu’insister sur la différence
qu’il existe entre maximisation de fitness et exécution d’adaptation.

Et pour les humains, êtres vivants parmi les êtres vivants, c’est pareil. Comme les arbres,
comme les oiseaux, comme les papillons de nuit, comme les robots, les humains sont des exécuteurs
d’adaptations avant d’être des maximisateurs de fitness. Cette distinction est peut-être
encore plus importante pour nous que pour n’importe quelle autre espèce, parce que notre
environnement a énormément changé ces derniers milliers d’années. La réalité virtuelle est un
exemple parfait pour illustrer ce décalage entre environnement et comportement. Les comportements
de ces personnes que vous voyez à l’écran [personnes qui tombent ou ont peur avec
un casque de VR sur la tête] sont adaptés dans le monde virtuel dans lequel elles évoluent,
mais pas dans le monde réel. Ces personnes ont un comportement inapproprié parce qu’il existe
un décalage entre leur environnement réel et leur environnement virtuel. Hé bien vous pouvez
considérer que sur de nombreux aspects, il existe un décalage similaire entre notre environnement
actuel et l’environnement dans lequel on a évolué. Ce n’est pas parce que nous n’avons pas
de casque sur la tête que nous ne sommes pas déjà dans un environnement virtuel. Nous vivons
déjà tous dans une certaine forme de réalité virtuelle quand on compare notre environnement
actuel à celui des chasseurs-cueilleurs. Et c’est pour cela qu’il faut s’attendre à observer des
comportements entre guillemets « inadaptés » quand on étudie l’humain.
Fumer des cigarettes fait donc diminuer nos chances de reproduction, mais c’est très compréhensible
parce qu’on n’a pas évolué dans un environnement dans lequel des cigarettes poussent
aux arbres. Si ça avait été le cas, il y a de fortes chances pour que la vue d’une cigarette nous
fasse aussi peur que la vue d’une araignée, et que certaines personnes développent des phobies
aux cigarettes aussi facilement qu’aux araignées [34]. Les cigarettes sont des nouveautés évolutionnaires
et il n’y a pas eu assez de temps pour que notre psychologie évolue des mécanismes
cognitifs qui leur sont spécifiquement dédiés. C’est aussi pour ça que si vous avez des enfants,
vous n’arriverez jamais à leur apprendre à avoir peur des prises électriques aussi facilement que
des araignées ou des serpents. Les prises électriques ne faisaient pas partie des dangers de notre
environnement ancestral, contrairement aux araignées et aux serpents. À cause de toute notre
technologie et de notre culture, sur de nombreux aspects, nous les humains modernes, sommes
comparables à des poissons qui auraient décidé de vivre hors de l’eau.

Et si vous n’êtes pas en train de faire la queue devant une banque de sperme ou une banque
d’ovules pour qu’on vous prenne vos gamètes, c’est parce que vous n’avez pas une motivation
consciente à propager vos gènes. Vous êtes uniquement équipés d’un ensemble de programmes
cognitifs non-conscients qui, en moyenne lorsqu’ils tournaient dans l’environnement ancestral,
aidaient à maximiser la reproduction des gènes de vos ancêtres.

C’est aussi pour ça que 99% du temps, lorsque nous avons des relations sexuelles, nous les
avons sans vouloir que cela ne débouche sur une progéniture. Ce n’est pas un argument contre
la psychologie évolutionnaire. Ce que ça montre une fois de plus, c’est que nous sommes avant
tout des exécuteurs d’adaptations, c’est à dire que l’on exécute un programme cognitif qui nous
donne du plaisir sans penser à tout ce que cela nous apportera en terme de propagation de
gènes. Il n’empêche que la raison évolutionnaire pour laquelle nous éprouvons ce plaisir, c’est
parce que dans l’environnement ancestral, les humains qui prenaient du plaisir pendant un
rapport sexuel se reproduisaient en moyenne plus que ceux qui n’en prenaient pas.

Et c’est aussi pour ça qu’on se met à saliver devant la cuisine d’Etchebest, même si elle est
inaccessible et enfermée dans un écran de télévision. C’est complètement con et maladaptatif,
mais dans l’environnement dans lequel on a évolué, lorsqu’on avait devant les yeux un stimulus
qui ressemblait à de la bouffe, il n’y avait aucune chance pour que ce soit en fait des pixels
rouge vert bleu sur un écran, et donc aucune raison pour que la sélection naturelle crée un
mécanisme de salivation qui différencie la nourriture réelle de la nourriture virtuelle.
On pourrait multiplier les exemples de comportements maladaptifs pendant des heures. À
chaque fois, le paradoxe de leur existence disparaît dès qu’on se débarrasse de l’idée d’une
motivation consciente à propager nos gènes : nous n’avons pas de motivation consciente à
propager nos gènes, juste des programmes cognitifs qui en moyenne maximisaient la propagation
des gènes de nos ancêtres, dans un environnement qui était sur certains points différent du nôtre
aujourd’hui.

Attention tout ça ne veut pas dire que nous ne sommes jamais capables de nous adapter à
des environnements nouveaux ! On a vu qu’un cerveau était à la base un organe dont le but est
précisément d’adapter des comportements à un environnement, donc on peut s’attendre à ce
que les comportements soient flexibles quand au cours de l’histoire évolutive d’une espèce, cette
plasticité s’est révélée bénéfique. La sélection naturelle peut produire de la flexibilité, ce qu’on
appelle en biologie de la plasticité phénotypique. Par contre, il ne faut pas s’attendre à ce que
ce soit toujours le cas, en particulier quand il y a eu un changement brusque d’environnement.
Dans ces cas, il ne faut pas s’étonner de tomber parfois sur des comportements inadaptés.
Tout ça explique aussi pourquoi de façon générale, si vous voulez comprendre le comportement
humain, vous devez à la fois comprendre les problèmes de survie et de reproduction de
nos ancêtres, mais aussi comprendre les programmes cognitifs qui ont évolué en réponse à ces
problèmes. On ne peut pas expliquer le comportement directement à partir des problèmes de
survie et de reproduction, directement à partir de la théorie de l’évolution. Il faut absolument
passer par le niveau psychologique. C’est pour ça que la psychologie évolutionnaire a le mot
psychologie dans son nom, et c’est en ça qu’elle se différencie d’autres approches évolutionnaires
avec lesquelles on la confond souvent, comme la sociobiologie ou l’écologie comportementale,
mais on en reparlera plus tard.

Au final, si on pense souvent que l’existence de comportements humains inadaptés sont
un argument fort contre la psychologie évolutionnaire, c’est au contraire un argument en sa
faveur. La psycho évo peut à la fois expliquer les comportements adaptés, à travers l’application
classique de la théorie de l’évolution, mais également les comportements inadaptés, à travers
la notion de programmes cognitifs executés automatiquement. J’ai ouvert cette vidéo en disant
que « la psychologie évolutionnaire postule que nos comportements ont évolué parce qu’ils
augmentent nos chances de survie et de reproduction », mais en fait ce n’est pas ça qu’elle
postule, ça c’est ce que les gens pensent généralement qu’elle postule. La psycho évo ne postule
pas que ce sont les comportements qui ont évolué pour augmenter nos chances de survie et de
reproduction, mais que ce sont nos programmes cognitifs. En fait, ce sont les chercheurs du XXe
siècle qui voyaient l’humain comme un être rationnel qui prend toujours les bonnes décisions
qui ont du mal à expliquer l’irrationnalité des comportements humains. Par exemple, certains
s’étonnaient que les humains continuent de se montrer généreux et de donner de l’argent dans
des situations de parfait anonymat. C’est irrationnel, disaient-ils, parce que ça ne maximise
pas les gains personnels. Les psychologues évolutionnaires eux ne sont au contraire pas du tout
surpris de rencontrer ce type de comportements supposés irrationnels.

Pareil pour les biais cognitifs. J’ai évoqué dans la vidéo précédente cette habitude que l’on a
d’expliquer le comportement humain par l’existence de biais. Mais attention, peut-être que ces
biais sont vraiment des biais, c’est à dire des écarts à la rationalité, mais il y a une autre possibilité,
c’est que notre définition de ce qui est rationnel n’est pas bonne. La cognition humaine
n’a pas été façonnée pour maximiser le gain monétaire, elle a été façonnée pour maximiser
la fitness ; de plus, la cognition ne maximise pas la fitness de chaque action particulière, elle
maximise la fitness en moyenne, sur toute une vie ; enfin, ce façonnage s’est fait dans un environnement
passé souvent différent de celui d’aujourd’hui, ce qui peut expliquer ces écarts à la
rationalité que l’on peut observer parfois.

Pour vous donner un exemple concret, reprenons l’exemple du biais de confirmation, cette
tendance quand on raisonne à ne voir que les arguments qui vont dans le sens de nos idées
pré-conçues [35]. Par exemple, si vous êtes convaincu que le nucléaire c’est mal, vous allez uniquement
parler des déchets qu’il génère et jamais de ses très faibles émissions de CO2. Si vous
voyez le raisonnement comme un outil psychologique qui sert à trouver la vérité, ou à faire
progresser la connaissance scientifique, vous allez trouver ce biais de confirmation très bizarre.
Vous allez le catégoriser comme une anomalie. Mais les chercheurs en psycho évo essaieront eux
de se demander, « et si le raisonnement avait évolué pour une autre raison que faire progresser
la connaissance, quelque chose qui soit plus utile à la survie ? ». Je ne m’étends pas sur ce que
pourrait être cette autre chose, je vous mets des liens en description si vous êtes intéressé [36, 37],
mais vous comprenez l’idée générale : quand on adopte la perspective évolutionnaire, quand on
met ensemble les concepts de spécialisation fonctionnelle, d’environnement ancestral et d’exécution
d’adaptation, on en vient à remettre en cause beaucoup d’interprétations classiques du
comportement humain.

C’est à nouveau un changement de perspective important que je vous décris là. Ça ressemble
un peu à ce qui s’est passé avec l’astronomie au XVIe siècle. Jusqu’au XVIe siècle, on avait
un modèle de l’univers qui plaçait la Terre au centre de tout. Ce modèle marchait pas trop
mal pour expliquer plein de choses, mais il n’arrivait pas à en expliquer certaines, par exemple
le fait que certaines planètes ont l’air de faire machine arrière dans le ciel parfois quand on
les observe depuis la Terre. On qualifiait parfois ces bizarreries d’anomalies, ou on essayait de
les expliquer en complexifiant les modèles : Ptolémée introduit par exemple des épicycles, des
orbites secondaires, pour expliquer ces mouvements bizarres des planètes. Mais quand Copernic,
Galilée et Kepler débarquent, ils proposent d’arrêter de complexifier les modèles et plutôt d’en
changer carrément, ou tout du moins de changer certaines de leurs hypothèses centrales. En
faisant tourner les planètes autour du Soleil plutôt qu’autour de la Terre, les anomalies que
tous les astronomes avaient galéré à expliquer jusque-là disparaissaient d’elles-mêmes.
La psychologie évolutionnaire fait un peu la même chose avec le comportement humain. Si
on observe autant de comportements inadaptés, de jugements irrationnels et de biais cognitifs,
ça peut vouloir dire que l’humain est mal fait et plein d’anomalies, l’approche qu’ont adopté
de nombreux chercheurs du XXe siècle. Mais ça peut aussi vouloir dire que notre modèle de
la psychologie humaine est erroné quelque part. Et l’erreur fondamentale, selon la psycho évo,
c’est d’avoir mis une certaine forme de rationalité au centre de la psychologie humaine. Ce qui
devrait être au centre, c’est pas la rationalité, en tout cas pas telle qu’elle avait été définie,
c’est la théorie de l’évolution, et la maximisation de fitness en particulier. Et pour une très
bonne raison, parce que c’est l’évolution, et en particulier la sélection naturelle, qui a créé
notre cerveau. L’idée serait donc de mettre la maximisation de fitness au centre, mais tout en
se rappelant qu’elle n’est pas réalisée par des capacités cognitives généralistes et conscientes,
mais par des spécialisations fonctionnelles au domaine spécifique. Et tout en se rappelant que
ces spécialisations ne sont pas faites pour maximiser la fitness dans toutes les situations, mais
pour la maximiser en moyenne sur toute une vie. Et encore, une vie qui se déroulerait dans un
environnement ancestral parfois très différent de celui d’aujourd’hui. Voilà toutes les précisions,
toutes les améliorations que la psycho évo propose d’apporter à nos programmes de recherche
sur le comportement humain.

Allez, on s’arrête là pour aujourd’hui. Je vous fais un petit résumé. On a vu quatre concepts
centraux dans la psychologie évolutionnaire : la spécialisation fonctionnelle, la spécificité du
domaine, l’importance de l’environnement, et l’importance de l’environnement ancestral en
particulier. La spécificité fonctionnelle, c’est l’idée que le cerveau n’est pas constitué d’un seul
algorithme bon à tout faire mais d’un ensemble d’algorithmes spécialisés pour réaliser chacun
une fonction particulière. C’est une idée relativement bien acceptée en sciences cognitives.
La spécificité du domaine, c’est l’idée plus débattue qu’une majorité de ces algorithmes ne
travaillerait que sur une gamme de stimuli restreinte. Par exemple, plutôt que d’avoir un seul
algorithme qui nous permet de raisonner sur tout, on aurait un algorithme qui nous permet
de raisonner sur la physique des objets, un autre sur les interactions sociales, un autre sur les
visages, etc. L’importance de l’environnement, c’est l’idée qu’un cerveau est dans sa formulation
la plus simple un organe dont le seul but est d’adapter des comportements à un environnement.
Et l’environnement ancestral, c’est l’idée selon laquelle l’environnement important à considérer
est l’environnement ancestral dans lequel nous avons évolué pendant des millions d’années, pas
celui dans lequel nous évoluons aujourd’hui.

Maintenant que vous connaissez ces concepts de base, on va pouvoir passer à des choses
un peu plus croustillantes. Comment fait-on par exemple pour découvrir les adaptations psychologiques,
ces organes de l’esprit que se propose de découvrir la psychologie évolutionnaire ?
Quelles méthodes emploient les psychologues, et ces méthodes sont-elles différentes de celles
des biologistes qui étudient le comportement animal ? Quels genres de preuves sont invoquées
quand on avance qu’un programme cognitif a sûrement évolué pour une certaine raison bien
précise ? Ce sera tout le sujet de la prochaine vidéo, qui parlera d’adaptationnisme et nous permettra
de voir ce qui pousse chaque année des dizaines de milliers d’étudiants dans le monde
à se consacrer à l’étude de la biologie, plutôt qu’à ces disciplines ennuyeuses et surcôtées que
sont la physique et chimie.

Merci à pinchal, MaxBundy, mb1v, Maxence Fournaux, manon54, et aux 306 autres primates
qui font augmenter ma fitness sur uTip et tipeee, c’est très sympa de votre part.

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2 réactions à “Pourquoi achète-t-on des capotes ? – Psycho Évo #2”

  1. Alain LM

    18 Feb 2021

    à 18:01

    Merci pour cette vidéo !

    Reply to this comment
  2. Alain LM

    18 Feb 2021

    à 18:01

    Parmi les réf, seul la 37 ^_^ et les 3 livres de Pinker sont en français.
    Est-il envisageable de voir tous vos textes réunis dans un livre ?

    Reply to this comment

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