L’homme qui avait pris sa femme pour maîtresse – ft Dirty Biology

299 lectures. Publié le 1 October 2019 par dans la catégorie Cognition

L’homme qui avait pris sa femme pour maîtresse – ft Dirty Biology

Est-ce possible de prendre sa femme pour maîtresse ? Je connais au moins un couple qui vous répondrait oui !

Petite présentation de la neuropsychologie à travers un trouble connu sous le nom de syndrome de Capgras, ou délire d’illusion des sosies.

Avec un invité de marque !

Pour celles et ceux qui préfèrent le texte :

Milieu des années 2000. Une femme de 70 ans consulte sa docteure.

“Docteure, mon mari a besoin d’aide. Je crois qu’il me trompe… avec moi-même.
– Pardon ? Vous êtes sûre que c’est votre mari qui a besoin d’aide ?
– Oui docteur. Hier, plusieurs fois dans l’après-midi, il est venu me faire des avances. C’est
très inhabituel de sa part. Et puis, il n’a pas arrêté d’être gentil avec moi. Ça aussi c’est très inhabituel de sa part. Et surtout, quand on a finalement fait l’amour, il a… je ne sais pas comment le dire, c’est un peu gênant… il a… longuement insisté sur les préliminaires. Et ça, ça ne lui ressemble pas du tout, je suis sûre que quelque chose ne va pas ! Nous sommes mariés depuis 45 ans et jamais, jamais depuis notre nuit de noces il n’avait été aussi aventureux au lit !
– Bon, bon, mais de là à dire qu’il vous a trompé avec vous-même… C’est pas un peu
exagéré ? Peut-être… peut-être qu’il pensait simplement à une autre femme en vous faisant
l’amour ?
– Non docteur, parce que c’est pas tout. Quand nous avons eu fini, il s’est rhabillé, et, avant
de sortir de la chambre, il s’est tourné vers moi et m’a dit: “Je dois t’avouer que je suis marié… Je t’en supplie, ne dis rien à ma femme”. Il m’a dit ça, à moi sa propre femme ! J’en suis certaine, docteur… Mon mari me trompe avec moi-même.

On va faire une petite pause au milieu de notre série de vidéos sur la morale pour parler
d’une discipline des sciences cognitives dont on n’a jamais parlé encore sur cette chaîne, c’est
la neuropsychologie. La neuropsychologie, c’est la discipline qui étudie les relations entre les
lésions du cerveau et les déficiences cognitives. En gros, la neuropsychologie étudie ce qu’un
cerveau humain n’est plus capable de faire quand une de ses parties est endommagée.

Si le dialogue que vous venez d’entendre a été inventé, il illustre des faits qui ont bel et bien
eut lieu et ont été rapportés dans un article de neuropsychologie publié en 2008 [1]. Le mari de
cette femme que vous venez d’entendre souffre d’un trouble particulier qu’on appelle syndrome
de Capgras, ou délire d’illusion des sosies [2, 3].

Et pour parler de ce trouble assez bizarre, qui de mieux que Léo Grasset, de la chaîne Dirty
Biology. Léo Grasset, de la chaîne Dirty Biology. Léo ? Léo ??? Mais où est-ce qu’il est passé
encore ? Il suffit de le laisser sans surveillance pendant 5 minutes pour qu’il parte faire une
vidéo à l’autre bout du monde. Bon tant pis, on fera sans lui.

Bonjour, moi c’est Léo Grasset, de la chaîne Dirty Biology.

Nous disions donc que le mari de cette femme est atteint d’un trouble appelé syndrome
de Capgras. Le syndrome de Capgras est très rare et s’accompagne généralement d’un autre
trouble mental comme la schizophrénie. Il peut aussi se déclarer après une lésion ou une
infection au cerveau [3, 4]. La particularité de ce trouble, c’est que les personnes atteintes
pensent que certains de leurs proches ont été remplacés… par des sosies. Un peu comme si vous
pensiez que je ne suis pas vraiment Léo Grasset, bien que j’en aie le visage. Mais quelle drôle
d’idée. Dans l’histoire que vous avez entendue, le mari pensait en effet que sa femme n’était
plus sa vraie femme mais avait été remplacée par quelqu’un qui avait le même visage, par un
sosie parfait. S’il n’a pas eu l’air de vivre cette situation terriblement mal puisqu’il en a profité pour faire de ce sosie sa maîtresse, c’est bien là un cas exceptionnel. La plupart du temps, les patients atteints de ce syndrome vivent cette situation terriblement mal et rejettent ces sosies qu’ils qualifient d’imposteurs, imposteurs qui essaient de voler la place de leurs proches.

Mais qu’est-ce qui cloche exactement dans ce trouble ? Comment est-ce qu’on peut à la
fois reconnaître un visage comme étant celui d’un proche, et pourtant nier qu’il appartienne à
ce proche ? Des expériences ont montré que ce qui ne fonctionne plus dans ce trouble, ce n’est
pas la reconnaissance des visages en soi, mais le ressenti d’une émotion associée à ces visages.
C’est à dire que bien que les personnes atteintes de ce trouble soient capables de reconnaître
le visage de leurs proches, ce visage ne leur évoque aucune émotion, aucune sympathie, aucun
amour, aucune chaleur humaine. C’est comme si vous, mes abonnés que j’espère en bonne
santé, vous rencontriez pendant des vacances à l’autre bout du monde un sosie parfait d’un de
vos proches. J’insiste sur le parfait, il faut que ce soit une copie conforme, un clone, même si
c’est très dur à imaginer. Et comme vous rencontrez ce clone à l’autre bout du monde dans un
lieu tout à fait improbable, vous êtes certain qu’il n’est pas votre proche. D’ailleurs, vous ne
ressentez aucune émotion en sa présence. Et pourtant, cette personne est 100% identique d’un
point de vue physique à votre proche. Troublant non ? Et même assez dur à imaginer.

Et comment on sait qu’il existe un déficit émotionnel dans le syndrome de Capgras ? On
le sait grâce à ça. Non pas grâce à mon doigt, mais grâce aux doigts des patients affectés qui
nous permettent de mesurer leur réponse émotionnelle. En fait, vous ne vous en rendez pas
compte, mais à chaque fois que vous voyez un visage dans la vie de tous les jours, vous avez
une réponse affective, qui va activer dans votre corps un truc qu’on appelle le système nerveux
autonome, qui lui va faire qu’après 1 à 5 secondes environ, vous vous mettez à sécréter un peu
de sueur [5]. Et quand vous voyez un visage qui vous est familier, vous allez sécréter encore
plus de sueur. Là quand vous allumez votre Youtube et que vous voyez ma gueule apparaître,
vous vous mettez à suer. Et pour peu que vous me suiviez depuis un moment, et que mon
visage donc vous soit familier, vous vous mettez à suer encore plus.

Bon ça le fait pas qu’avec Léo, vous avez cette réaction de transpiration en face de n’importe
quel visage, même si c’est vrai qu’avec Léo l’effet est particulièrement prononcé. Mais cette
réaction de transpiration ne va pas non plus vous rendre dégoulinant comme un loukoum
qui prendrait le RER le 15 août, on ne parle que de petites variations de transpiration qui
n’atteignent même pas la surface de la peau. Mais comme la sueur est un bon conducteur
électrique, on peut, en mesurant la conductance de la peau, enregistrer ces variations de transpiration, et donc déduire si vous êtes en train de voir un visage familier ou pas. Est-ce que c’est pas trop cool ça, d’être capable de déduire des choses qui se passent dans le cerveau rien qu’avec un petit capteur sur le bout du doigt ?

Et chez un patient atteint du syndrome de Capgras, quand on lui montre un visage familier…
on n’enregistre aucune augmentation de transpiration, alors même que le patient dit reconnaître
le visage. Ce qui tend à montrer que le problème de ce trouble c’est bien ça, le ressenti d’une
émotion associée à un visage. Pour reconnaître une personne, une réponse émotionnelle est
nécessaire, la reconnaissance de son visage ne suffit pas. S’il y a reconnaissance du visage sans
réponse émotionnelle, notre cerveau pense qu’il y a un bug quelque part. Il essaie alors de
donner du sens à cette situation et fournit l’explication qui lui paraît la plus probable : que le proche que l’on a devant soi a été remplacé par un sosie. Pour le dire autrement, ce que nous
montre le syndrome de Capgras, c’est que la reconnaissance des visages ne se fait pas dans le
vide, mais dans un contexte, et un contexte émotionnel en particulier.

Dans un sens, quand on y réfléchit, c’est évident qu’il y a toujours une réponse émotionnelle
associée à un visage. Quand on rencontre un ami dans la rue, on ressent de la joie. Et quand
on rencontre quelqu’un qu’on n’aime pas, on se recroqueville. Mais ce que nous apprend le syndrome de Capgras, c’est que ce sentiment que l’on ressent n’intervient pas seulement en même temps que la reconnaissance de la personne mais qu’il est surtout *nécessaire* à la reconnaissance de la personne.

Il y a d’autres façons d’expliquer le syndrome de Capgras mais cette façon-là, basée sur
une distinction entre la reconnaissance des visages et le ressenti d’une émotion, est la plus
communément acceptée [2, 3, 6]. Vous avez peut-être aussi entendu parler d’un autre trouble,
la prosopagnosie, qui est plus répandu que le syndrome de Capgras. Monsieur Phi vous en
parle dans cette vidéo dans le cadre des processus conscients et inconscients du cerveau, et
Dans ton corps a fait une interview très sympa d’Aude GG qui souffre de prosopagnosie. Et
bien on considère que la prosopagnosie est le trouble miroir du syndrome de Capgras, c’est à
dire que la prosopagnosie se caractérise par une incapacité à reconnaître les visages, mais tout
en étant capable de ressentir les émotions associées à un visage. Alors que les prosopagnosiques
déclarent explicitement avoir du mal à reconnaître un visage, leur inconscient le reconnaît un
peu, au moins au niveau émotionnel.

Pour en revenir au syndrome de Capgras, il en existe plein de variations. Parfois il n’est
pas limité à des proches, les personnes atteintes pensent que des *inconnus* qu’ils croisent
dans la rue ont été remplacés par des sosies. Ce qui devient carrément bizarre, parce que
comment imaginer qu’une personne que vous n’avez jamais vu n’est en fait pas vraiment cette
personne ? Parfois les patients pensent que ce sont des robots ou des extraterrestres qui ont
pris l’apparence de leurs proches. Parfois le trouble s’étend aussi à des objets, les patients
ont l’impression qu’un objet a été remplacé par un autre. Et parfois, le syndrome est dirigé
sur soi-même, c’est à dire qu’en se regardant dans un miroir, on croit voir un jumeau ou une
jumelle, ce qu’on appelle l’auto-capgras [7] Et c’est pas facile d’étudier ce syndrome car on ne
peut le faire que par des études de cas [4]. C’est à dire que comme il n’est pas éthiquement
possible de générer des syndromes de Capgras à la demande, on est obligés d’attendre que la
nature fasse l’expérience à notre place, ce qui n’arrive pas très souvent, et c’est tant mieux.
Mais même s’il est rare, le syndrome de Capgras est un trouble qui a été très discuté chez les
psychiatres et psychologues [8, 9], et même chez les philosophes [6], parce qu’il nous dit des
choses intéressantes sur la façon dont est organisé le cerveau.

À cause du syndrome de Capgras, on ne peut plus penser que la reconnaissance d’une
personne se fait de façon linéaire, comme on aurait pu le penser de façon naïve. On est obligé
d’admettre qu’il existe au moins deux séquences parallèles qui coexistent. Une séquence de
reconnaissance des visages, et une séquence de réponse affective. Petit à petit, on arrive à
construire des modèles de plus en plus précis de comment les choses sont organisées dans notre
cerveau.

Au-delà de ça, de façon plus générale, la neuropsychologie nous permet de nous rendre
compte de l’incroyable complexité de notre cerveau et des milliers d’opérations qui sont nécessaires pour effectuer certaines tâches qui nous paraissent pourtant triviales. On pourrait penser à première vue, un peu naïvement, que pour reconnaître un proche hé bien il suffit de le regarder et paf, on sait immédiatement qui c’est. On a une impression de simplicité et de facilité. Mais ce que nous montre le syndrome de Capgras, c’est que cette tâche est tout sauf simple et facile.

Je vous en parlais dans ma 2e vidéo sur la morale, bien souvent on n’a accès qu’au résultat des
calculs qu’effectue notre cerveau, ce qui explique cette impression de facilité, mais notre vie
mentale consciente n’est que la partie émergée de l’iceberg, et la neuropsychologie nous permet
de sonder la partie immergée.

Alors c’est sûr que l’histoire qu’on vous a racontée en début de vidéo peut prêter à sourir,
ce type qui vit ses troubles comme une occasion de prendre une maîtresse, et cette pauvre
femme qui doit attendre que son mari ait des troubles psychiatriques à l’âge de 70 ans pour
avoir le droit à des préliminaires. Mais c’est un cas exceptionnel, et vous vous imaginez bien
que ce syndrome n’est vraiment pas facile à vivre. D’abord pour les patients, parce qu’ils
ont l’impression d’être entourés d’imposteurs, de gens qui leur veulent du mal. Les personnes
atteintes de syndrome de Capgras sont donc souvent violentes et agressives. Mais c’est très dur
aussi pour l’entourage des patients, qui se voit refuser le statut de femme, de mari, de frère
ou de soeur. Malheureusement, il n’y a pas grand-chose à faire contre ce trouble, si ce n’est
essayer de soigner la cause psychiatrique sous-jacente comme la schizophrénie quand il y en a
une [2].

La neuropsychologie est à la fois fascinante et effrayante. Fascinante parce qu’elle nous
rappelle la complexité et l’incroyable performance de la machine biologique que l’on trimballe
chaque jour sur nous, entre nos deux oreilles. Mais aussi effrayante parce qu’elle montre à quel
point ce que l’on prend pour acquis depuis toujours est en fait très fragile. On est tous à un
accident vasculaire cérébral mal placé d’accuser l’amour de notre vie d’être un imposteur, de
refuser à nos frères et soeurs le statut de famille, de nier à nos pères et mères leur authenticité.

Merci d’avoir regardé cette vidéo, n’oubliez pas de la partager si elle vous a plu, et de me
dire en commentaire si vous voulez voir plus de vidéos de neuropsychologie. N’hésitez pas à
vous abonner à la chaîne de Dirty Biology, c’est une petite chaîne qui monte, pas très connue
mais qui fait du bon boulot, et c’est important de soutenir les petites chaînes.

Mon expert sur cette vidéo est une experte, merci à Valentine Facque d’avoir relu le script
de cette vidéo. Valentine est neuropsychologue et doctorante en sciences cognitives, son sujet
de recherche c’est ce qu’on appelle la fatigabilité, c’est à dire à quel point on se fatigue vite, à quel point différentes personnes peuvent se fatiguer plus ou moins vite, que ce soit au niveau de la fatigue physique ou cognitive. Et elle s’intéresse en particulier à la fatigabilité chez les personnes atteintes d’un gliome de bas grade, c’est à dire d’un type de cancer du cerveau qui évolue très lentement.

Et grand merci à Charlotte de la chaîne Youtube Les langues de Cha et à Éléa Héberlé du
compte Twitter Le Plantoscope d’avoir prêté leurs voix pour le dialogue de début de vidéo, je
mets les liens de leurs productions en description.

C’est tout pour aujourd’hui, portez-vous bien, prenez soin de vos cerveaux, et à la prochaine,
pour reprendre notre étude de la morale.

References

1. Thomas Antérion, C., Convers, P., Desmales, S., Borg, C. & Laurent, B. An odd manifestation
of the Capgras syndrome: Loss of familiarity even with the sexual partner. Neurophysiologie
Clinique 38, 177–182. issn: 09877053 (2008).
2. Oyebode, F. in An Experiential Approach to Psychopathology: What is it Like to Suffer
From Mental Disorders? 1–383 (2016). isbn: 9783319299457.
3. Ellis, H. D. & Lewis, M. B. Capgras delusion: a window on face recognition. 5, 149–156
(2001).
4. Bell, V. et al. Uncovering Capgras delusion using a large-scale medical records database.
BJPsych Open 3, 179–185 (2017).
5. Tranel. Electrodermal discrimation of Familiar and unfamiliar faces: a methodology. Psychophysiology
(1985).
6. Bongiorno, F. Is the Capgras delusion an endorsement of experience? Mind and Language,
1–20. issn: 14680017 (2019).
7. Woehrle, L. Syndrome de Capgras et maladie d’Alzheimer – Revue Médicale Suisse. Revue
Médicale Suisse, Vol. 14.1310–1313. https://www.revmed.ch/RMS/2018/RMS-N-612/
Syndrome-de-Capgras-et-maladie-d-Alzheimer (2018).
8. Ramachandran, V. S. Consciousness and body image: Lessons from phantom limbs, Capgras
syndrome and pain asymbolia. Philosophical Transactions of the Royal Society B: Biological
Sciences 353, 1851–1859. issn: 09628436 (1998).
9. Wise, N. The Capgras delusion: an integrated approach. Phenomenology and the Cognitive
Sciences 15, 183–205. issn: 15728676 (2015).

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